Par Simon Zbinden
Lors du cours Atelier pratique de recherche : communication et espace public, nous avons été amené·es à effectuer une ethnographie de plusieurs semaines dans une rédaction d’un journal local vaudois : La Région Nord Vaudois. Amélie Domon, Zoélie Gross, Laura Hardmeier, Julie Holliger et moi avons donc réalisé plusieurs observations et mené quelques conversations avec des journalistes, les suivant dans leurs pratiques quotidiennes et comprenant leurs préoccupations actuelles. En les suivant à Yverdon, au Châbles ou encore à Chamblon, nous avons constaté l’importance des objets techniques dans leur pratique du journalisme. En dialoguant avec la sociologie des techniques, nous avons pu donc affiner nos outils d’analyse et formuler la question suivante : comment l’usage des dispositifs techniques par les journalistes (re)configure-t-il la collecte de l’information, oriente-t-il et module-t-il leur accès et rapport au terrain ? En somme, nous avons cherché à comprendre ce que les objets font au travail de journaliste.
« Lors de la conférence, la journaliste se saisit de son téléphone portable à plusieurs reprises pour photographier certaines diapositives du conférencier. (…) Alors que le conférencier n’a pas encore terminé sa démonstration, elle reprend son téléphone portable et consulte WhatsApp où elle échange avec des proches, puis le site d’un magasin d’articles de naissance. Je remarque qu’elle ne coupe pas pour autant l’enregistrement du dictaphone, qui opère toujours en arrière-plan. » (Observation par Julie Holliger)
Cette scène se déroule au milieu du mois de mars 2025, alors que Julie Holliger, étudiante à l’UNIL, suit une journaliste du journal La Région pour assister à une conférence afin de préparer un de ses articles. Celle-ci écoute (plus ou moins) attentivement les dires de l’orateur, l’enregistre, prend des photos avant de rentrer à la rédaction yverdonnoise pour mettre sur papier l’événement. Afin qu’il tienne sur une demi-page, la journaliste doit avoir son article en tête au moment de récolter l’information. Pour ce faire, elle utilise son téléphone pour se souvenir d’éléments importants. Mais elle ne fait pas que ça… En effet, elle utilise WhatsApp et pratique d’autres activités sur ce même objet, n’interrompant pas pour autant son activité professionnelle. Si cette scène peut paraître anecdotique aux yeux des journalistes aguerri·es, elle est d’une profonde richesse pour le·la sociologue qui y assiste. Elle pose une question fondamentale, parfois laissée pour compte dans les sciences sociales. Quelle est l’importance des objets dans nos pratiques quotidiennes ? Que font-ils à nos interactions ? Sont-ils eux aussi des acteurs à part entière ? Si cette situation montre que ces objets sont omniprésents, ils font en réalité bien plus que cela. Lors de notre enquête menée auprès de la rédaction de La Région, nous avons remarqué que les objets techniques (voir encadré théorique) sont centraux dans le travail des journalistes. Nous avons par exemple pu remarquer qu’ils exercent une influence considérable sur les interactions :
« Le journaliste pose une première question sur les motivations de la fleuriste à participer au concours. Elle lui explique que c’est pour la beauté du métier et pour se préparer aux examens. Il note ses réponses très soigneusement dans son carnet, avec une écriture droite, des retours à la ligne et de longs moments de silence. Zoélie et moi [les observatrices] trouvons toutes deux que ces silences créent une forme de malaise tout au long de l’entretien. » (Observation par Laura Hardmeier)
« Sans objet technique, la mémoire est restreinte, la captation impossible, l’organisation plus difficile, la mise en page carrément inexistante, la rédaction complètement différente. »
Dans notre travail, nous avons mobilisé le cadre théorique de la sociologue Madeleine Akrich. Celle-ci pose les définitions de quelques concepts fondamentaux dans l’étude des pratiques, comme celui de l’objet technique. Pour elle, un objet technique est un assemblage matériel de composés techniques, inséré dans une chaîne entre humains, machines, autres objets, etc. Lorsqu’un objet technique comme une porte, une télécommande ou une voiture entre en interaction avec un environnement et un·e utilisateur·ice, il devient un dispositif technique. Comme il interagit avec des acteur·ices, il entre dans une logique de co-définition : il impose un certain usage et il provoque en réaction un usage effectif. Cet usage imposé par le dispositif technique, Madeleine Akrich l’appelle un script. Selon elle, ce script définit a priori, souvent lors de la conception de l’objet, un espace, des rôles et des règles qui viennent cadrer l’interaction dans laquelle il est inséré1.
Durant cette observation, réalisée par Laura Hardmeier et Zoélie Gross au sein de la même rédaction, un élément frappe tout de suite. Si le carnet occupe une place primordiale dans l’interaction entre la fleuriste et le journaliste, il modifie la manière dont celle-ci se déroule. Il impose un certain rythme aux deux acteur·ices, les obligeant à ralentir. À cause de (ou grâce à) cet objet technique, l’interaction est complètement changée dans sa nature ; le carnet de notes la module et lui impose des silences, des temps d’attente. Si cette constatation d’ordre sociologique a fait tant réagir lors de notre restitution publique des résultats auprès de journalistes (questionnements, contestations, validations), c’est parce qu’elle touche le cœur du métier de journaliste, alors en plein bouleversement. Le carnet, aux antipodes du téléphone portable, impose un usage particulier ainsi qu’une pratique particulière du journalisme : un pigiste avec un carnet n’exerce pas son métier de la même manière qu’une reporter avec un téléphone portable. Cela explique sûrement pourquoi, aujourd’hui, les journalistes utilisent souvent ces deux objets de manière complémentaire. Cet exemple montre bien, lui aussi, que faire une sociologie des objets apparait donc comme une perspective fondamentale permettant de saisir ce qui est au cœur de nos interactions.
« Si on veut faire une sociologie des pratiques professionnelles, il est impossible de négliger ces outils qui modulent justement ces pratiques. »
C’est pourquoi, lors du cours Atelier pratique de recherche : communication et espace public, nous avons décidé de focaliser notre travail de terrain sur la question des objets (voir encadré méthode). Si nous relevions qu’ils sont, on l’a vu, très importants dans le journalisme, nous cherchions plus profondément à s’ancrer dans une sociologie qui les considère comme partie prenante des interactions. Sans les considérer comme tels, on oublie que les dispositifs techniques sont primordiaux dans la fabrication de l’information : sans eux, la mémoire est restreinte, la captation impossible, l’organisation plus difficile, la mise en page carrément inexistante, la rédaction complètement différente, etc. Si on veut faire une sociologie des pratiques professionnelles, il est impossible de négliger ces outils qui forgent justement ces pratiques. En réalité, notre travail enfonçait, sur le plan théorique, une porte déjà bien ouverte. Depuis au moins six décennies, la question des objets techniques est discutée en sciences sociales. Si Bruno Latour les considérait comme des médiateurs, François Dagognet comme des faits sociaux totaux et Andréa Semprini comme opérateurs sociaux2, nous avons plutôt décidé de mobiliser les travaux de Madeleine Akrich, fondamentaux dans ce champ de recherche. La sociologue française pense les objets comme des parties prenantes dans les interactions, notamment en ce qu’ils leur imposent par leur script. Cette approche nous a permis d’innover dans l’étude du journalisme puisque nous avons pu identifier les scripts des différents dispositifs techniques et ce qu’ils imposaient aux acteur·ices dans les interactions. En somme, les approches théoriques qui incluent les objets à leurs études permettent de penser de manière plus complète le monde social, en particulier à un moment où ceux-ci gagnent du terrain dans toutes les sphères de la vie quotidienne.
« S’intéresser à la fabrication des faits, c’est essayer de renouer un lien qui semble s’éroder chaque jour un peu plus entre la société et les institutions qui travaillent la factualité. »
Mais si ces considérations théoriques sont importantes pour les apprenti·es chercheur·ses en sciences sociales que nous sommes, il est un argument qui semble aujourd’hui encore plus important. S’intéresser aux dispositifs techniques, c’est s’intéresser à la manière dont se fabrique l’information, notamment journalistique, mais aussi scientifique. Et s’intéresser à la fabrication des faits, c’est essayer de renouer un lien qui semble s’éroder chaque jour un peu plus entre la société et les institutions qui travaillent la factualité. Une science qui s’intéresse aux objets est une science qui s’intéresse aux pratiques, et qui montre donc comment les professionnels font. Si on montre comment les journalistes font leur travail, alors on pourra peut-être montrer que, malgré les biais, malgré les idées préconçues, malgré les contraintes structurelles et financières, il existe des gens qui cherchent à effectuer leur travail de manière fiable, sourcée et non partisane. S’intéresser aux pratiques, c’est donc donner un coup de main à la démocratie ; c’est remarquer aussi que celle-ci s’avère être plus que jamais liée, dans sa nature et dans son destin, à la possibilité de faire du journalisme, que celui-ci se fasse avec un carnet ou un téléphone portable.
Biographie
1. Sur toutes ces notions, voir : Akrich, Madeleine. (1987) « Comment décrire les objets techniques » Techniques et culture 9, pp.49-64 ; Akrich, Madeleine. (1990) « De la sociologie des techniques à une sociologie des usages » Techniques et Culture 16, pp.83-110 ; Akrich, Madeleine. (1993) « Les formes de la médiation technique » Réseaux : communication, technologie, société 60, pp. 87-98.
2. Blandin Bernard. (2001) Des hommes et des objets – Esquisses pour une sociologie avec objets. Sociologie. Conservatoire national des arts et metiers – CNA. Thèse de doctorat.
Image : Pexel (2017)