Groupe 1 – La presse Suisse Romande, un milieu aux logiques diversifiées ? Regards sur sa production de discours et le profil de ses éditeur·rices en chef·fe.

Camille Lemery, Cyril Siffert, Alexandre Sugnaux

Délimitation d’un champ et de ses logiques fonctionnelles.

Dans le cadre de ce séminaire de recherche focalisé sur l’analyse des élites, nous avons décidé de nous intéresser à la presse Suisse Romande, aux logiques d’interprétation et de production de l’information qui structurent cet espace, ainsi qu’à celleux qui sont à la tête des rédactions.

Étant parti∙es de l’observation que la presse romande était segmentée en différentes « échelles de distribution » (allant du journal régional, au cantonal, et finalement à celui diffusé sur tout le territoire romand) nous avons essayé de voir si nous pouvions faire ressortir quelques unes des logiques qui structuraient cet espace ainsi qu’identifier certain·es de ses acteur·rices clefs.

Bien que notre objectif initial fût de mieux comprendre quels étaient les rapports de pouvoir au sein de ce champ et leurs éventuels effets sur la production de l’information, les difficultés que nous avons rencontrées lors de la récolte de données nous ont contraint∙es à recadrer notre enquête.

Parler de la presse romande : comment et avec quelles données ?

Les graphiques que nous présenterons ci-dessous se focaliserons donc principalement sur l’enjeu de la « régionalité » de la presse Suisse romande. La manière dont nous avons cadré le sujet se focalise donc sur la manière dont taille de l’espace de diffusion, et l’éventuelle différenciation des pratiques journalistiques qu’elle implique, influence la composition des équipes éditoriales ou encore la manière d’appréhender et de thématiser l’actualité.

Faute de base de données préexistante, les données que nous utilisons ont été recueillies et compilées par nos soins grâce aux informations publiquement accessibles sur diverses plateformes numériques (à l’instar de Linkedin pour les données biographique et swissdocs pour les archives de la presse écrite). Notre corpus, dont la qualité a été grandement impacté par l’(in)accessibilité de certaines données, comptabilise ainsi des informations sur une cinquantaine de revues romandes et 37 éditeur∙rices en chef∙fe.

L’envergure de nos observations, contraintes par nos données, est en conséquence modeste et se focalise ainsi sur les rédacteur∙ices en chef∙fe des diverses presses romandes. Plutôt que d’utiliser leurs noms dans les graphiques, nous les désignerons par le nom des revues au sein desquelles iels remplissent leurs fonctions1.

Pour ce qui est de l’analyse textuelle, nous avons décidé de nous intéresser à la manière dont les événements du 7 octrobre 2023 ont été traités par les différentes presses de Suisse Romande. Notre travail s’intéresse donc aux différents articles produits du 7 au 9 octobre2 ainsi et inclus une partie des discours diffusés par circuits de diffusion télévisés et radiophoniques – et ceci afin d’avoir un point de vue comparatif incluant potentiellement des médias répondant à d’autres logiques de production.

Analyse

Rédacteur∙ices en chef∙fe de Suisse Romande, qui sont-iels ?

Afin d’essayer de comprendre qui sont les individus qui occupaient le champ que nous observons et de rendre évidentes d’éventuelles logiques carriéristes propres à chaque espace de distribution, nous nous sommes intéressé∙es à leur distribution en mettant en évidence les effets de l’âge (axe des abscisses) avec celui de l’expérience cumulée au sein du monde de la presse (qui correspond à l’« âge journalistique » sur l’axe de l’ordonnée à l’origine)3.

Un code couleur distingue quant à lui chaque revue en fonction de l’espace de diffusion concerné par son activité4.

prosopographie

Bien que l’on puisse s’attendre à une forme de corrélation positive entre l’âge des enquété∙es et l’âge journalistique, les données que nous avons recueillies indiquent que cette tendance est loin d’être une caractéristique commune. Une variance conséquente de l’âge journalistique est observable dans notre échantillon et semble indiquer que d’autres critères ou compétences peuvent entrer en jeu lors de la sélection de la tête d’une équipe éditoriale.

La seule réelle tendance qui se démarque est un âge journalistique plus important pour rédacteur∙ices en chef∙fe des journaux cantonaux et, dans une moindre mesure, un âge journalistique moins important pour les journaux régionaux. Cette tendance s’observe autant chez les hommes que chez les femmes en dépit d’une répartition très inégale (26 hommes pour 11 femmes). Le genre rend cependant évident une disparité importante des âges journalistiques entre les hommes, chez qui un nombre conséquent d’individu dépasse les vingt ans d’expérience, et les femmes, dont les carrières peinent à dépasser les dix ans.

On peut tenter d’expliquer cette différence par deux hypothèses. La première est que les femmes sont victimes d’un plafond de verre, et donc que l’ancienneté ou l’expérience n’est pas pareillement récompensée que pour les hommes. La seconde est qu’un éventuel ajournement des « critères d’éligibilité » à ce poste. Si l’expérience journalistique à peut-être pu être déterminante par le passé, d’autres formations ou compétences ont peut-être pris le dessus aujourd’hui et sont devenues prioritaires sur l’expérience. Une hypothèse qui pourrait être corroborée par le nombre important d’hommes aux carrières inférieures à dix ans.

Pour ce qui est de la régionalité, en dehors d’une tendance pour les presses régionales à avoir à leur tête des individus dont l’expérience est plus faible que la moyenne, et à contrario une expérience relativement importante pour celleux qui sont à la tête des presses cantonales, il est difficile de faire des observations qui permettent de faire ressortir de forts contrastes entre ces trois groupes.

Réseaux de mobilité et segmentation des espaces de diffusion.

Le graphique suivant s’intéresse aux dynamiques de carrière de nos enquêté∙es, ainsi que de leur (non)circulation au sein de l’espace médiatique local.

réseaux

Chaque connexion entre deux revues indique un transfert d’un établissement à l’autre lors de la carrière de l’un∙e de nos enquêté∙es. Même si nous n’avons pas restitué le sens dans lesquels les transferts illustrés ont lieu, le graphique montre très clairement que la mobilité des individus est fortement liée à l’échelle de distribution des différentes presses5.

Ainsi, si l’on peut remarquer une tendance au sein des presses régionales à être très faiblement insérées dans le réseau formé par notre corpus, les presses diffusées sur l’ensemble de la Suisse romande sont quant à elles d’importants lieux de transit. Au sein des presses cantonales, les mouvements sont majoritairement « latéraux » et les acteur·ices concernées semblent donc potentiellement amené·es à continuer de travailler dans des environnements dans lesquels la production de l’information répond à des logiques soumises globalement aux mêmes contraintes.

Ce constat s’applique également aux presses diffusées au niveauromand, avec pour distinction notable la place prédominante que cet espace occupe dans le réseau. La mobilité des acteur·rices en son sein y est drastiquement supérieure par rapport à celle des autres niveaux.

Même si ce graphique invisibilise les causes permettant d’expliquer les raisons du mouvement des acteur·rices dans le champ, il permet toutefois de rendre évident une forte fluctuation de la mobilité en son sein, et le fait que celle-ci puisse être influencée par l’échelle de distribution des revues.

La production textuelle – les régimes de production et leurs effets sur le cadrage médiatique.

Effets de formats

Est-ce que les évènements du 7 octobre 2023 ont été couverts de manière similaire par les divers médias de Suisse romande, et si ce n’est pas le cas, quelles sont leurs différences ?

Le graphique suivant permet d’explorer cette question en illustrant la répartition des macrothèmes (attaques, guerre, diplomatie et politi1ue suisse) mobilisés par les médias en fonction de leur format de diffusion (presse écrite, radiophonique et audiovisuelle).

analyse textuelle format

La thématique de la diplomatie semble largement dominer dans les discours des médias audiovisuels, tandis que la presse écrite et la radio mobilisent davantage les thèmes liés à la politique suisse. Relativement aux médias vidéo, la presse écrite et la radio accordent une place plus importante aux enjeux liés aux attaques. Finalement, c’est la presse écrite où le thème de la guerre est le plus mobilisé.

Ces résultats s’expliquent probablement par des logiques éditoriales différenciées selon le type de médias considéré ainsi qu’à d’autres contraintes propres à chaque mode de diffusion (cycle de production, heure/jours de diffusion, composition du public, etc.) mais l’analyse thématique que nous avons retenue ne nous permet pas d’aller plus loin que ce constat très général ni même la possibilité de proposer de lecture plus fine.

Nuage de mots

Pour chaque macro-thème, un nuage de mots a été réalisé afin de mieux distinguer ce que ces différences de cadrage impliquent sur la manière de mettre en récit les évènements. La prévalence d’un bigramme au sein d’un nuage est directement liée à la taille qu’il y occupe et permet de rendre visible la composition et la hiérarchie des objets qui ont été les plus centraux dans les diverses prises de paroles.

Une fois de plus, nous ne pouvons que formuler des hypothèses pour tenter d’expliquer ces différences de cadrage et les raisons qui les motivent. Cette différence est-elle le signe que certains médias sont-ils plus enclins à présenter les évènements uniquement pour leur qualité événementielle ou attentionnelle ? Ou est-ce juste l’effet de la taille restreinte de notre corpus télévisuel et radiophonique6?

Dans l’éventualité ou nos données peuvent être considérées comme réellement représentatrices de ces différents canaux de diffusion, faut il voir entre cette différenciation des pratiques comme le signe d’une possible lutte et un besoin d’affirmer leur supériorité entre différents acteurs au sein du champ journalistique romand – principalement autour de l’enjeu de la légitimité à produire l’information ? Le long déclin de la présence de la presse écrite depuis l’arrivée de la presse télévisée, et son éventuelle tentative de (ré)affirmation de sa légitimité au sein du champ, est peut-être en elle-même une condition qui suffit pour expliquer ces différences de cadrage ?

Ou encore, pour retourner du côté de nos questionnements initiaux, est-ce que ces différences ne sont pas le signe de la proximité accrue presse écrite de notre corpus avec son lectorat ? Recueillant et interprétant l’information en se souciant autrement son impact sur des entités géographiques de tailles variables, il est tout à fait possible que les évènements issus de la scène internationale ne soient digérés et présentés de la même manière, voire qu’ils ne soient présentés qu’à l’aune de leurs potentiels répercussion sur l’espace concerné par la distribution de tel ou tel tirage.

Nous ne pouvons malheureusement pas arrêter de réponse, mais nos observations sur les effets du mode de diffusion sur le cadrage des discours nous semblent soutenir, ou au moins aller dans le même sens, que celles qui concernaient uniquement la presse écrite dans la première partie de ce travail. Ne répondant pas aux mêmes impératifs de production et ne s’adressant pas aux mêmes publics, les différentes presses s’emparent et cadrent l’actualité selon des logiques qui semblent donc au moins être fortement liées aux exigences du niveau du réseau qu’elles occupent. Pour ce qui est des individus qui résident dans ces espaces, même si nous ne pouvons pas mettre en évidence une fragmentation radicale de la presse Suisse romande en fonction de la taille de l’espace de distribution, notre échantillon permet malgré tout de de rendre visible quelques tendances (tel que la tendance étonnante chez les rédacteur·rices en chef·fe à ne pas avoir de longue carrières journalistiques) et d’avoir une meilleur idée de la manière dans le champ est structuré.

Notes de bas de page

1. Un choix fait autant pour accroitre la lisibilité des graphiques que pour renforcer notre cadrage sur les espaces de diffusion – les nom de chaque presse permettant de se faire une meilleure idée des lieux qu’elles occupent dans ce champ.

2. Les événements ayant eu lieu un samedi, nous avons récolté les articles publiés sur une plage de quelques jours, et ceci afin de permettre à une majorité des presses nous intéressant d’avoir le temps nécessaire de produire des traces utilisables.

3. L’âge de certain·es enquêtées, étonnement difficile à obtenir pour l’ensemble de notre population, a dû être approximé en fonction d’autres informations (à l’instar de l’année d’obtention de diplômes) et notre décision de regrouper les individus par tranche de cinq ans a pour but de réduire les potentielles erreurs liées au fait d’imposer un arbitraire à une donnée approximée.

4. Cette fragmentation de la presse romande en trois unités spatiales est le fruit de choix arbitraire de notre part fondé sur un ensemble de facteurs, les principaux étant la taille du territoire sur lequel la distribution a lieu et le nombre de tirages.

5. De manière générale, les flux sont « ascendants ». Les acteur∙ices vont passer de presses régionales aux presses cantonales ou romandes, de cantonale à cantonale ou romandes, ou transiter d’une presse romande à une autre.

6. Impliquant un nombre beaucoup plus restreint d’acteur·rices, issu·es principalement de la RTS – un espace potentiellement soumis à une ligne éditoriale plus homogène que les diverses presses écrites que nous avons observées.