Repenser la prostitution au prisme des masculinités. Rencontre avec Benjamin Abt.

À partir de son expérience et de ses recherches, Benjamin Abt interroge la prostitution masculine. Dans le cadre du séminaire de sociologie des masculinités, il aborde les débats entre exploitation et « travail du sexe », ainsi que les enjeux juridiques, sociaux et émotionnels liés à la reconnaissance légale des personnes concernées.

Dans le cadre du séminaire de Sociologie des masculinités du semestre de printemps 2026, Benjamin Abt est venu donner une conférence sur une thématique peu discutée : la prostitution à destination des hommes. Sociolinguiste et ancien chargé d’enseignement à l’Université de Genève, il est également vice-président d’une société de recherche sur le travail du sexe et la prostitution basée à Düsseldorf. Son intervention s’appuyait à la fois sur un savoir académique et sur son engagement en tant qu’activiste queer. Se définissant comme « prostitué », terme qu’il revendique lui-même, il est revenu sur un parcours commencé à l’adolescence dans un contexte d’illégalité. Marqué par le rejet de l’homosexualité durant les années sida, son témoignage, à la fois critique et saisissant, s’inscrit dans une perspective située : celle d’un homme cisgenre, blanc, homosexuel et privilégié.

L’intervention s’est ouverte sur le pouvoir des imaginaires sociaux. En mobilisant la théorie du prototype élaborée par Eleanor Rosch en psychologie cognitive1, Benjamin Abt a montré que certains mots convoquent immédiatement des images codifiées. Dans le cas de la prostitution, l’image renvoie rapidement à une figure ultra féminine, dans une mise en scène hétérosexuelle et associée à la précarité. Dès lors, quel est le « prototype » du prostitué masculin ? Selon lui, cette figure est elle aussi enfermée dans des codes d’homme jeune, précaire et probablement homosexuel. En soulignant au contraire la diversité des genres, des sexualités et des trajectoires sociales, Benjamin Abt a montré combien les représentations dominantes appauvrissent notre compréhension de la prostitution.

La discussion s’est alors orientée vers une critique des visions binaires tendant à opposer « exploitation » et « travail ». Benjamin Abt a rappelé que le féminisme lui-même est traversé par des désaccords. De fait, certains courants abolitionnistes considèrent la prostitution comme une violence patriarcale, tandis que d’autres défendent sa décriminalisation et la reconnaissance de droits. Entre ces deux pôles, il plaide pour une approche sous forme de continuum : attentive aux violences, aux contraintes matérielles, mais aussi aux formes d’agentivité des personnes concernées. C’est précisément cette complexité qui est à l’origine de sa réflexion sur la notion de « travail du sexe ». Dans un débat autant polarisé, ce terme n’est jamais neutre : il reconnaît une activité et des droits pour les un·e·s et un euphémisme occultant la violence de la discipline pour les autres. Ainsi, le langage apparaît comme un enjeu central, dans la mesure où il traduit déjà une certaine manière de situer la prostitution.

La conférence a aussi éclairé le cas suisse. Benjamin Abt souligne en ce sens que la prostitution y est légale depuis 1942, mais qu’elle n’est pas pleinement reconnue comme une profession au sens du droit du travail. Elle reste en grande partie régie par le code pénal, ce qui contribue à entretenir la stigmatisation. À cela s’ajoutent de fortes disparités cantonales. Par exemple, les contraintes administratives et l’inscription auprès de la police des mœurs du canton de Genève rendent l’exercice du métier complexe, empêchant ainsi une réelle autonomie d’action.

Benjamin Abt a ensuite posé une question plus prospective : dans une société utopique, la prostitution existerait-elle encore ? Capitalisme, patriarcat et inégalités ont été les mots-clés du débat qui a suivi. Comment parler de « travail du sexe » dans une société sans contraintes économiques et sociales ? Selon lui, même dans un monde profondément transformé, certaines réalités subsisteraient encore, telles que le vieillissement, les difficultés relationnelles, ou encore le besoin, pour certaines personnes, d’un accompagnement spécifique dans leur vie sexuelle. Ce point de vue a ainsi permis de mieux saisir l’idée de continuum de la prostitution qu’il défend, en rendant plus tangible la question des besoins sexuels et de leur reconnaissance sociale et légale.

Enfin, une autre question sur la place des émotions dans la profession a donné lieu à un moment plus intime. Benjamin Abt a insisté sur le fait que cette dimension est largement sous-estimée, alors qu’elle est centrale. Selon lui, l’absence de reconnaissance professionnelle empêche de penser des formations adaptées, notamment pour apprendre à gérer les émotions et les risques inhérents à ce type de relation. Cette réflexion s’est intensifiée lorsqu’il a évoqué des souvenirs personnels, notamment la découverte de l’assassinat d’un client, rappelant combien les dimensions affectives du métier devraient être prises au sérieux et non renvoyées à la seule responsabilité individuelle.

En conclusion, la conférence de Benjamin Abt a surtout montréque les débats sur la prostitution ne peuvent être dissociés de questions plus larges, telles que la pauvreté, les violences, la stigmatisation, mais aussi la possibilité pour chacun·e d’accéder à une vie sexuelle libre et choisie. Le mot de la fin résumait bien l’orientation générale de son propos :

« Il faut lutter contre la pauvreté et contre les violences, non contre les personnes dont la sexualité dérange ».

Biographie

1. Rosch, E. H. (1973). Natural categories. Cognitive Psychology, 4(3), 328–350.

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 202X, consulté le XX mois 202X. URL :
Auteur·iceGaya Rossi, Étudiante en Lettres, Histoire de l’art et Sciences Sociales (mineure)
Contactgaya.rossi@unil.ch
EnseignementSéminaire de sociologie des masculinités

Sébastien Chauvin, Mica Palaz

Image : Unplash (2022)