Sept
Mise en scène par Bartek Sozanski et József Trefeli / Scènes du Grütli (Genève) / du 30 octobre au 14 novembre 2026 / critique par Lila Michaud .
L’écho de la vie des autres
3 novembre 2026
Par Lila Michaud

Avez-vous déjà été un.e enfant ? Naturellement. Avez-vous déjà été un.e adulte ? Probablement. Êtes-vous un.e vieillard.e … ? Chut, ne répondez-pas, de toute façon, tout est une question de rythme. Dans un décor géométrique qui parle autant à l’adulte qu’à l’enfant en chacun.e de nous, les interprètes de Sept proposent une fresque intergénérationnelle dans laquelle le récit de l’autre fait écho au nôtre. Via un dispositif intermédial, la pièce questionne les restrictions liées à l’âge et les généralités et singularités de la vie.
Sur une musique éléctro-lounge et dans une ambiance tamisée, le public entre dans la salle et se retrouve face au curieux décor disposé sur scène. Des parallélépipèdes, des prismes, un cylindre et même une demi-sphère, tout cela à taille humaine, sont disposés dans tout l’espace scénique. Ces formes, grises et imposantes, intriguent et accrochent pourtant le regard. Tout de suite, si le.a spectateur.ice a encore son âme d’enfant, cela éveille en lui.elle son esprit joueur et son envie de construire, d’assembler et de faire tenir ensemble, en équilibre, toutes les pièces devant lui.elle. C’’est d’ailleurs cela que vont faire les comédien.nes pendant toute la durée du spectacle : (re)construire ensemble, malgré leurs âges différents, un bout de leur histoire, de leur vie. Dès la fermeture des portes de la salle, les cinq interprètes entrent tour à tour et prennent position sur le long banc, formé par les parallélépipèdes, qui trône au milieu du plateau. La scène devient alors un parc dans lequel tous.tes, selon leur âge, vaquent à leurs occupations : une dame âgée donne des grains aux oiseaux, un jeune homme dérange tout le monde avec sa musique jouée trop forte. Une jeune fille se repose après son jogging et un homme d’une soixantaine d’année, fort de ses privilèges, s’assied où bon lui semble, sans se préoccuper de la femme à côté de lui. La vie, quoi. Chacun dans sa bulle. Puis, la bulle éclate. Les yeux se lèvent. L’attention change. Chacun.e se regarde et entre en connexion avec l’autre. À partir de là, les âges cessent d’exister et tous.tes les comédien.nes deviennent, tour à tour, un enfant, un adulte, une personne âgée. Les histoires des unes font écho chez les autres. Les émotions des uns résonnent dans le public. Le décor, modulable à souhait, évolue au rythme des récits, selon les besoins et donne de la profondeur aux mouvements des interprètes qui ne cessent d’interagir avec ces formes en 3D. Ils.elles sautent dessus, les retournent, les font tourner, les contournent ou montent sur la demi-sphère en tentant de trouver leur équilibre. Leurs costumes de couleurs vives détonnent avec la grisaille de la scénographie et accentuent l’impression de vie qui se dégage de chacun.e d’eux.elles. Ils.elles bougent librement dans tout l’espace scénique et alternent entre les récits oraux et ceux que construisent leurs corps. En effet, les discours théâtraux sont entrecoupés de scènes de danse qui témoignent, peut-être de manière encore plus forte que la parole, des effets de miroir qu’une existence peut avoir sur l’autre. Les corps des comédien.nes, quel que soit leur âge, deviennent le véhicule privilégié des récits racontés. Les chorégraphies de groupe, créées par le danseur et chorégraphe József Trefeli, rythmées par une bande-son aux accents éléctros, invitent le public dans une sorte de transe dans laquelle plus rien ne compte, à part le moment présent. Les comédien.nes (Meggie Blankschyn, Roberto Molo, Margarita Sanchez, Eliot Sidler et Solange Schifferdecker) sont impressionnant.es de grâce, de fluidité et d’aisance dans leur gestuelle. Leurs corps sont également mis en avant grâce à l’utilisation en directe d’une caméra qui, successivement, filme et projette, sur un drap tendu au-dessus de la scène, de manière très rapprochée, leurs visages, pieds et épaules. Ce dispositif permet ainsi aux spectateur.ices d’avoir accès à l’intimité et aux mimiques et particularités des interprètes. Les rides sur un visage racontent une vie pleine d’amour et tâchée de tristesse, la tension d’une épaule exprime le combat qu’est l’existence, et le discret sourire qui se dessine aux coins des lèvres exprime le bonheur d’être là, ensemble et en vie. Grâce à l’alternance entre les instants collectifs, de danse ou de théâtre, et les focus rapprochés sur l’individualité de chacun.e, la mise en scène de Bartek Sozanski souligne ce qui relève de l’unicité et de la singularité de la vie, qu’importent les différences d’âge. Lorsque l’une demande à l’autre, sur un ton enfantin ou sérieux, « comment tu t’appelles ? », la réponse est toujours : « Olivia ». Être Olivia devient alors le synonyme de « je suis un humain » et questionne ce que le temps change et ce sur quoi il n’a pas d’emprise. Est-on vraiment différent.e à 27 ans, 43 ans et 70 ans ? Peut-être, mais qui peut vraiment l’affirmer ? Est-on vraiment le.la même à 5 ans, 29 ans, 60 ans ? Chacun.e peut avoir son avis mais personne ne peut assurer qu’il n’existe pas un fil rouge tout au long de notre vie. Sept nous propose alors d’y aller ensemble, de parcourir, le temps du spectacle, dans un sens et dans l’autre, le chemin des vies. Mais ne prenez pas peur, chacun y va à son rythme !
3 novembre 2026
Par Lila Michaud
