Qui som?
Mise en scène par Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias (Baro d’evel) / Théâtre du Passage et ADN Danse (Neuchâtel) / du 29 au 31 octobre 2026 / critique par Fiona Todeschini .
« C’est le dedans qui tient le dehors »
2 novembre 2026
Par Fiona Todeschini

Le collectif franco-catalan Baro d’evel propose une succession de tableaux entre le trivial et le sublime, dont les mots d’ordre sont l’innocence de l’enfance et la volonté de danser et de vivre mieux. Dans une forme d’art qui se veut total, le travail de la compagnie se distingue par son mélange de registres qui façonnent des univers aussi drôles que poétiques. Créé en 2024 lors du Festival d’Avignon, Qui som? mêle danse, cirque, arts plastiques et chant afin de répondre à une question : dans le futur, qui sommes-nous ?
Le spectacle commence déjà dans le hall : une haie d’honneur formée de personnes en habits noirs se déplace au rythme machinique et entêtant d’une structure en céramique frappée comme un gong, installée à l’entrée du théâtre. Sur scène, le contraste entre farce et sublime est saisissant et les spectateurs oscillent entre le rire et les larmes. Le programme, par son côté pluridisciplinaire, nous rappelle la création Room de la Compagnie du Hanneton mise en scène par James Thierrée en 2022. Douze interprètes polyglottes adultes, deux enfants et un chien entrecroisent danse, chant, musique instrumentale, cirque, masque et jeu. La scénographie, composée d’une immense structure centrale et mobile, signée Lluc Castells et l’emploi des arts plastiques (peinture, barbotine et céramiques signées Benjamin Porcedda et Sébastien De Groot) créent conjointement un rêve étrange et poétique sur le plateau. Dans cette tragi-comédie tout sauf linéaire, les spectateurs peuvent lire un ensemble de symboles à même de répondre aux questions qu’on leur pose, de façon directement adressée ou implicitement dans plusieurs scènes absurdes au premier abord : qui suis-je en tant qu’individu ? Qui suis-je au sein d’un collectif ? Qui va venir nous sauver ? Par rapport au passé, qu’est-ce qu’on va changer ? Est-ce que l’art peut suffire ?
Qui som? Nous sommes un groupe, dans lequel les gestes des uns affectent ceux des autres. Les costumes créés par Lluc Castells, d’un noir profond en début de spectacle, se tachent rapidement de blanc dans une scène où chutent de nombreuses fois les danseurs, provoquant l’hilarité des uns, le sourire amusé des autres. La maîtresse de cérémonie, Camille Decourtye, chante un air d’opéra entourée des danseurs sur de l’argile, liquide et glissante. La scène est burlesque et digne d’un film de Buster Keaton : tout le monde tente de se redresser, chacun fait tomber les autres tout en les aidant à se relever. Finalement, la matière prend toujours le dessus sur les corps. La pièce entière repose sur ces deux pôles mis en regard, le clownesque et le sublime : les glissades, la salissure des vêtements, les visages dignes malgré tout, d’une part, le chant lyrique et certains gestes d’une grande noblesse, de l’autre, comme cette étreinte émouvante entre un danseur et la chanteuse, qui évoque une scène de Café Müller de Pina Bausch. Dans Qui som?, l’humanité est montrée comme une collectivité, grâce à cette dualité : si l’un tombe, les autres en seront affectés. C’est ce que l’on observe aussi dans une autre scène, où la synchronisation des danseurs est porteuse d’un message similaire : le registre est plus grave, Sabianka Bencsik chante dans un cri du cœur contre le conservatisme politique et la passivité, et le groupe de danseurs supportent magnifiquement ce message par une marche dansée et solidaire, dans un rythme saccadé. C’est émouvant, on ne veut pas que cela s’arrête. L’humanité comme collectif fort est un thème en résonnance complète avec le malaise que l’on ressent face à l’actualité et à l’avenir de nos sociétés : il y a comme un besoin vital de se réinventer en tant que communauté.
Qui som? Nous sommes des gens avec un passé. La scénographie, composée d’une imposante structure noire qui se transforme au gré des scènes en une vague, une tempête, une caverne, et l’usage de la matière (poterie, argile, plastique) nous transportent dans les lieux gigantesques de la catastrophe, de la fin du monde tel qu’on le connaît : nous sommes dans un futur marqué par nos actions inconsidérées, où la place du comédien (et de l’homme) se perd dans l’immensité des décors. Comme après un déluge, grâce à une scénographie évolutive, le plateau sera recouvert d’une marée de bouteilles en plastique, symptôme de la surconsommation, de laquelle tentent de sortir les danseurs : cette fois, le public ne rit plus, comme s’il sentait que la critique lui était gentiment adressée. Apparaissent deux enfants et un brave chien, symboles de l’innocence, qui observent ce que l’humanité leur a laissé. Si la scène fonctionne et que les métaphores se filent facilement, le spectacle pèche ici par un propos trop imagé et symboliquement explicite : certaines scènes sont parfois trop figuratives, venant rompre avec la subtilité d’un spectacle qui sait à d’autres moments évoquer au lieu de démontrer. Les bouteilles représentent les traces d’un passé consumériste dont hérite malgré elle la nouvelle génération, comme on le voit concrètement sur scène lorsque les deux enfants mélangent terre, plastique et peinture sur une tour de potier. La matière, point central de ce spectacle, se réinvente constamment : elle passe de la destruction en début de pièce à la construction de quelque chose, d’un futur possible. Dans l’ensemble, le message du vivre ensemble et de la nouvelle génération comme porteuse d’espoir sonne de manière délibérément naïve, mais il est parfois nécessaire de le rappeler et de céder à cet élan d’optimisme qu’offre l’art de la création.
Qui som? Nous sommes des gens vivants et remplis d’espoir. La pièce permet de se reconnecter aux autres, que ce soit par le rire face à une plaisanterie grivoise ou face aux chutes clownesques, par le soupir d’attendrissement face à deux enfants et un chien ou par l’émotion provoquée par la scénographie qui avale et recrache violemment les interprètes comme la Charybde des mythes grecs. Après les applaudissements, la pièce n’est pas encore terminée : Camille Decourtye entame encore un monologue sur la nécessité de vivre vraiment, un discours d’un optimisme qui peut sembler naïf. Les frontières entre art et vie réelle, envie de partir ou de rester sont poreuses et la sortie de scène des comédiens se fait en fanfare, avec une invitation au public à les suivre dans le hall du théâtre pour continuer de danser, de bouger, de vivre : « It’s never finished ; when it’s finished, it continues » clamera bientôt un comédien au mégaphone. Le hall du Théâtre du Passage vibre longuement, dans un moment de communion dionysiaque. Finalement, personne ne part car tous essaient de grapiller encore un peu plus longtemps ce beau souffle d’espoir. Qui som? marque, avec un spectacle moderne, un véritable retour à l’antique, dans une forme de partage et d’harmonie avec les autres.
2 novembre 2026
Par Fiona Todeschini
