Dear Luigi, I Hate You
Mise en scène par Yan Duyvendak (Collectif Dreams Come True) au Théâtre de Vidy (Lausanne) / du 28 octobre au 1er novembre 2026 / critique par Sohane Allisson .
Pas de justice sans restauration
1er novembre 2026
Par Sohane Allisson

Comment concilier le message politique au nom duquel est perpétré un meurtre avec l’impact qu’il a sur la vie des proches de la victime ? Peut-on justifier un crime s’il a une visée politique ? Ces questions complexes sont au cœur du spectacle du Collectif Dreams Come True, qui s’inspire du meurtre de Brian Thompson, directeur d’une compagnie d’assurance américaine, par Luigi Mangione, en 2024. Dans une mise en scène épurée, le meurtrier et la femme de sa victime communiquent leur point de vue à travers des entretiens fictionnels menés dans le cadre d’un processus de justice restaurative.
Basé sur un événement réel qui a secoué les Etats-Unis, le spectacle instaure un dialogue désynchronisé entre deux personnages par l’intermédiaire d’une facilitatrice en justice restaurative (Margot Viala). Paulette Thompson (Sabrina Delarue) souhaite faire prendre conscience au meurtrier de son mari de l’impact que son acte a eu sur sa vie. Luigi Mangione (Jean-Daniel Piguet), met quant à lui en avant ses motivations politiques et la culpabilité de Brian Thompson, grand patron d’assurances. Bien que leurs points de vue soient opposés, le spectacle ne favorise pas l’un ou l’autre personnage. Le texte n’hésite pas à aborder des questions difficiles, par exemple celle de la culpabilité de Brian Thompson comme justification ou non du meurtre.
Sur le plateau sont distingués un espace de jeu délimité par un tapis blanc carré, et des coulisses à vue qui restent dans la pénombre pendant la plus grande partie du spectacle. Des spots lumineux, placés directement sur scène construisent et séparent les espaces et les lieux. Un mur invisible se crée entre le carré central et le reste de la scène. Sabrina Delarue et Jean-Daniel Piguet y rentrent tour à tour pour rencontrer leur interlocutrice. Celui ou celle qui ne joue pas assiste à l’action depuis la pénombre de l’extérieur de l’espace de jeu. L’aménagement de la scène fait ainsi penser au ring d’un match de boxe, dans lequel Luigi et Paulette s’entraîneraient, dans l’attente d’une rencontre, à exprimer leurs sentiments d’une façon que l’autre pourrait comprendre. Les deux personnages dialoguent sans jamais se retrouver face à face. D’abord seuls avec Margot, Sabrina et Jean-Daniel en viennent peu à peu à se croiser, puis à être tous deux présents dans l’espace de jeu sans que leurs personnages ne se voient jamais. Ce rapprochement sur scène fait écho à un dialogue qui s’ouvre peu à peu et à un début de compréhension mutuelle, qui pourtant n’aboutira pas sur une rencontre.
La préparation du spectacle a été minutieuse : plusieurs mois d’entretiens avec de vraies facilitatrices en justice restaurative, dans lesquels les deux comédiens principaux incarnaient leurs personnages. Paulette et Luigi communiquaient ainsi avec l’autre et avec eux-mêmes. Cette préparation se ressent dans le jeu des comédiens : sans musique pour accompagner les émotions des personnages, celles-ci apparaissent dans leur sincérité brute. Alors que le sujet du spectacle est actuel et médiatisé, les dimensions restreintes de l’espace de jeu font de l’action une affaire privée. S’introduisant dans l’intimité des personnages, les spectateurs ont la sensation inconfortable d’être voyeurs.
Poignante également par son ambiance lumineuse tamisée, la partie principale du spectacle est encadrée de deux moments méta-théâtraux ; dans le premier, les comédiens discutent, se servant du texte des Justes d’Albert Camus pour débattre des grands thèmes qui seront abordés par le spectacle : l’impact du crime à motivation politique sur le cercle privé, la question de la culpabilité de la victime et le problème de la possibilité d’une réconciliation entre victime et auteur du crime. C’est de là que les comédiens glissent dans le rôle de Luigi et Paulette, laissant les spectateurs momentanément confus sur leur identité. De manière analogue, la dernière scène du spectacle se présente sous la forme d’une explication des comédiens sur leur rapport à leur rôle. Ce retour à la réalité, accompagné d’une lumière vive sur scène et dans le public, entre étonnamment en contradiction avec le dispositif du spectacle : la force du dispositif y est mise en avant, mais elle perd aussi au passage une partie de sa puissance émotionnelle. Il n’en reste pas moins que le spectacle traite d’un sujet complexe avec sensibilité et fait ressortir avec brio l’humanité de tous les personnages, qu’ils soient victimes, coupables, ou un peu des deux à la fois.
1er novembre 2026
Par Sohane Allisson
