Samoubiytsa, vaudeville soviétique

© théâtre les halles

Samoubiytsa, vaudeville soviétique

D’après Nicolaï Edrman / mise en scène par Stéphane Albelda / Théâtre Les Halles (Sierre) / du 23 au 31 octobre 2026 / critiques par Delphine Martinet et Héloïse Margot .


Un suicide pour tous nous sauver !

28 octobre 2026

© théâtre les halles
© Théâtre Les Halles

Stéphane Albelda met en scène Le Suicidé de Nicolaï Erdman, qu’il sous-titre Vaudeville soviétique, accentuant le contraste entre la gravité du sujet et l’humour avec lequel il est présenté. Un homme veut se suicider. Mais pourquoi meurt-il ? S’il ne donne pas de réponse par lui-même, différents personnages se succèdent pour lui suggérer de bonnes raisons de mourir. Entre loufoquerie et propos sérieux, ceux-ci ne réussissent qu’à lui donner envie de vivre.

Union soviétique, année indéterminée. Un homme réveille sa femme au milieu de la nuit : il veut du saucisson de foie mais, quand elle le lui rapporte, il a disparu. Elle en conclut qu’il est allé se suicider. L’absurdité de l’intrigue est exacerbée par la mise en scène, qui reprend les codes de la comédie et multiplie les tableaux cocasses pour creuser l’écart entre le thème du suicide et son traitement. Les décors colorés rappellent l’esthétique occidentale des années 70, participant ainsi à créer une atmosphère drôle et joyeuse. Des cadres de porte structurent l’espace scénique et rythment l’action, permettant une circulation rapide des comédiens qui claquent les vantaux dans un esprit vaudevillesque.

Sémione Sémionovitch, citoyen soviétique et futur suicidé, écrit une note : « Si je meurs n’accusez personne. Podsékalnikov. » Il s’agit de la seule indication claire qu’il donne sur son suicide. Toutefois, le spectacle montre qu’il y a bien des gens à accuser : les fautifs sont nombreux, à vrai dire, ils sont au nombre de la société soviétique. Tous les personnages se pressent autour de Sémione pour lui apprendre les raisons de sa mort, sans considération pour sa personne. Par leurs déplacements incessants et leurs interactions rythmées, les comédiens donnent à voir l’isolement et l’aliénation de l’individu. Les personnages qu’ils interprètent interrompent souvent Sémione, ne le laissent même pas parler et évitent de le regarder frontalement : ils ne s’adressent pas vraiment à lui mais plutôt à eux-mêmes.

La solitude est impossible dans ce spectacle, où quelqu’un est toujours là pour épier. Au fond de scène côté jardin se trouve une estrade avec des musiciens. Ceux-ci remplissent un double rôle : ils accompagnent l’action dont ils sont à la fois les témoins permanents et les acteurs occasionnels. Régulièrement, ils semblent diriger les comédiens qui réalisent des mouvements et des gestes calibrés sur leur musique. Parfois, les musiciens passent en coulisses pour endosser un costume et incarner un rôle. De chaque côté de la scène se trouve également toujours une partie des comédiens qui, lorsqu’ils ne jouent pas, sont assis sur des chaises, regardant l’action à leur tour. La frontière entre comédiens, musiciens et personnages est volontairement labile. Ce dispositif scénique produit une sensation d’observation constante qui renforce le message du spectacle : c’est la pression sociale qui pousse à la mort.

La mise en scène donne à voir des personnages bien individualisés, chacun ayant sa personnalité, ses propres raisons et enjeux. Cette diversité est soulignée par le choix des costumes : ils sont disparates et très marqués, certains semblent actuels tandis que d’autres évoquent la mode des années 70 ou encore le vestiaire traditionnel russe. Pourtant, le jeu des comédiens, qui effectuent régulièrement des chorégraphies ensemble, transforme les personnages en masse : c’est notamment le cas lorsqu’ils cherchent Sémione pour le mener au suicide ou, peu après, lorsqu’ils annoncent la nouvelle à sa veuve et à la mère de cette dernière en mimant le coup de revolver qu’il s’est mis dans la tête. La pression exercée sur l’individu est rendue visible par l’éclairage, dont les brusques changements signalent la métamorphose des personnages en masse : les lumières deviennent rouges, creusant une expression inquiétante sur les visages des comédiens, qui la redoublent de traits grimaçants et d’une démarche menaçante, à pas de loup synchronisés. Sémione tente sans cesse d’y échapper, l’acteur qui l’incarne sortant de scène à plusieurs reprises. Il se démarque par de menus détails : assis quand tous sont debout, sur la seule chaise qui n’a pas de dossier, il a un temps de retard sur une action commune. L’opposition marquée entre le groupe et Sémione accentue la satire politique d’Erdman : la masse écrase l’individu dont elle instrumentalise la mort. Il n’y a pas plus individualiste qu’une masse, c’est ce que le spectacle rend visible.

La fin amène un curieux décalage : l’inscription du message « la vie est belle » sur le plateau apparaît comme détachée du reste. Le spectacle montre, certes, que la vie vaut d’être vécue, mais rien ne concourt à montrer que la vie est belle. La situation de Sémione n’est ni dramatique ni enviable, comme celle des autres personnages qui, bien que ridicules, expriment des souffrances réelles. Les spectateurs rient du contraste entre le sujet et le ton d’un spectacle traversé par une amertume que la phrase finale ne suffit pas à effacer. Peut-être ce décalage est-il volontaire, comme pour dire : « Regardez, même comme cela la vie reste belle ! »

28 octobre 2026


Voir la page du spectacle