Les dix petites anarchistes

@ nouveau musée de bienne – patrick weyeneth

Les dix petites anarchistes

D’après Daniel De Roulet / mise en scène par Fanny Brunet & Carole Schafroth / Théâtre du Loup (Genève) / du 6 au 18 octobre 2026 / critique(s) par Héloïse Margot et Sohane Allisson .


Jouons aux anarchistes

16 octobre 2026

© dorothée thébert
© Dorothée Thébert

Dans cette adaptation du roman du même nom de Daniel de Roulet, quatre comédiennes et un comédien racontent à l’aide de maquettes l’histoire de dix femmes indépendantes tout en apportant des questionnements sur la place de ce récit dans notre société actuelle. Un spectacle présenté sous forme d’une réflexion sur le roman et ses thèmes auquel le public est invité à prendre part.

« Ni dieu, ni patron, ni mari. » C’est avec cette devise qu’en 1873, huit femmes de la ville horlogère de St-Imier partent pour l’Amérique du sud. Elles suivent les traces de deux de leurs collègues et amies, parties quelques années plus tôt. Portées par l’idéal anarchiste et un rêve d’indépendance, elles vivent dans un monde bien décidé à leur mettre des bâtons dans les roues. Dix montres oignons, une pour chaque anarchiste, sont suspendues côte à côte au fond de la scène. À la mort ou au départ de l’une d’entre elles, son oignon est rangé dans une boîte. Peu à peu, le nombre d’oignons diminue jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. C’est un récit au féminin, qui, en prenant le parti de supprimer ou de réduire, par rapport au texte de Roulet, le rôle des personnages masculins sympathiques à la cause de ces anarchistes, fait ressortir le mauvais traitement des femmes au XIXe siècle.

Les quatre comédiennes (Fanny Brunet, Lili Dias, Claire Forclaz et Carole Schafroth), accompagnées d’un comédien (Adrien Koumrouyan) qui se contentera de quelques répliques et de fournir l’ambiance musicale, racontent successivement l’histoire de ces femmes anarchistes et les incarnent dans une action contrastée où alternent des moments de narration et des scènes jouées. Rien n’est caché au public : les cinq comédiens commencent par amener des coulisses tous les objets nécessaires qu’ils mettent en place tout en annonçant aux spectateurs les thèmes de la pièce. Au cours du spectacle, différentes maquettes figurant les lieux de l’action sont mises en place. Les comédiennes jouent soit en se servant des maquettes comme théâtres de marionnettes, soit incarnant elles-mêmes les personnages. Autre originalité : l’utilisation ponctuelle d’une caméra dont les images, filmées en direct, sont projetées sur un écran blanc. Habilement utilisée, elle permet de révéler aux spectateurs des éléments des maquettes invisibles au public et d’apporter une perspective plus touchante à certains éléments de l’action. Les spectateurs sont ainsi parfois témoins de moments intimes entre les personnages, tel que le début de relation entre Colette et Juliette, les premières à partir, qui se prennent timidement la main sous le couvert de leur établi d’horlogerie partagé.

Pourtant, en contraste avec des scènes presque entièrement jouées, où la narration disparait presque complètement, les comédiennes gardent le plus souvent une distance avec les personnages, profitant des transitions entre les scènes ou interrompant la narration afin de commenter l’action pour le public. Les rôles ne sont pas non plus fixes : elles incarnent des anarchistes différentes d’une scène à l’autre sans jamais changer de costumes. Ceux-ci sont modernes, incluant simplement une blouse rappelant la mode féminine du XIXe siècle. Pour les rôles masculins, de simples accessoires, tels une médaille ou un couvre-chef de marin, suffisent à les représenter. Au contraire, les anarchistes ne possèdent aucun accessoire les différenciant. Elles existent ainsi en groupe, sans que l’on sache toujours au nom de laquelle une comédienne parle. Alors que le roman possède comme unique narratrice la dernière des dix petites anarchistes, le spectacle adopte un point de vue plus englobant, qui permet de questionner le récit.

Un double dialogue avec les spectateurs et le roman s’instaure alors. Les comédiennes commentent l’action et invitent les spectateurs à se questionner à leur tour. Elles mettent en scène leurs propres interrogations dans des apartés qui présentent leurs propres réactions et critiquent la façon dont certains thèmes sont abordés dans le roman. Des extraits en sont lus, livre en main, et des phrases reprises dans les répliques. Le spectacle érige explicitement les dix petites anarchistes en modèles féministes pour les générations futures. Dans la dernière scène, les comédiennes s’adressent au public pour faire le point sur l’histoire qu’elles viennent de raconter. Elles suppriment du titre de la pièce le qualificatif de « petites », allusion dans le roman aux Dix petits nègres d’Agatha Christie (et qui n’est pas reprise dans le spectacle),  afin de rendre à ces dix femmes leur grandeur et leur dignité. À travers le jeu des comédiennes, qui marque par sa sincérité, le spectacle ouvre une conversation entre le monde dans lequel les personnages évoluent et notre monde actuel en faisant résonner de familiarité les obstacles rencontrés par ces femmes qui vivent dans un monde d’hommes.

16 octobre 2026


Quatre comédiennes pour dix anarchistes

16 octobre 2026

© dorothée thébert
© Dorothée Thébert

2026 et XIXe siècle se mêlent dans un spectacle qui présente l’histoire de dix femmes, et nous conte le destin de toutes les femmes : l’oubli. Un double récit se dessine pour rendre justice à ces héroïnes d’antan. Entre narration et monstration, quatre comédiennes redonnent corps et vies à ces femmes oubliées de l’histoire, et racontent par là également leur propre histoire.

Tout est question de titre ! En ajoutant un déterminant au titre du livre de Daniel de Roulet Dix petites anarchistes, Fanny Brunet et Carole Schafroth en modifient le sens : elles circonscrivent, parmi toutes les anarchistes un groupe de femmes précis et unique, dont le spectacle se souciera. Sur le plateau vide, quatre femmes et un homme poussent les décors sur des tables à roulettes. Ils se relaient afin d’entonner une phrase qui commence de la même manière : « c’est l’histoire de … ». Dans le roman de Daniel de Roulet, les dix protagonistes acquièrent chacune une 20A, premier modèle de montre de leur employeur, Longines. Ces dix 20A sont exposées sur un établi, elles représentent les dix anarchistes. Si l’une d’entre elles meurt ou se retire du projet anarchique commun, l’oignon est retiré. Les comédiennes alternent entre le rôle de conteuses et l’incarnation des personnages. En tant que conteuses, elles se mettent elles-mêmes en scène en train de découvrir l’histoire de ces femmes, de faire leur propre récit de femmes d’aujourd’hui qui rencontrent ces dix petites anarchistes. Les décors ressemblent à des jouets pour enfants, des miniatures, qui servent parfois de protagonistes de l’histoire racontée. La distance entre les comédiennes et l’histoire apparaît ainsi : elles montrent littéralement qu’elles racontent une histoire. Une grande petite histoire, à laquelle elles s’identifient, mais une histoire tout de même : petits décors grande(s) histoire(s). Une caméra maniée par l’une d’entre elles permet de grossir des jouets personnages, montrant d’autant plus qu’il s’agit d’un récit rapporté. Elles peuvent mettre l’accent sur des éléments, agrandir ou miniaturiser tout ce qu’elles veulent.

Tout sauf la condition des femmes qui est impactée par la domination quotidienne et générale des hommes. Ici, interprètes et personnages se mêlent, la lutte des horlogères du XIXe ressemble à celle des comédiennes. Alors ces dernières comparent les conditions actuelles à celles d’antan, font des commentaires cinglants sur les conditions des femmes d’alors et d’aujourd’hui. Le récit de Daniel de Roulet racontait le destin de dix femmes horlogères de Saint-Imier (Jura), anarchistes qui partent en Amérique pour jouir d’une meilleure vie. Les dramaturges (Fanny Brunet & Carole Schafroth) rendent explicites les maltraitances des hommes qui n’étaient parfois que sous-entendues sous la plume de Daniel de Roulet. Elles font également le choix d’écarter du récit tous les hommes qui peuvent l’être, la plupart des amants, compagnons des protagonistes. Seuls brillent les dix oignons. Il y a certes un homme sur scène, mais il est relégué au second plan, relégué dernière la console son : quand il participe à l’action, il n’incarne jamais un personnage central ou récurrent. (Comment le pourrait-il ? les seuls hommes récurrents ne sont évoqués que dans des lettres.) Il n’incarne même peut-être aucun rôle ; Adrien est son vrai nom, le nom du comédien, son nom d’homme. Le comédien se fait rudoyer par ses comparses féminines, qui lui adressent des « Merci, Adrien. », prononcés de manière exaspérée. On le réduit à faire ce qu’on lui demande, par exemple accompagner les scènes musicalement. Adrien posté derrière une des tables mouvantes envoie des sons électroniques, musiques ou bruitages. Certaines musiques revêtent des sonorités électro empreintes de certains traits rétro, notamment des sonorités évoquant les années septante. La première chanson rappelle le groupe Téléphone. La musique a de multiples inspirations ce qui fait coexister plusieurs époques, universalisant, à nouveau, le récit. La généralisation se retrouve dans la distribution : quatre femmes qui en jouent dix, qui passent de rôle en rôle, montrant, ainsi un corps, une voix une histoire commune, une histoire féminine universelle.

Lorsque les artistes, en fin de spectacle, expliquent leur démarche et lisent à haute voix le texte de Roulet, on comprend que derrière ces femmes se tiennent beaucoup d’autres. Fanny Brunet décide de les renommer « les dix majestueuses anarchistes ». Sur ce plateau la place qui leur appartenait leur a été rendues. Promesses d’espoir et merci se confondent dans toutes les bouches. Quatre comédiennes pour dix anarchistes, dix femmes pour représenter l’histoire de toutes les femmes.

16 octobre 2026


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