Sur les ruines de East St. Louis

roberto garieri

Sur les ruines de East St. Louis

Pièce de Roberto Garieri / Compte rendu par Petya Ivanova.

Deux lundis par mois, pendant l’été, Le Courrier publie le texte inédit (extrait) d’un-e auteur-e de théâtre suisse ou résidant en Suisse. L’Atelier critique a eu accès à la version intégrale de ces oeuvres et en propose aujourd’hui un compte rendu, assortie d’un entretien avec leurs auteur·e·s.

Voir l’Entretien avec Roberto Garieri autour de la pièce Sur les ruines de East St. Louis


11 mai 2026

Premier texte dramatique de l’artiste polyvalent Roberto Garieri, Sur les ruines de East St. Louis évoque cette Amérique si particulière et peu connue qui éveille l’imagination et qui fascine autant qu’elle effraie. Inspirée par la participation de l’auteur au festival de musique Put Down the Guns and Pick Up Your Sons à East St. Louis, la pièce présente un tableau vivant de la réalité politique et humaine que Roberto Garieri, accompagné de Madafi Pierre, a rencontré dans cette ville presque déserte en 2016.  Après une première performance-lecture au Théâtre du Rond-Point à Paris le 30 avril 2024, la pièce paraîtra en version intégrale prochainement aux éditions BSN Press.

Dès son titre, la pièce introduit dans un univers dystopique qui fait résonner de multiples couches de l’histoire des Etats-Unis dans l’imagination du visiteur européen. D’autant plus que ce dernier porte sur le lieu un regard multiple, constitué des points de vue incarnés par les différents personnages – à la fois locaux et cosmopolites. On y rencontre Orphea, une jeune auteure-compositrice et interprète d’origine haïtienne venant de Miami, que ses compatriotes paradoxalement et avec obstination considèrent comme suisse. Arrivant depuis la Suisse à East St. Louis, petite ville dépeuplée du Midwest, pour participer à l’édition 2016 du festival de musique électro-funk Put Down the Guns and Pick Up Your Sons, elle voit son destin se mêler à celui d’une communauté locale haute en couleur et vivant sur le fil du rasoir, dans la menace de la violence et d’un futur incertain.

L’originalité de ce point de vue curieux, externe et hybride, réside dans le fait qu’il est incarné par le public ou le lecteur. Car Orphea, dont le nom et le talent évoquent l’archétype lyrique, c’est littéralement nous. Dès le début, selon un procédé dramaturgique déjà employé par Shakespeare dans son Pericles mais qui reste rare, le public est invité par le personnage du narrateur Joseph Funicello à s’imaginer, à se projeter dans la peau « d’une femme d’une trentaine d’années dont [il] ne sa[it] presque rien ». Cette dimension interactive se poursuit tout au long de la pièce, sous forme d’instructions évoquant une méditation guidée, qui nous permettent de vivre les perceptions de cette jeune artiste virtuellement incarnée par nous-mêmes.

Chacun, parmi les seize personnages d’âges et occupations variées, tout en étant pleinement vivant et incarné, est en même temps taillé dans une dimension archétypale : à l’instar du narrateur Joseph Funicello, scientifique en chaise roulante aux allures de Stephen Hawking, porte-parole des valeurs d’une cosmogonie humaniste, qui ouvre la pièce en nous rappelant l’adresse que l’humanité – étasunienne et cosmopolite, multifacette et embourbée dans ses antagonismes – a lancée aux hypothétiques civilisations extra-planétaires avec la sonde Voyager sous la présidence de Jimmy Carter. Il y a aussi les jeunes et moins jeunes rebelles des milieux artistiques et alternatifs de cette petite ville-banlieue du Midwest américain, connue pour son déclin économique et social et ses émeutes meurtrières contre les immigrés afro-américains venus des états du sud et employés comme main-d’œuvre bon marché en 1917. Connue aussi, et désormais grâce à la pièce, pour l’émancipation des conditions de précarité et de violence pour les jeunes de bidonville que favorisa l’anthropologue et pionnière de la danse contemporaine, la chorégraphe et danseuse afro-américaine Katherine Dunham à la fin de sa vie. En relatant les évènements autour de la participation d’Orphea comme interprète au festival – interviews radio, concerts d’artistes locaux, diverses rencontres avec les organisateurs du festival et même avec le maire de East St Louis, le texte fait découvrir cette ville avec ses quartiers déserts mais aussi en reconstruction, avec ses habitations pauvres mais aussi avec les manoirs du Katherine Dunham Museum. C’est la figure de cette artiste, fondamentale mais paradoxalement discrète, que Roberto Garieri y a en effet découvert grâce à la chanteuse Madafi Pierre, modèle du personnage d’Orphea, lors de leur voyage à East St Louis.

Imprégné d’un élan transformateur, le texte entrelace la lucidité d’une conscience politique et sociale aiguë avec un canevas de réalisme magique inspiré des expérimentations sonores et psychédéliques des courants artistiques des années 1970. Forte d’un arrière-plan historique très bien informé et peu connu du grand public, la pièce fascine aussi par sa dimension onirique, voire hallucinatoire, évocatrice d’une Amérique mythique et pionnière dont l’histoire a ôté le fard et les illusions, mais non l’audace de l’esprit qui les a animées.      

Cette polyphonie des voix est tissée dans un rythme organique, où chaque épisode est titré d’une réplique-clé – et en effet, la pièce met en exergue l’art de la réplique. La réussite extraordinaire de ce texte dramatique consiste à avoir insufflé les idées les plus abstraites et philosophiques dans des échanges simples et spontanés des personnages tirés de modèles réels, pleins de vie et d’émotion.

Leurs rencontres et interactions autour des événements du festival, la découverte de la vie locale dans ses aspects quotidiens et culturels s’articulent dans une trame captivante qui tisse leurs (mes)aventures, aspirations et découvertes humaines dans une narration haletante, dont la fin reste ouverte à l’interprétation.

11 mai 2026