Hé, Prométhée !

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Hé, Prométhée !

Conception et mise en scène par Matteo Zimmermann et Matthieu Mégevand / Scènes du Grütli (Genève) / Du 28 avril au 13 mai 2026 / Critique par Hadrien Halter .


28 avril 2026

Combler un silence pourtant plein

prométhée couverture
© Magali Dougados

Sur un texte de Matthieu Mégevand, Matteo Zimmermann crée aux Scènes du Grütli Hé Prométhée ! Dis-moi pourquoi je brûle…, un « seul en scène » (ou presque) qui interroge autant qu’il satisfait, qui harmonise autant qu’il vrille. Entre chant et monologue questionnant les travers de l’humanité, le spectacle trouve une grâce surprenante dont on regrette presque qu’elle ne se poursuive pas plus longtemps.

C’est le noir de la nuit qui nous accueille. Un homme seul erre à l’aube dans une steppe à la recherche d’un rocher. Sur ce rocher, il espère trouver Prométhée, le Titan, qui donna le feu aux hommes, et avec, la raison, les arts et les passions. Au lieu d’un dieu enchaîné, personne. Désespéré, frustré, défait, l’homme parle, sans réponse. Il relâche tout son chagrin, son incompréhension, sa rage, pendant une journée entière. Il revit son passé et blâme un Prométhée absent pour tous les maux de l’humanité.

En fond de scène, un grand écran blanc cadrant l’espace se teinte de lumières d’aube, de midi, de crépuscule, d’aurores boréales nocturnes, avec une grâce simple et légère. Du ciel changeant se détache l’immense rocher de Prométhée, de près de trois mètres de haut, rude, brut, droit.  L’espace est minimaliste, propice à toutes les projections. Le vent souffle, régulier, complétant le tableau de son calme presque méditatif. Brusquement, le naturel du tableau installé se brise. Une lumière frontale, blanche, agressive. Un bref retour dans le passé, des scènes décousues, qui nous font comprendre qui est l’homme qui nous fait face. Puis la lumière blanche disparaît, laissant à nouveau la plaine battue par les vents prendre les couleurs du ciel.

 La lumière est travaillée, magnifique, mais elle présente quelques imprécisions qui compromettent par moments la cohérence de l’ensemble. À plusieurs reprises, alors que le personnage évolue dans la pénombre bleutée de la steppe, un projecteur frontal vient l’éclairer d’une lueur orangée pour rendre son visage visible au public. Ce faisceau lumineux, bien que subtil, fragilise l’immersion et défait l’esthétique autrement léchée du spectacle. Malgré cela, le public est transporté jusque dans la steppe, animée par l’ambiance sonore qui nous accompagne durant toute la représentation, sans effort mais avec force.

Le randonneur parle. Il parle beaucoup. Incapable de reconnaître l’absence du Titan, il en vient même à parler à sa place, lui prêtant les mots d’Eschyle dans son Prométhée Enchaîné, puis le traite d’hypocrite pour ces mêmes mots. L’homme est perdu, de toute évidence. Son passé n’est jamais loin : mauvais buveur, mauvais comédien, mauvais mari, mauvais père. Il prétend aller mieux, s’en être sorti. Pourtant ses longues tirades et divagations nous hurlent presque le contraire. On en vient même à se demander s’il n’aurait pas bénéficié d’une séance de psy, plutôt que de réfugier ses émotions dans cette quête aberrante d’un personnage mythique.

Le texte, écrit par Matthieu Mégevand d’après l’histoire personnelle de Matteo Zimmermann, est porté sur scène par celui-ci, qui en interprète le personnage principal. Combinant l’inspiration autobiographique et la forme théâtrale du seul en scène, le spectacle ne parvient pas à jongler avec ces deux pôles, tant ils se confondent sur scène. Comment réagir face aux plaintes du protagoniste qui, si elles s’ancrent dans une douleur réelle, deviennent, à travers le filtre de la fiction, presque insupportables ? Autant le récit emporte par moments, autant il est à d’autres difficile à avaler. Le personnage principal commence par nous être irritant à travers son comportement, mais c’est lorsqu’il révèle ses actions passées qu’il nous devient quasiment détestable. Pourtant, la mise en scène ne cesse de nous le présenter comme un homme repenti, alors même que la manière dont il confronte Prométhée, tout en feu et en colère, nous laisse entrevoir que le chemin qu’il annonce avoir parcouru était peut-être circulaire. Que faire alors ? Condamner un personnage odieux ou hocher sagement de la tête en voyant un homme mauvais remonter la pente ? Telle est l’hésitation du public, coincé entre une personne bien réelle qui demande son empathie et un personnage fictif trop imbuvable pour la mériter.

Les élucubrations du randonneur sont entrecoupées de moments de flottement, d’abord nets, puis de plus en plus mêlés au texte. D’autres individus errent aussi autour du rocher, se cachent, réapparaissent, reprenant des chants religieux de style Renaissance et Baroque, lents et solennels. Ces chanteurs, aux habits de trekking sombres, masqués, accompagnent leurs chants d’une démarche pesante et saccadée, qui leur donne un aspect fantomatique et irréel, d’autant plus que le randonneur n’interagit jamais avec eux. Des moments poignants qui ouvrent une respiration nécessaire, empêchant le spectacle de se perdre dans le texte, et dont on regrette qu’ils ne nous accompagnent pas plus longtemps.

L’identité de ces chœurs demeure volontairement énigmatique. Au vu de leurs habits, ils évoquent d’autres âmes en peine venues chercher Prométhée pour lui cracher au visage toute leur déception, leur colère et leur tristesse. Leurs chants, qui hantent la steppe, et leur démarche calme et lourde seraient alors le signe soit de ceux qui ont fait la paix avec leur feu intérieur, soit de ceux qui se sont laissé consumer, à force de tenter de parler à Prométhée. Cette indétermination, maintenue jusqu’au bout, renforce la force poétique du spectacle mais en noie quelque peu la fin. On voudrait que l’homme se taise enfin, arrête de tenter de parler avec un Prométhée de toute évidence absent, qu’il joigne les chœurs qui l’encadrent, pour le meilleur ou pour le pire. Lors de sa nuit près du rocher, le moment semble se dessiner… mais non. L’aube pointe à nouveau. Le soleil se lève sans résolution. L’homme annonce avoir trouvé une forme de paix dans ce lieu, mais son destin et sa nature restent brouillés, au point de frustrer.

Ces réflexions en suspens, loin de prolonger notre vagabondage sur la steppe, nous empêchent de profiter pleinement d’un spectacle aux messages contradictoires, presque sibyllins. Il ne reste alors qu’à faire abstraction, à se laisser toucher par des visuels et une musique qui portent bien après avoir quitté le théâtre, et à faire comme le randonneur : laisser ses questions sans réponse au pied du rocher vide de Prométhée.

28 avril 2026


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