Les Limbes

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Les Limbes

Conception et mise en scène d’Etienne Saglio/ Théâtre du Jura (Delémont) / Du 22 au 23 avril 2026 / Critique par Mathys Lonfat .


22 avril 2026

Voyage dans l’entre-deux-mondes

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Etienne Saglio / Cie Monstre(s)

Pour deux soirs de suite, Etienne Saglio présente au Théâtre du Jura « Les Limbes », un spectacle où l’illusion reprend ses droits et défie l’esprit logique des spectateurs pour nous faire voyager dans le flou irrationnel des marges de l’enfer.  

L’éclairage de la salle s’abaisse. On perçoit encore les visages de nos voisins. Entre alors sur scène Etienne Saglio. Dans la main gauche, une épée ; dans la droite, un manteau rouge. Il le dépose sur le sol, le considère religieusement : le pardessus rouge est muni d’une tête. Il l’enfile et le paletot rouge prend vie. L’un et l’autre se scrutent, se découvrent, se tâtent. Progressivement, l’on ne sait plus très bien qui, entre le comédien et le fantoche, mène la danse. La coexistence se transforme alors en lutte. Le premier tente de recouvrir son identité, le second bataille pour gagner son autonomie. Bringuebalé à travers la scène, Etienne Saglio rend les armes contre son double. Les Limbes s’ouvrent et, avec elles, le bal de l’entre-deux-mondes.

Spectacle enivrant rythmé par les mouvements d’apparition-disparition, Les Limbes suscitent un univers où les forces terrestres, telles que la gravité, capitulent, où l’être et le non-être, le soi et l’autre se brouillent. Les avatars d’Etienne Saglio se volatilisent, aspirés par le sol, se muent de la chair au chiffon, de l’homme à la marionnette, se multiplient, grâce à des effets de projections, tombent du ciel désarticulés avant de s’animer, se reflètent derrière un écran où se déploient les jeux d’ombre et de lumière. Pris dans ce tourbillon, le spectateur est fasciné, sans être jamais totalement désorienté. Cadencé par le « Stabat Mater » d’Antonio Vivaldi, « Les Limbes »  instaurent des mouvements de suspension au cours desquels le magicien fait danser d’anodins bouts de plastique qui se métamorphosent, sous son action, en de gracieuses entités fantomatiques qui elles aussi, peu à peu, s’indépendantisent. Nous scrutons l’espace, mobilisons toutes nos aptitudes logiques pour déjouer  les leurres. Et soudain, dans un véritable tour de force, l’une de ces méduses de plastique – ici les métaphores sont notre dernier secours – traverse le parterre, circule à travers les rangs et l’on a beau lever les yeux pour observer le plafond, on ne saura expliquer ce phénomène.

Dans « Les Limbes », le théâtre  s’affirme comme art de l’illusion. Proche de Raphaël Navarro, Etienne Saglio est l’un des représentants du courant de la magie nouvelle. La compagnie Monstre(s) se saisit de toutes les puissances de la boîte noire, non pas comme appareil de révélation, mais pour l’explorer en tant que machine merveilleuse où les complices, tapis dans l’ombre, se confondent avec les forces de l’entre-deux-mondes.  Parce qu’ils font preuve d’une habileté sans faille, d’une poésie envoûtante et d’une démarche cohérente, nous leur accordons alors volontiers notre crédulité.

22 avril 2026


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