La Curieuse Histoire de l’Homme Charbon
Conception et mise en scène par Yohann Thenaisie / Théâtre 2.21 (Lausanne) / Du 23 au 26 avril 2026 / Critique par Célia Reymond et Félix Blandin .
23 avril 2026
Par Célia Reymond
Lumière et monstruosité : un dispositif scénique qui fabrique l’étrangeté

La Curieuse Histoire de l’Homme Charbon de Yohann Thenaisie propose une immersion dans un univers d’épouvante surréaliste, inspiré de Tim Burton. Dans ce spectacle, la lumière ne se limite pas à éclairer : elle acquiert une présence scénique équivalente à celle d’un·e comédien·ne. Les monstres, tout aussi essentiels, tentent de renverser la dynamique du regard en faisant du public l’objet de l’observation, mais restent malgré tout les principales figures de l’étrangeté.
La représentation commence dès le hall du théâtre, où le public attend qu’un membre du personnel ouvre les portes et vérifie les billets. À la place, un monstre s’occupe de l’accueil et, muni d’une torche à l’apparence médiévale, guide les spectateur·ices à travers un couloir pour les installer dans la salle. Écrite et mise en scène par Yohann Thenaisie – docteur en neurosciences mais également comédien –, La Curieuse Histoire de l’Homme Charbon raconte la rencontre d’un Gamin, ayant suivi une ombre, avec sept monstres vivant au fond d’un vieux théâtre abandonné. Ils narrent au Gamin de nombreuses petites histoires, dont celle de l’Homme Charbon. Les monstres portent des vêtements aux couleurs sombres, et leurs visages affichent un teint très blanc et des cernes très prononcées. Le Gamin a les mêmes traits, seulement moins marqués. Le plateau est rempli d’objets en tout genre, dont un piano, une batterie, un accordéon, mais aussi une échelle et un buste de mannequin. L’espace de jeu rompt avec la distance traditionnelle : certain·es spectateur·ices sont assis·es sur des chaises disposées directement sur le plateau, créant ainsi une ambiance plus intime. Les lumières sont très douces, tamisées tout au plus.
Le rôle de la lumière est crucial : elle assure une fonction narrative et une présence scénique presque à l’égal des acteur·ices. Ne servant pas seulement à éclairer l’action, elle construit l’atmosphère et permet de créer différents espaces. Ce dispositif repose sur une alternance entre une lumière tamisée, présente la majeure partie du temps, et des sources lumineuses plus ponctuelles, qui viennent la compléter ou la remplacer. Trois types d’éclairage structurent ainsi la mise en scène. La torche, d’abord, permet aux monstres de se déplacer et de s’éclairer mutuellement, créant un espace instable au cœur des décombres du théâtre. Les lampes frontales, utilisées plus ponctuellement, transportent les spectateur·ices dans un nouvel endroit, tel qu’une mine. Enfin, une lumière surgissant du bas et sortant d’un coffre accompagne les récits effrayants : elle déforme les visages, creuse les ombres et installe une atmosphère inquiétante.
Les lumières sont manipulées devant les spectateur·ices par les comédien·nes, dont elles accentuent l’apparence monstrueuse. Ces sources lumineuses n’apparaissent jamais de façon fortuite : leur mise en œuvre est rendue visible et participe pleinement au jeu scénique. L’ouverture du coffre, par exemple, devient un véritable geste théâtral : un monstre s’en approche, soulève lentement le couvercle dans un grincement audible, laissant alors jaillir la lumière. De même, lorsque les monstres utilisent des lampes frontales, ils doivent d’abord aller les chercher, les enfiler puis les allumer ; cette succession d’actions visibles marque concrètement le passage d’un espace à un autre. En exposant ainsi les manipulations techniques habituellement dissimulées, la mise en scène fait apparaître la lumière non plus seulement comme un effet, mais comme le résultat d’un travail scénique rendu perceptible.
Le spectacle interroge directement le statut de “monstre”, auquel les personnages sur le plateau refusent de s’identifier, indiquant qu’ils ont conscience de la connotation négative de ce terme. Cette tension se manifeste de deux manières. La première est langagière. À plusieurs reprises, les personnages sont sur le point d’employer le mot “monstre” pour se référer à eux-mêmes et se reprennent au dernier moment (“monst- euh personne”), soulignant un malaise face à ce lexème. La deuxième est relationnelle : elle surgit lorsqu’ils tentent de renverser la situation en affirmant que les véritables monstres sont les spectateur·ices. Ce basculement est renforcé par un changement lumineux : la pénombre laisse place à une lumière blanche qui éclaire la salle, exposant le public au regard du Gamin. Pourtant, l’inversion ne fonctionne pas complètement. Ce choix de mise en scène met en évidence la difficulté, voire l’impossibilité, pour le public de renoncer à son statut d’observateur invisible et dominant.
En effet, la figure du monstre est intrinsèquement liée à la notion d’altérité, à ce qui s’écarte de la norme et attire le regard par sa singularité. Or, ce sont précisément les personnages sur le plateau qui occupent cette position, transformant le théâtre en un lieu d’exposition. Même lorsque la lumière blanche éclaire autant les spectateur·ices que les monstres, le public ne devient pas pleinement objet de regard : il reste dans une relative passivité, tandis que les corps des comédien·nes, maquillés et mis en scène en tant que monstres, continuent de concentrer l’attention. On retrouve ainsi une logique proche de celle du zoo : ce qui est montré est ce qui est perçu comme différent, observé parce qu’inhabituel. Dès lors, malgré leur tentative de renversement, les monstres demeurent assignés à cette position marginale, tandis que les spectateur·ices, bien que désigné·es comme tels, échappent à cette catégorisation.
“Allez ! Tout le monde dehors !!” : la représentation se termine sur un ordre brutal et sur la seule adresse aux spectateur·ices. Un geste qui prolonge la tension du spectacle : malgré la tentative de renversement, les monstres restent ceux que l’on regarde et le public, celui qui repart.
23 avril 2026
Par Célia Reymond
23 avril 2026
Par Félix Blandin
« On est tous le monstre de quelqu’un »

Peuplé de monstres inspirés par l’esthétique de Tim Burton, ce spectacle prend la forme d’une série de contes d’épouvante bon enfant, mêlant théâtre, musique, chants et bruitages en direct. La musique composée par Jimena Marazzi, dans l’esprit de Danny Elfman, et les bruitages d’Aurélien Perdreau plongent les spectateur·ices dans une expérience immersive.
Yohann Thenaisie, à l’origine du travail d’écriture et de mise en scène, propose une nouvelle version de La Curieuse Histoire de l’Homme Charbon, un spectacle créé en 2024. L’univers de Tim Burton est reconnaissable : même sans savoir qu’il s’agit d’une influence revendiquée, l’atmosphère qui se dégage de la représentation peut faire penser à L’Étrange Noël de monsieur Jack, Les Noces funèbres ou encore Beetlejuice – des films qui oscillent eux aussi entre récit et chant.
L’horreur du spectacle, accessible dès huit ans, ne s’inscrit donc pas dans un registre cauchemardesque. Grâce aux frissons du conte, c’est une autre forme d’épouvante, plus ludique, qui se répand dans la petite salle 2 du Théâtre 2.21. Les comédien·nes n’hésitent pas à briser le quatrième mur, surtout s’il y a des enfants dans les premiers rangs, pour se livrer à des moments d’improvisation avec eux. Ces interactions spontanées établissent une relation de complicité : par exemple, en donnant quelques plumes de son costume aux enfants, une comédienne désamorce la peur ou la tension.
L’immersion est accentuée par la musique composée par Jimena Marazzi, qui joue au piano. Si l’on est familier avec le cinéma de Tim Burton et les compositions de Danny Elfman, l’inspiration est évidente et renforce le thème burtonien du spectacle. Par ses mélodies, la pianiste souligne les passages de tension, de tragédie et de comédie qu’interprètent les comédien·nes. Son comparse Aurélien Perdreau prend lui aussi – dans son costume d’homme-mécanique – part à l’ambiance des contes. Il y ajoute des percussions et des bruitages réalisés, par exemple, avec un poireau pour une envolée d’oiseaux, ou encore avec une machine à coudre et une flûte à coulisse pour les mécanismes et le sifflement d’un train. Ce dispositif avive l’expérience des spectateur·ices tout en renforçant la cohérence diégétique : en jouant avec les objets du décor, les musicien·nes incarnent également ces monstres qui, avec les moyens du bord, continuent de faire vivre leur théâtre délabré.
Au-delà du paysage sonore, la rencontre entre le travail de la lumière et le jeu des comédien·nes participe à construire les atmosphères burtoniennes recherchées. Le contraste entre le théâtre d’ombres, le noir complet et la lumière crue des lampes de poche, soutenu par l’interprétation et la physicalité des comédien·nes, confère au spectacle une dimension cartoonesque.
Tous ces éléments forment un conte en patchwork de tableaux et d’histoires, qui, comme le célèbre Frankenstein, n’a de monstrueux que son apparence.
23 avril 2026
Par Félix Blandin
