Le Nain

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Le Nain

De Alexander von Zemlinsky, livret de Georg C. Klaren, d’après Oscar Wilde / Mise en scène par Jean Liermier et direction musicale par Sora Elisabeth Lee / Opéra de Lausanne / Du 26 avril au 3 mai 2026 / Critique par Ilian Guesmia .


28 avril 2026

Derrière les fleurs, la laideur

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@ Carole Parodi – OPL

C’est le printemps à l’Opéra de Lausanne ! Sur scène fleurissent en effet un somptueux jardin, mais aussi les sentiments sincères d’un être maudit par la nature, le Nain, protagoniste de l’opéra éponyme (Der Zwerg, 1922) d’Alexander Von Zemlinsky. Mais derrières les airs légers et bucoliques de cette nouvelle mise en scène de Jean Liermier se cache en réalité une étonnante noirceur.

Après 14 ans d’absence sur les scènes romandes, Le Nain – opéra allemand en un acte représenté pour la dernière fois en 2002 au Grand Théâtre de Genève dans une mise en scène de Pierre Strosser – fait son grand retour à l’Opéra de Lausanne. C’est cette fois au tour du comédien et metteur en scène Jean Liermier de s’emparer de la pièce d’Alexander von Zemlinsky (1871-1942), créée à Cologne en 1922 sur un livret de Georg C. Klaren, futur scénariste du film Mary (1931) d’Alfred Hitchcock. Ce conte noir, librement adapté de la nouvelle d’Oscar Wilde L’Anniversaire de l’Infante (The Birthday of the Infanta, 1891), raconte l’histoire de la princesse d’Espagne qui, pour ses dix-huit ans, reçoit comme cadeau un nain. Ce dernier, n’ayant jamais vu son propre reflet et se prenant pour un digne chevalier, ignore sa laideur et tombe amoureux de la princesse, croyant naïvement pouvoir être aimé d’elle en retour.

Se met ainsi en marche l’engrenage de ce que Zemlinsky appelle « la tragédie de l’homme laid ». Cette thématique qui hante le compositeur – fasciné par les personnages monstrueux, les amoureux martyrs et les victimes de la fatalité (on lui doit également une adaptation de La Petite Sirène de Hans Christian Andersen) – trouve un écho dans sa propre expérience. En effet, une vingtaine d’années avant la composition de cet opéra, Zemlinsky est rejeté par son amour de jeunesse, Alma Schindler (la future Alma Mahler, musicienne et compositrice), qui le compare dans son autobiographie à « un petit gnome monstrueux ». Cette peine de cœur, combinée à un intérêt du compositeur pour l’œuvre d’Oscar Wilde dont il avait déjà adapté la pièce de théâtre inachevée Une tragédie florentine en 1917, a ainsi donné lieu à ce drame cruel.

Dans une conférence donnée à l’Université de Lausanne le 30 mars dernier, Jean Liermier s’est dit lui aussi intéressé par le thème de la laideur comme obstacle à l’amour. Le metteur en scène, qui s’attache le plus souvent à renouveler le regard que l’on porte sur des pièces issues du répertoire classique (de Molière et Marivaux en particulier), s’est d’ailleurs penché sur la question en mettant en scène Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand en 2017 au Théâtre de Carouge, institution qu’il dirige. En outre, il n’est pas étonnant que Liermier, qui s’est également dit grand amateur de La Dispute (1744) de Marivaux, soit intéressé par la problématique de la méconnaissance et de la découverte de soi, qui mène à l’amour propre ou, dans le cas du Nain, à l’horreur de soi. L’opéra ne lui est pas non plus étranger puisqu’il a monté des opéras célèbres comme La Flûte enchantée et Les Noces de Figaro. Le metteur en scène fait ici un pas de côté au profit d’une œuvre plus mineure, lui aussi troublé par le récit original de Wilde.

La mise en scène de Liermier se démarque peut-être en premier lieu par ses décors et costumes somptueux, créés par Rudy Sabounghi. Avant même le début du spectacle, quelques fleurs dépassent du rideau. Puis, au bout de quelques minutes, ce dernier s’ouvre pour révéler une grande serre vitrée, tapissée de verdure et de massifs floraux composés d’une septantaine de variétés de fleurs différentes. Cette place faite à la végétation n’est pas anodine : il s’agit d’une référence à la nouvelle d’Oscar Wilde, où la nature occupe un rôle central. Côté jardin (quoique le jardin soit ici de tous les côtés) est disposée une table où s’amoncellent les présents à l’intention de l’Infante d’Espagne. Autour de cette table s’activent le majordome Don Estoban – habillé d’un complet noir et d’un élégant nœud papillon blanc, la servante Ghita – vêtue d’une veste courte noire à col large et d’une superbe jupe de cérémonie bleu roi, ainsi que trois caméristes en robe noire sous collerette blanche.

D’abord étonné par la faible profondeur du plateau, le public assiste bientôt avec émerveillement à l’ouverture des portes coulissantes de la serre, qui dévoilent ainsi le jardin idyllique où s’amuse la princesse – accoutrée d’une robe fuchsia pailletée au bustier brodé de perles et de strass – et ses suivantes – portant chacune une robe de soie digne des collections des plus grands couturiers. Favorisant une plus grande proximité avec le public contemporain au détriment de l’exactitude historique par rapport au cadre spatio-temporel de l’œuvre originale, les costumes parviennent à mettre en évidence le décalage de maturité et les rapports de classe qui sous-tendent les interactions entre les cinq serviteurs et une cour superficielle au centre de laquelle trône une princesse aux allures de poupée et aux caprices puérils.

Mais alors que tout ce beau monde joue gaiement au badminton, la partie est interrompue par l’entrée du protagoniste, vêtu d’une fraise, d’une redingote grise, d’un gilet en brocart beige avec des motifs floraux et des boutons décoratifs, de poignets à jabot blanc et d’un pantalon trop large à rayures verticales. Cette tenue désuète, en rupture nette par rapport aux vêtements des personnages en présence, accentue le décalage entre une cour qui valorise les apparences et la beauté extérieure sans réaliser sa propre laideur morale d’une part, et le Nain d’autre part, moqué et incapable de percevoir sa différence. Cette polarisation entre le Nain et les autres personnages, souvent séparés spatialement sur scène, permet au metteur en scène d’explorer et de dénoncer le harcèlement collectif subi par le Nain, victime de l’intolérance du groupe face à sa différence.

La mise en scène est tout aussi habile que la scénographie. Liermier commence par établir une ambiance légère et espiègle : on pense notamment à la bataille de fleurs amusante entre Ghita et l’Infante, imitant la gestuelle d’un combat à l’épée. La pièce prend toutefois une tonalité progressivement plus sombre lorsqu’un personnage muet représentant Zemlinsky lui-même (et explicitant le jeu de miroir entre le Nain et le compositeur) dépose un pistolet sur la table couverte de présents, présage d’une tragédie en devenir. Quant aux lumières de Jean-Philippe Roy, elles suivent cette même trajectoire, d’abord vibrantes, puis de plus en plus obscures, jusqu’à un final nocturne où quelques faisceaux de lumière balayent une triste fête.

Ces effets de contraste entre légèreté et noirceur sont renforcés par les mélodies de Zemlinsky, qui a composé des airs d’une grande théâtralité et plusieurs leitmotive pour caractériser ses personnages : tantôt majestueuse et délicate lorsque Don Estoban dévoile les cadeaux raffinés de l’Infante, tantôt comique et boiteuse lorsque le Nain apparaît (on entend alors retentir une trompette bouchée dont le son évoque le cri des canards), la partition de Zemlinsky est d’une grande richesse expressionniste. À l’âpreté des airs entonnés par l’Infante s’oppose la douceur lyrique du Nain, abonné aux glissandi qui singent sa difformité, sa démarche maladroite et son manque de points d’appui. En outre, le choix de recourir à la réduction orchestrale de Jan-Benjamin Homolka conçue pour 18 musiciens (brillamment dirigés par Sora Elisabeth Lee) donne à l’ensemble une composante intimiste bienvenue et d’autant plus heureuse que le ténor Adrian Dwyer (le Nain) manquait de voix le soir de la représentation, victime d’une mauvaise grippe.

Cela dit, la distribution vocale n’en est pas moins impeccable : le baryton-basse Christian Immler interprète avec charisme Don Estoban, tandis que Andrea Cueva Molnar, Céline Soudain et Anouk Molendijk jouent les trois caméristes avec une complicité admirable. La soprano Tamara Bounazou, quant à elle, brille dans le rôle de la retorse Infante Donna Clara. La comédienne saisit bien toutes les nuances du personnage, arrogante certes, mais moins cruelle qu’immature, s’amusant avec son cadeau sans se rendre compte des conséquences de ses actes : une blague de mauvais goût – l’idée d’offrir en mariage le Nain à l’une de ses suivantes – aura suffi à entraîner le Nain vers son issue fatale. Les suivantes de l’Infante, tout aussi dédaigneuses et superficielles, sont quant à elles interprétées avec brio par huit choristes du Chœur de l’Opéra de Lausanne dirigé par Pascal Mayer. Seule la servante Ghita, jouée avec une puissance remarquable par la mezzo-soprano Linsey Coppens, fait preuve de compassion envers le Nain ; un attendrissement condescendant, certes, mais non moins sincère. Enfin, Adrian Dywer s’en sort à merveille malgré sa convalescence, dans ce rôle d’homme candide et déconnecté de la réalité. On regrettera simplement l’occasion manquée de donner le rôle à un acteur de petite taille : Liermier avait pensé à Thomas Quasthoff pour le rôle, mais le chanteur a depuis quitté la scène et n’a pas la bonne tessiture…

Au chapitre des regrets, on ajoutera qu’il est dommage que le metteur scène n’ait pas rapproché les thématiques de l’opéra d’enjeux plus contemporains : l’importance des apparences, la sujétion au regard d’autrui et les discriminations sociales en tout genre restent malheureusement bien présentes aujourd’hui ; pourtant, Liermier souligne finalement assez peu les liens que cette fable cynique entretient avec notre actualité.

De plus, il aurait été bienvenu de déconstruire, de jouer avec ou au moins de se positionner sur certains aspects de cet opéra qui, force est de le constater, a quelque peu vieilli. Par exemple, créer un plus fort contraste entre le livret – qui présente le Nain comme un monstre proche de la créature mythologique – et la réalité du personnage incarné sur scène aurait permis de réviser une conception des personnes de petite taille qui, en 2026, peut sembler problématique.

En outre, quoique le livret ne comporte aucun passage aussi explicitement misogyne que certaines des répliques de Sancho dans Don Quichotte – autre opéra du début du XXe siècle sur un amoureux déconnecté de la réalité représenté l’année passée à Lausanne, il y a peut-être un petit côté « miskine » (comme le dit Tamara Bounazou sur son compte Instagram) voire incel dans cette histoire d’homme supérieur moralement, malmené par les femmes à cause de son physique. Le décalage d’âge entre le Nain et l’Infante – âgée de 12 ans dans la nouvelle, de 18 ans ici – n’aide probablement pas non plus. Alors certes, ces considérations relèvent probablement d’un biais de réception contemporain et ne reflètent pas les valeurs de l’époque à laquelle Le Nain a été créé. Mais là est justement l’enjeu : pourquoi ne pas s’être emparé de ce biais de réception inévitable afin de donner à cette mise en scène une lecture nouvelle du personnage ?

Par ailleurs, la version de Jean Liermier échoue – en son milieu surtout – à dynamiser le rythme d’un livret qui, à l’évidence, étire en longueur l’histoire d’une nouvelle de quelques dizaines de pages tout au plus, quitte à stagner par moments malgré une durée relativement courte (1h20). En revanche, en faisant le choix audacieux de ne pas coupler cet opéra bref avec une autre œuvre, comme ce fut généralement le cas dans le passé, le directeur de l’opéra de Lausanne Claude Cortese intensifie la catharsis du public, à la fois percuté par une fin d’une noirceur terrible, et soudainement moins seul face au rejet amoureux.

28 avril 2026


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