En manque
Création de Vincent Macaigne / Théâtre de Vidy / du 13 au 21 décembre 2016 / Critiques par Jehanne Denogent et Josefa Terribilini.
L’agression des néons
16 décembre 2016
Par Jehanne Denogent
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Au Théâtre de Vidy, Vincent Macaigne nous parle du sentiment de manque, presque physique, lié à l’absence et à la mélancolie. Le corps du spectateur est lui aussi mis à rude épreuve par cette performance, qui laisse un sentiment de colère.
Sous la salle René Gonzales, dans la lumière froide des néons bleus, on nous distribue des boules Quies. Le présage est inquiétant. L’attente, dans la nuit, n’apaise pas le sentiment de malaise et de peur. Puis la porte de la salle s’ouvre, d’où jaillissent musique, basses, cris, une femme en costume doré, un homme visiblement éméché. Hurlant dans un mégaphone, la femme nous invite, semble-t-il, à la suivre à travers les bois. Ne m’attendant pas à être mise à contribution, je ne porte pas les bons souliers et mon sac me scie les épaules. Mais cela fait partie de l’aventure, l’aventure d’une performance qui confronte et éprouve le spectateur. A noter que l’expérience est réservée aux personnes valides.
Arrivée sur la pelouse, où nous attend notre guide dorée, je comprends que nous assistons au discours d’inauguration d’une fondation artistique. La communication terminée, on sert l’apéritif : quelques canettes de bières bon marché. La canette de bière pourrait être la boisson iconique de l’œuvre de Vincent Macaigne, dont les personnages sont bien souvent désillusionnés et fauchés. Acteur, en plus d’être réalisateur et metteur en scène, il a souvent incarné des rôles de loosers romantiques et magnifiques. Dans ses mises en scène aussi – par exemple Idiot ! Parce que nous aurions dû nous aimer, créé en 2015 au Théâtre de Vidy – le minable devient beau, le beauf devient cool.
L’espace de la fondation, que nous découvrons en entrant dans la salle de théâtre, relève lui aussi de l’esthétique du médiocre. Eclairés par des néons surpuissants, les tableaux de grands maîtres italiens sont des photocopies, pâlies et gondolées. Les comédiens nous invitent à admirer les œuvres exposées sur le plateau. Mis à contribution (qu’on le veuille ou non) nous ne sommes plus des spectateurs passifs puisque nous incarnons les visiteurs de l’inauguration. La performance se veut ainsi participative, déplaçant le spectateur de son fauteuil.
Nous finissons malgré tout par nous asseoir, afin d’écouter le discours de Liza, la fille de la fondatrice. Elogieux, il laisse pourtant rapidement deviner une relation difficile, tourmentée, presque œdipienne. A l’amour pour sa mère se joint la haine d’avoir été mise au monde. Une des scènes finales, sensationnelle et excessive comme toujours chez Macaigne, rejoue l’enfantement. La poche des eaux, une bâche tendue au-dessus du plateau, se rompt, laissant tomber le corps de Liza. Refusant d’exister, elle se couche sur sa mère, pour chercher à retourner dans la matrice. Si cette scène constitue probablement le moment d’apothéose, le fil de la performance est si difficile à suivre qu’elle apparaît comme incongrue et inopportune.
Plutôt qu’un discours construit, le théâtre de Macaigne, par sa démesure, veut exprimer la force incontrôlable de la « vitalité et du désir ». En manque ne cherche donc pas à toucher l’intellect du spectateur mais ses tripes. Il l’éprouve physiquement, que ce soit par le volume indécent de la musique, les basses sismiques (je n’ai jamais senti le sol vibrer aussi fort !), la fumée aveuglante, etc. Le corps du spectateur est impliqué mais il n’a pas le choix. Il subit. Cela est encore plus manifeste lorsque dix figurants, cachés dans la salle, bondissent de leur siège afin d’essayer de traîner les spectateurs sur scène pour danser. A part quelques courageux, la plupart d’entre eux rechignent. Car en réalité la performance n’inclut pas réellement le public : elle s’impose, à la fois arrogante et prétentieuse. Agressée par les décibels, les cris et la violence du langage, j’ai eu hier l’impression qu’on me manquait de respect en tant que spectatrice.
16 décembre 2016
Par Jehanne Denogent
Passés à tabac
16 décembre 2016
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« Pourquoi tout ce fracas ? ». La voix cristalline de la fillette résonne de son innocence au milieu d’un plateau désormais dévasté. Ce fracas, elle l’a vu mais elle ne le comprend pas, parce qu’il est difficile de comprendre. En manque est une anarchie à tous les niveaux, sous toutes ses formes. Détruire tout. Mais pourquoi ? Pour trouver de l’amour vivant, même s’il doit être violent, même s’il ne pourra peut-être jamais être libre. Se battre pour la vie : tel semble être le propos fort de cette performance choc qui ne professe rien et ravage tout, y compris nous.
D’abord, le froid. Nous qui espérions entrer nous mettre au chaud dans la salle, retrouver le confort de sièges rouges molletonnés et bien alignés, voilà que nous en sommes réduits à devoir suivre une femme en combinaison dorée qui hurle dans un mégaphone à travers bois. L’alerte est donnée : Vincent Macaigne ne nous laissera pas nous reposer sur notre statut de « spectateurs ». Les feuilles mortes crissent sous les pieds, deux spots portables aveuglent les regards, la buée sort des bouches transies. On ne se connaissait pas, on ne se reverra plus, mais on se rapproche alors pour avoir chaud. On se regarde aussi, pour se rassurer. Et je sais que les autres pensent comme moi : « on va rentrer, quand même, non ? ». C’est alors que l’actrice pointe du doigt ; elle désigne sa fondation. Mais que pointe-t-elle, au juste ? Le bâtiment derrière nous ? Ou nous-mêmes ? Elle mugit son envie impossible de sortir du cadre et de se révolter. Elle a tenté de construire quelque chose pour cela, même si ça ne change rien, ou presque. On ne sait pas vraiment de quoi elle parle, peut-être parce que c’est de nous qu’il s’agit. Dans cette performance qui renverse tout et tout le monde, le public ne semble plus être cet ensemble de personnes passives, diverties par des comédiens bien appliqués. Dans En manque, les spectateurs deviennent des créatures, regroupées, provoquées, forcées à agir et à s’offrir en représentation aux comédiens. Mais lorsqu’elles rentreront chez elles, rien n’aura changé, ou presque.
Tout s’enchaîne ensuite comme dans un cauchemar. On finit par pénétrer dans une salle, mais ce qui nous attend à l’intérieur n’a rien de confortable. La jolie petite exposition de tableaux sur murs blancs présentée sur le plateau ne restera pas jolie bien longtemps. Ça clignote, ça vibre, ça danse, ça gicle. Ça tape, surtout. Depuis nos sièges (ou depuis la scène, pour les plus affranchis qui auront osé descendre pour danser sur Gangnam Style), on assiste à l’amour-rage d’une anarchiste pour sa mère. Les tableaux sont arrachés, les néons tombent, l’eau coule du plafond, et la fille aux cheveux gris tabasse sa mère, aidée de son amoureuse grecque. Cette mère, c’était la femme en doré. Maintenant, elle est couverte de boue et elle refuse l’aide de son mari. Avec son amour-désespoir, il l’aime moins que ces jeunes qui l’ont battue. Alors elle reste debout, là, immobile au milieu de la scène. Sa mélancolie qui la ronge à l’intérieur comme un corps mort. Elle ne se réveillera que pour étrangler son enfant qu’elle a aimé et qui a gâché sa vie. Dans ce coup de gueule général, tout le monde apparemment en prend pour son grade. Nous aussi, témoins muets qui assistons à ces scènes enfumées entrecoupées de flashs éblouissants et de musique synthétique qui strie nos crânes et fait trembler nos poitrines.
La fin est une non fin. Rien n’est résolu, tout est sale, et tout devient noir en une fraction de seconde. Les applaudissements, eux, sont à l’image du public : divisés. Je me retourne : les dames du dernier rang froncent les sourcils. Elles n’applaudiront pas, ça non. De part et d’autre, quelques personnes debout et quelques sifflements. L’ovation, quoiqu’il en soit, sera de courte durée. Secoués, on sortira rapidement. Le lendemain, le réveil sera rendu difficile par une bizarre sensation de gueule de bois. Trop de bruit, c’était bien trop fort.
16 décembre 2016