Seuls ensemble

Par Aitor Gosende Cruces

© Catherine Monney

Une mise en scène astucieuse pour un effet poétique fascinant, Seule la mer, roman d’Amos Oz adapté par le lausannois Denis Maillefer, est à contempler jusqu’au 23 mars au Théâtre de Vidy. Un spectacle de deux heures et quart pendant lesquelles vous traverserez le monde, de Bat-Yam à Katmandu – et la vie, du désir à la mélancolie.

Les personnages sont d’abord présentés par le narrateur, joué par Pierre-Isaïe Duc. Introduction bienvenue puisqu’ils ne sont pas moins de dix comédiens, chacun étant décrit en fonction du lien qui le relie à un autre personnage : Albert est le père de Rico, ce dernier est le petit ami de Dita, celle-ci le trompe avec Guigui, et ainsi de suite. Puis la lumière se tamise, la plupart de ces figures s’échappent en coulisses, seuls restent le narrateur et Albert, le personnage central, interprété par Roberto Molo. Soudain, la mer jaillit, dans une image projetée qui envahit la totalité de la scène, des vagues submergent les deux silhouettes. Sur la partie supérieure apparaît le titre du premier chapitre. En même temps, une musique s’élève de la partie inférieure : il s’agit de Billie Bird, de son vrai nom Elodie Romain, au chant et à la guitare. Entourée et renforcée par tous ces éléments, la voix du narrateur commence le récit.

La scène se déroule à Bat-Yam, petite ville située sur la côte méditerranéenne d’Israël. Albert a enterré sa femme, Nadia, quelques jours auparavant. Maintenant, son fils lui annonce son départ au Tibet, sans trop savoir ce qu’il va y faire. Son père reste seul, il pense à son épouse décédée. Or celle-ci pense aussi à lui. Projeté sur toute la hauteur de la scène, le visage de Nadia s’anime et égrène ses souvenirs et ses regrets. Le recours à ce dispositif scénique sert admirablement la pièce : il permet de donner la parole à un personnage défunt en le distinguant physiquement des vivants. Il dématérialise Nadia, sans pour autant réduire son importance. Bien au contraire, son visage de trois mètres lui confère une puissance unique et étonnante.

Le spectacle de Denis Maillefer suscite à plusieurs reprises l’ébahissement des spectateurs. Quand Rico, interprété par Cédric Leproust (vu à la fin de l’année passée dans son intense création Nous Souviendrons Nous), lit la carte postale qu’il va envoyer à son père ou à Dita depuis les montagnes himalayennes, sa voix se fait entendre avec de l’écho, comme s’il se trouvait réellement au milieu des chaînes népalaises. C’est au pied de ces sommets qu’il rencontre Maria, une ancienne nonne portugaise devenue prostituée. Il se sent seul et les bras de cette femme lui rappellent l’étreinte maternelle. Au même moment, Dita, son amie restée en Israël, s’installe chez son père, suscitant chez ce dernier un désir coupable. Explorant sans compromis la diversité des sentiments humains, Seule la mer se présente comme un hymne à la vie dans toute sa complexité et sa mélancolie. Le ressac de la solitude renvoie sans cesse les personnages à la quête d’une présence humaine, en espérant que celle-ci soit bienveillante.

L’adaptation du roman d’Amos Oz confère une charge poétique nouvelle au récit. Les personnages dansent sur l’écume de la mer ou sous les flocons des sommets asiatiques, mais au Bhoutan ou à Bat-Yam, l’ombre de la solitude les guette. La voix éthérée d’Elodie Romain enveloppe ces rencontres fragiles, fascinantes par leur équilibre temporaire. A voir, à écouter et, surtout, à ressentir au Théâtre de Vidy jusqu’au dimanche 23 mars.

 

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