Quarante minutes de beauté, de douleur et de terre

Par Jonas Parson

Une critique du spectacle :
Nous souviendrons nous / de Cédric Leproust / Compagnie Tétanotwist / Théâtre de l’Arsenic à Lausanne / du 10 au 15 décembre 2013

© Arsenic

Théâtre ou performance? C’est un objet particulier que Cedric Leproust nous invite à éprouver à l’Arsenic, jusqu’au 15 décembre. Une réflexion sur la mort et la fragilité de notre corps, nourrie par des souvenirs d’enfance et des emprunts à Beckett, Shakespeare et d’autres, d’une esthétique puissante, entre dénuement total et explosions visuelles.

C’est dans le hall de l’Arsenic que Cedric Leproust nous présente Kiki, vieux chien à roulettes, seul souvenir de son parrain, mort peu de temps après lui avoir offert ce jouet lorsqu’il avait un an. Ce moment qu’il nous invite à partager avec lui est une exploration de la présence de la mort dans notre mémoire, dans notre corps. Ce qui nous constitue, et nous défait tout autant. “Ce n’est pas un paradoxe que de dire que nous mourrons parce que nous avons vécu”.

Mais ceci n’est pas une pièce de théâtre de facture classique, et nous n’en sommes pas uniquement spectateurs. Ôtant sa chemise, Leproust nous invite à venir écrire sur son torse un souvenir d’enfance lié à une personne morte depuis. Inscrits sur son corps, ces éléments – l’odeur du tabac, une barbe qui pique, une sucrerie – et les noms des disparus vont l’accompagner à travers son expérience de la fragilité du corps humain. Nous prenons part ainsi à l’élaboration d’un objet commun, ouvrant un espace de confiance et d’intimité partagée dans lequel va évoluer le comédien.

Une première création entre intimité fragile et puissance visuelle

Pour sa première création, Leproust nous offre une expérience brève mais intense, qui révèle sa maîtrise de la création visuelle et artistique. Dans un habile jeu d’ombres et de lumières, il propose des tableaux visuellement impressionnants, nous entraînant dans un univers troublant, violent et onirique. Dans le noir, « My body is a cage », puissant hymne rock d’Arcade Fire ouvre la pièce. Notre corps, une cage, certes, mais le seul espace qui nous est donné pour vivre. Un panneau illuminé au plafond pose la question : « Qui est là ? » La musique est forte, très forte, mais à son apogée cesse brutalement dans un bruit désagréable de prise jack mal branchée. L’ambiance est donnée. La performance oscillera entre puissance enivrante et fragilité sans confort. Leproust éprouve nos oreilles, nos yeux, mais surtout son corps, dans son jeu avec la mortalité et la matérialité qui nous constituent.

Père, mère et terre

Matérialité : il l’annonce, pas d’expérience mystique ici, pas de transcendance, ni d’esprit pur, mais un corps fait de la terre dont il est issu, et vers laquelle il retourne. Nue, enduite d’argile, sa silhouette se découpe à moitié devant six projecteurs braqués à pleins feux sur le public. Semblant sortir des entrailles de la terre, le corps luisant comme celui d’un nouveau-né, Leproust récite d’une voix d’outre-tombe un texte de Beckett, nommé à point J’ai renoncé avant de naître. La mort, la pourriture, et le désir de permanence qui étreint l’homme et lui fait refuser sa finitude.

Plus loin, tenant un néon devant lui, il appellera, dans une liste potentiellement sans fin, ses ancêtres, ceux qui le constituent, dans leur vie et dans leur mort. « Je dirai le père de mon père, et la mère de ma mère, et le père du père de mon père, et le père du père de ma mère… » Dans un déversement cataclysmique, les cieux s’ouvrent, et une masse de terre s’effondre sur la scène. Se tordant dans la terre, la blancheur de l’argile se mêlant au noir, il raconte sa mère dont il doit s’extraire, et ce père qu’il « foule ».

C’est une expérience intense à laquelle nous invite Leproust. Son corps est mis à l’épreuve, dévoilé sans aucune protection au froid ou au regard des spectateurs. Intense pour le public, aussi, qui est invité à partager ce moment en dépassant la position de voyeur qui le caractérise dans la représentation théâtrale habituelle, en s’engageant émotionnellement à travers le prisme de ce souvenir partagé en prologue, et qui fait corps avec l’artiste. Performance plus que théâtre, mais qui emprunte au théâtre ses textes, objet inclassable, qui se joue des normes. Et si nous sommes fragiles, si nous mourrons tous finalement, ce n’est pas grave, car nous avons vécu. Et ce n’est pas Kiki qui me contredira.

 

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