Une folie contemporaine

Par Maryke Oosterhoff

Hamlet / de W. Shakespeare / mise en scène Thomas Ostermeier / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 8 au 10 octobre 2013

© A. Declair

Une terre brune envahissant la scène mais aussi – et littéralement – les bouches et les corps. Des berlingots dont fusent liquides rouges ou blancs. Du rap hurlé dans un micro. « Être ou ne pas être » fragmenté et repris par trois fois au long de la pièce : la mise en scène d’Ostermeier est d’une violence sublime et sert avec intelligence la progressive perte de repères d’Hamlet.

« C’est complet, archi-complet » répond-on au jeune couple désirant s’ajouter à l’interminable liste d’attente des spectateurs impatients d’applaudir le très à la mode Thomas Ostermeier. C’est que son travail rompt puissamment avec le romantisme dont les mises en scène classiques affublent souvent Hamlet : si vous attendiez une relecture contemporaine du texte shakespearien, vous serez comblés.

Après Les Revenants au mois de mars, Vidy accueille à nouveau le directeur de la prestigieuse Schaubühne de Berlin, qui insuffle avec efficacité sa vision politique aux célèbres troubles de la cour du Danemark. En 2008, lors de la création, il affirmait : « Trop réfléchir entraînerait obligatoirement une paralysie de l’action. Il me semble que c’est un sujet très actuel pour nous qui savons très bien analyser les problèmes nés de l’injustice sociale mais qui n’arrivons pas vraiment à agir politiquement et globalement contre. Cette non-action peut nous rendre fous puisque nous en avons conscience et que nous nous maintenons dans l’impuissance ». C’est là le problème d’Hamlet, qui feindra tout d’abord la folie avant d’y sombrer réellement, ne sachant plus distinguer le vrai du faux, le bien du mal.

Le cercueil du père d’Hamlet se refuse à entrer convenablement en terre, malgré l’acharnement clownesque du fossoyeur. Un tuyau d’arrosage fait s’abattre une pluie de cinéma sur les convives : la scène d’ouverture est burlesque à souhait.

Une fois la tombe – enfin ! – refermée, elle ne quittera plus l’avant-scène et sa crasse nous rappellera sans cesse la violence d’un réel se heurtant aux mondains jeux de pouvoir. La terre recouvre l’ensemble du plateau et servira de terrain de jeu à la folie d’un Hamlet ne sachant comment se révolter contre l’injustice : son oncle Claudius a tué son père, roi du Danemark, et a pris sa couronne.

Claudius, comme pour conclure l’enterrement, épouse aussitôt la mère d’Hamlet. Autour de tables nappées de blanc, il accueille les convives au micro, d’une voix suave de télévision, tel un absurde maître de cérémonie pataugeant en smoking dans la boue de son propre crime.

Outre le micro, la caméra vidéo qu’Hamlet braque sur les personnages sert également un procédé de distanciation. Leur image déformée est projetée sur un rideau de billes scindant la scène. Ici, tout se mêle, se diffracte.

© A. Declair
© A. Declair

Six comédiens se partagent les rôles, à raison de deux chacun (seul Hamlet restera Hamlet). Ce procédé ajoute au brouillage des pistes, notamment lorsque la douce Ophélie – par l’ajout, à vue, d’une simple perruque – devient la mère d’Hamlet. L’illustration du complexe d’Œdipe est à son comble lorsqu’Hamlet leur recouvre à toutes deux violemment le sexe de terre.

La folie d’Hamlet nous entraîne progressivement dans cette perte de réalité. Puissamment campé par l’allemand Lars Eidinger, Hamlet se joue sans cesse de nous. Ruptures dans les émotions, éclats de rire soudains : nous ne savons que croire. La jouissance scénique et l’extrême précision physique du comédien est contagieuse, fascinante. Elle lui permet d’improviser avec le public, de le faire réagir par des questions directes, de jouer, même, avec le panneau des sous-titres français. Pour le public francophone, la distance produite par la langue de cette nouvelle réécriture allemande – prenant ses libertés avec le texte shakespearien – ajoute encore au trouble.

Le dispositif scénique se montre également conscient de sa propre construction et utilise brillamment les avoués artifices du théâtre. Alors que l’on est parfois tenté de se lasser de la énième bouchée de terre qu’ingère Hamlet ou des « ficken ! » (baiser) qu’il aime à hurler, arrive la « pièce dans la pièce » : Hamlet veut provoquer son oncle en le faisant assister à une représentation théâtrale du meurtre de Claudius. Ostermeier choisit ici de parodier les codes du théâtre contemporain et ce sont Hamlet et Horatio, seuls, qui joueront la scène : Hamlet, travesti, portant la perruque de sa mère et des bas noirs, enlève pour l’occasion sa fausse bedaine, emballe la quasi nudité de Horatio dans de la cellophane, l’enlace puis le « tue » en le recouvrant de ketchup.

La terre est, en dernier recours, ce qui liera les personnages et aplanira les injustices. « Le reste… c’est silence ».

 

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