Que deviennent les parlementaires fédéraux en cas de non-réélection? Une étude de l’IDHEAP, menée par le professeur Martial Pasquier sur quatre décennies, donne la mesure des difficultés de la reconversion.

Psychologiquement déjà, cela revient à se prendre un gros mur. Le soir même, il faut encaisser le fait de ne pas avoir été réélu. Puis vient le lendemain, les heures qui s’égrènent. L’agenda se vide, les mails tarissent, les sollicitations s’assèchent, le téléphone reste silencieux. Le premier jour du reste de sa vie. Mais le choc émotionnel est vite recouvert par les problèmes concrets: et maintenant, quoi faire? Comment un membre du Parlement fédéral non reconduit peut-il gagner sa vie? Martial Pasquier, professeur à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) de l’Unil, résume: «C’est souvent brutal. Lorsque l’âge moyen du Parlement était plus élevé, les gens qui en sortaient étaient proches de la retraite, la rupture était moins violente. Le rajeunissement a posé de vraies questions de reconversion.»
Le chercheur a publié, en février 2025, les résultats d’une étude portant sur les activités et la réinsertion professionnelles des parlementaires fédéraux qui complète et actualise le monitoring mené sur les parlementaires depuis 1983, analysant 415 cas, de la 42e à la 52e législature. Le verdict est clair: seuls 56% des anciens élus estiment que leur mandat politique les a servis pour la suite de leur carrière professionnelle. 19% pensent le contraire. Et 23% estiment que leur exposition politique a représenté une entrave pour l’après.
Conciliation
L’intérêt de l’étude trouve son origine dans plusieurs interventions parlementaires et tient à l’examen qu’elle fait de la validité du système particulier de la Suisse. Chez nous, un élu n’est pas un professionnel, c’est un milicien. Il est censé continuer son métier à côté de sa tâche de parlementaire. Une belle idée sur le papier, un peu moins appliquée au fil du temps. En fait, la difficulté de concilier les deux aspects a triplé au cours des trois législatures avant 2019. Selon les résultats, 72% réduisent leur activité pendant leur mandat et 43% jugent la conciliation entre vie professionnelle et vie politique difficile. Et, là, pas de surprise, les femmes sont plus à la peine, elles sont 64% à trouver cette dualité difficile. Martial Pasquier souligne: «Le rajeunissement et la féminisation des élus ont fait apparaître de nouvelles problématiques.»
Le chercheur souligne aussi un autre développement qui a posé de nouveaux défis: «La masse de travail a explosé pour les parlementaires. Pas seulement à cause de l’inflation législative, mais par la hausse et la diversité des sollicitations. On a gardé quatre sessions de trois semaines, mais se rajoutent le travail en commission, les sollicitations des médias, les invitations en tous genres; il n’y a plus de pause.» Une sorte d’inversion, dans les faits, de l’idéal de base: l’activité parlementaire est principale, le reste devient annexe.

Nicole Chuard © Unil
L’après, un défi
Si le mandat électoral pose un vrai challenge organisationnel, l’après n’est pas un moindre défi. Une fois éjecté du système, il faut rebondir au niveau professionnel. Et les obstacles peuvent être multiples. Déjà, si le mandat a été long, on peut se retrouver en décalage avec le développement de son métier. Ce qui arrive parfois aux avocats, par exemple, comme le raconte Martial Pasquier: «S’il n’a plus pratiqué le barreau pendant plusieurs années, l’ex-élu peut encore faire du conseil juridique mais plus forcément défendre des clients devant les tribunaux.»
Autre difficulté, les employeurs ne se montrent pas forcément chauds à l’idée d’engager des gens profilés. «La notoriété peut être un problème», admet le chercheur: «On peut avoir un doute à l’idée de faire de son entreprise un parachute pour quelqu’un de connu juste après sa non-élection. Sans compter qu’il s’agit souvent de fortes personnalités qui sont habituées à faire connaître leur opinion alors que, là, on attend plutôt d’elles qu’elles se fondent dans un collectif.»
C’est pour la gauche et pour les femmes que le défi est le plus lourd. Un constat qui s’inscrit dans le phénomène de rajeunissement du Parlement: entre 2008 et 2019, le nombre d’élus entre 18 et 30 ans a plus que doublé. Tranche d’âge dans laquelle les femmes sont plus nombreuses que les hommes.

Le défi Vert
Plus précisément encore, ce sont les Verts qui doivent faire face à la plus grosse difficulté. 48% des écologistes estiment que le mandat politique a été un obstacle à leur recherche d’emploi. Pourquoi sont-ils moins «recyclables», si l’on ose dire, que les autres? Parce que le parti est relativement neuf et ses membres souvent jeunes, comme l’explique Martial Pasquier: «Ils ont moins de réseaux, sont moins intégrés dans le monde de l’entreprise ou dans les structures socio-professionnelles. Ils vivent davantage leur engagement dans le monde associatif, souvent bénévole, qui offre peu de postes rémunérés où se reconvertir.» Il ajoute: «Les élus de la droite conservent peut-être plus facilement une activité professionnelle, avec beaucoup de personnes exerçant des professions libérales. Souvent dans des domaines plus rémunérateurs.»
Pourquoi les socialistes s’en sortent-ils mieux que les Verts? «Ils ont un maillage d’associations professionnelles ou syndicales plus important.» Peut-être que se rajoutent aussi des a priori dont témoignent plusieurs élus Verts consultés: «On part souvent du principe que nous sommes dogmatiques, idéologues, donc moins intégrables dans une équipe.»
Le dilemme du chômage
Après une non-élection, la durée moyenne de la recherche d’emploi est de six mois pour 17% des gens interrogés. Le temps de se retourner, les ex-parlementaires fédéraux peuvent, bien sûr, s’inscrire au chômage. Mais c’est là qu’ils se confrontent parfois à des chefs-d’œuvre de casse-tête bureaucratiques. Difficile d’avoir des témoignages non anonymes parce que le passage n’est pas forcément un bon souvenir et que la plupart veulent tourner la page. Mais on peut camper la scène à grands traits, souvent hallucinante: l’ex-élu se retrouve devant un employé de l’ORP, pas forcément passionné par les subtilités du système politique suisse et légèrement encombré par cet olibrius qui ne coche pas les cases classiques: «Quoi? Comment? Je ne comprends pas ce que vous faisiez? C’est un vrai métier? Ça sert à quoi? Quelles qualifications? Vous avez des certificats?» Promis, ça n’est pas inventé.
Sans compter, autre particularité, que le politicien encourt des sanctions puisqu’il ne s’est pas inscrit dans les trois mois avant d’être sans-emploi comme le veut le formulaire, et n’a pas fait de demandes d’emploi pendant les mois qui précédaient sa non-élection puisque, justement, il était en train de faire campagne. On voit mal comment il eût pu le faire… Il suffit d’imaginer la scène d’entretien d’embauche. Comment être crédible et honnête devant un éventuel employeur sachant que, si on est élu, on ne prendra pas le poste. À qui mentir: le potentiel patron ou les citoyens-électeurs?
L’ex-conseillère nationale Verte genevoise Isabelle Pasquier Eichenberger en a fait l’expérience. L’Office du chômage lui avait donné des jours de pénalité et elle s’y est opposée, faisant remonter le cas au Tribunal fédéral. Celui-ci a tranché en décembre 2025 et lui a donné raison: «Les membres de l’Assemblée fédérale ne sont pas tenus de chercher un emploi déjà avant la tenue d’une nouvelle élection, pour éviter de se trouver au chômage en cas de non-réélection.» Le TF l’admet: le but d’un mandat de conseillère nationale diffère fondamentalement de celui d’une activité lucrative. La Genevoise commente: «Je me suis surtout battue pour le principe: il est important qu’on reconnaisse les enjeux spécifiques d’un élu.» Son affaire pose une jurisprudence bienvenue.
Les solutions
Curieusement, si le problème général est reconnu – plus souvent lors de bilatérales privées que dans un cadre public – les ex-élus ne se rejoignent pas sur une solution déterminée. 41% d’entre eux souscrivent à l’idée d’une aide d’urgence qui existe et est aux mains du Secrétariat général du Parlement fédéral, mais qui est très peu sollicitée: entre 2003 et 2019, seules 28 personnes l’ont demandée. Les autres voies proposées par l’étude de l’IDHEAP ne réunissent pas de majorité: formation après ou pendant le mandat, validation des acquis, ou système de rentes. Il faut dire que les cas sont, à chaque fois, très particuliers, comme le confirme Martial Pasquier: «Chacun a un parcours différent, très spécifique. Pour certains, le problème est aussi psychique parce qu’on tombe en dépression. Pour d’autres, il n’est que financier. Parfois, il y a un conjoint qui peut aider, parfois pas. Bref, aucune solution ne serait universelle.» Il rend attentif à un autre souci: «Il n’y a pas de cotisation à une caisse de pension et les parlementaires doivent gérer leur prévoyance professionnelle».
Si le professeur pouvait retoucher le système, ce serait plutôt en donnant davantage d’aide aux parlementaires pendant le mandat: «Cela leur permettrait d’avoir un meilleur soutien, des moyens pour gérer les courriels, rédiger des notes, préparer les discours, etc. Alléger les sursollicitations pour qu’ils puissent conserver leur activité professionnelle à côté».
La milice, vraiment?
La plongée dans l’étude de l’IDHEAP pose une question de fond: sommes-nous au bout du système? Le parlement de milice en est-il vraiment encore un? N’est-il pas un faux-semblant, un cénacle où l’on est, de fait, un politicien professionnel? L’interrogation est fondamentale puisqu’elle titille l’un des mythes de la politique suisse, le système de milice. Ce qui explique, peut-être, qu’elle est si peu débattue. Martial Pasquier l’admet: «Il y a un double tabou autour de cela. Un tabou collectif puisqu’on hésite à questionner le système de milice, et un tabou individuel puisque les personnes concernées, celles qui rencontrent des difficultés après une non- réélection, éprouvent une gêne majeure à exposer leur cas.» Le professeur en est convaincu: «Ces problématiques seront mises à l’agenda un jour. Quand ce sera le cas, notre monitoring sera utile au débat.»
Un regard hors-frontières permet aussi de montrer que la reconversion n’est pas forcément plus facile ailleurs. Une étude menée par des chercheurs de l’Université de Bâle en 2021 a conclu, par exemple, qu’en Allemagne et aux Pays-Bas, seuls 32% des ex-élus disent avoir obtenu un «meilleur poste» après leur mandat politique. Pas énorme. Ailleurs, il peut exister des traditions qui offrent une certaine sécurité, comme celles du secteur public en France, cité par Martial Pasquier: «Là, on peut être “mis en disponibilité” le temps de son mandat. Lorsqu’on n’est pas réélu, on retrouve sa fonction.»
Martial Pasquier est-il conscient que la lecture de son étude a de quoi éloigner de la carrière politique toute personne qui serait à la fois femme et Verte? Il sourit, placide: «Je pense que les engagements politiques sont plus profonds que ça; ils sont rarement le fruit d’une course aux gains financiers.» Mesdames, ne vous découragez pas.
