Lausanne, une histoire d’eau

Descendre le fil du Flon, c’est aussi remonter le temps. Et plonger dans la passionnante saga de la capitale vaudoise et de ses rivières.

Il y a plusieurs chemins qui suivent le fil de l’eau à  Lausanne. Entre la Louve, le Flon, la Vuachère, le lac, un bouquet de sources affleurantes, l’eau ne manque pas, même si pour la plupart d’entre elles, ces rivières sont aujourd’hui souterraines. Gilles Prod’hom, maître assistant en section d’histoire de l’art à l’Unil, les a toutes suivies  avec ses étudiantes et ses étudiants pour comprendre  le lien entre l’urbanisme, l’évolution d’une ville, de ses infrastructures et l’élément aquatique. Il publie d’ailleurs un guide intitulé L’eau et la ville, richement documenté d’images d’archives, avec cinq itinéraires à choix. Et nous accompagne pour l’un d’entre eux le long du Flon.

Point de départ du jour : la Tour de Sauvabelin (point 1 sur la carte ci-dessous). La dame en bois local juchée sur ses escaliers à hélices à 35 mètres de haut n’est pas seulement un observatoire formidable, mais elle est placée sur un terre-plein stratégique. Sous ses jupes se trouvent les réservoirs d’eau potable de la ville. «Ces trois cuves ont la particularité d’être circulaires. La première remonte à 1904, la seconde, située juste sous la Tour, à 1929 et la troisième avec ses 3000 m3 date de 1963», explique Gilles Prod’hom. C’est vrai qu’à y regarder de plus près, derrière la butte, on aperçoit des portes, une façade couverte de dalles de granit, qui semblent souligner le lien entre la pierre et l’eau, et des plaques commémoratives. «On retrouve souvent ces éléments, avec la date de construction, apposés par la commune, comme une fierté de la ville envers ses bâtiments importants», souligne l’historien.

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© Stéphanie Wauters

Il faut dire que l’histoire entre Lausanne et l’eau est une véritable saga. Un feuilleton digne des pétroliers de la série Dallas, avec ses litiges, ses rebondissements  et ses petits arrangements. La construction du réseau démarre en 1868 avec la mise en service du premier réservoir municipal du Calvaire. Mais quelques années plus tard, le réseau est confié à une société privée. Celle-ci entre alors en concurrence avec la Compagnie du Lausanne-Ouchy qui exploite les eaux du lac de Bret pour alimenter son funiculaire. «La société détentrice voulait vendre le surplus d’eau à la ville, qui a refusé, la considérant comme non potable. L’excédent a finalement été revendu à la ville de Morges», sourit Gilles Prod’hom. Pour éviter les complications et les pénuries d’eau à répétition, la ville finit par racheter le réseau en 1901 et crée le Service des eaux. Une manière de garantir un approvisionnement régulier, avec des conduites qui descendent du Pays d’En-Haut, de Bret et des sources du Jorat.  On compte aujourd’hui une trentaine de réservoirs de toutes tailles dans la ville. Sans oublier l’eau du Léman, pompée à Lutry depuis 1932 et à Saint-Sulpice depuis 1971. «Alors qu’au tournant du XXe siècle, Lausanne se refusait à pomper l’eau du lac pour des raisons de prestige, préférant servir de l’eau de source aux touristes, on sait aujourd’hui que l’eau du lac, prise en profondeur, est tout à fait pure. Et le volume est tel qu’il y a suffisamment de brassage et de dilution.»

Vestige d’un autre temps

On descend par le sentier piétonnier en direction de la Cantine de Sauvabelin (2) bien connue des élèves lausannois. Haut lieu de la Fête du Bois, cet ancien couvert est le vestige d’un autre temps. Dernière trace d’une volonté de la ville de créer une petite station d’altitude au tournant du XXe siècle touristique: la halle justement, avec son pont de danse, le funiculaire qui montait les promeneurs depuis le Vallon, et le lac artificiel aménagé pour  le patinage en hiver. À quelques pas, la maison jaune du forestier, construite en 1791, témoigne de l’importance de la forêt de Sauvabelin pour la ville, qui exploite ces feuillus depuis plusieurs siècles.

Gilles Prod’hom poursuit la descente, avant de quitter le sentier pour s’aventurer sur une petite butte, d’où l’on a un point de vue historique. Là, au milieu des hêtres et des chênes se dressait, vers 1800, un petit kiosque de bois (3). «C’était un but de promenade au XVIIIe siècle. On y jouissait d’un superbe panorama.» La vue porte encore jusqu’à la falaise en face où se cache le réservoir du Calvaire et, entre les ramures, plonge sur le Vallon. Il faut l’imaginer sauvage, quand le Flon gambadait encore à l’air libre, parsemé de moulins, d’une brasserie et d’une fonderie. «Il y avait également des bains, précise l’historien, et même une source d’eau minérale réputée au XVIIIe siècle.»

On revient sur nos pas pour rejoindre le chemin pédestre et emprunter un escalier très pittoresque, accompagné d’un ru. L’eau file dans la rigole comme une petite fille, qui aurait échappé à la stratégie des adultes. Les vivaces et les ronces rampent sur la mollasse, ce grès tendre qui compose les fondements mêmes de la ville. Le chemin de Montmeillan se termine en lacets avant de débouler entre les maisons colorées du Vallon. Nous voilà dans un des creux historiques, poncé par le Flon, tandis que plus à l’ouest, c’est la Louve qui a fait son œuvre. Ainsi deux failles entourent l’éperon de la Cité, de même que la barre  rocheuse de Saint-François, qui résiste. C’est d’ailleurs là  – pur hasard? – qu’ont été érigées les banques…

Au temps des casernes locatives

En longeant les entrepôts de la voirie, on aperçoit sur la droite les anciennes voûtes du funiculaire, arrêté en 1960. Les tags et le lierre rongent les arches, qui n’ont jamais repris vie malgré quelques projets et velléités de restauration. Le Vallon, avec ses terrains humides et ombragés, est vite devenu un quartier industriel et ouvrier. À la rue Sera- Biasini, Gilles Prod’hom s’arrête devant un grand immeuble blanc, tout en longueur, très dense, avec ses quatre étages d’habitation. «En 1874, une société privée a construit ce logement, qu’on appelait la caserne locative (4)Les appartements y étaient petits, sans eau courante, avec latrines communes à l’étage sans chasse d’eau. Cette architecture austère traduit les conditions de vie et d’hygiène assez précaires de l’époque.» Il est intéressant de s’arrêter un peu plus bas, juste en face, à la rue de l’Industrie 13, où un autre immeuble ouvrier prend le contrepied: «Daté de 1917, avec ses éléments d’angle, sa ferronnerie, son souci du détail, cette architecture simple mais soignée montre un autre habitat ouvrier, soumis aux nouvelles normes d’hygiène.»

Les lavandières du Vallon

On revient sur nos pas pour emprunter un petit escalier rue du Nord. Ce cul-de-sac, aujourd’hui flanqué de bureaux de design et d’un atelier de carrosserie, était encore en 1870 le lit du Flon, qui serpentait à ciel ouvert, alimentant divers artisans dont une petite scierie et, un peu plus loin, le bâtiment des lavandières. À l’emplacement de l’actuelle place de jeux, appelée justement Parc des lavandières (5), se trouvaient une station de bains publics, une piscine et une buanderie. «Dès 1893, les ménages du quartier pouvaient ainsi venir y laver leur linge et faire leur toilette, les appartements de l’époque étant souvent défaillants.» Il ne reste plus rien de ce bâtiment en briques, construit en forme de L, avec sa grande chaudière au milieu. Il a été fermé et démoli en 1975 quand la piscine de Mon-Repos a ouvert ses portes. De ces installations d’hygiène ne subsiste qu’un édicule rose, abritant les toilettes publiques depuis 1903, emblématique des réformes menées à la fin du XIXe siècle pour assainir la ville et ses habitations.

La loi des épidémies

On descend la rue Saint-Martin, avec ses barres d’immeubles et son magasin de jouets, qui suit l’ancien tracé du Flon. On l’a oublié, mais Gilles Prod’hom le rappelle: l’Europe au XIXe siècle a été frappée par plusieurs épidémies, dont le choléra en 1832. Par mesure préventive, la ville va progressivement recouvrir ses rivières. C’est tout d’abord au centre-ville, entre la rue Centrale et Pépinet, puis en remontant vers le nord, que les cours d’eau disparaissent jusqu’à la fin du XIXe siècle. En 1891, c’est une  épidémie de fièvre typhoïde qui touche la population lausannoise, et alarme ses autorités. Constat: l’eau potable a été polluée à travers les conduites. «La ville mène alors une grande enquête sur les logements. En 1894, 3500 maisons sont passées au crible afin de documenter la situation  sanitaire. C’est aussi à partir de là que la ville va construire des logements sociaux en terrain périphérique. Le premier à sortir de terre en 1904 sera situé à Bellevaux», souligne l’historien.

Il vaut la peine de s’arrêter sous le pont Bessières (1908, point 6). Il est le résultat d’un concours, lancé par la  Municipalité en 1897, pour faciliter les transports dans cette ville qui ne manquait pas de dénivelé. L’architecte Eugène Jost a fait l’habillage de cette grande arche métallique, ouvrant une voie entre la rue Pierre Viret et Mon- Repos. Mais c’est aussi précisément là, sous le pont (qui n’existait pas encore), que se trouvaient les fameuses tanneries Mercier pendant plus d’un siècle. Cette entreprise familiale, fondée en 1740, a été une des plus importantes tanneries de Suisse. Quatre générations se sont succédé jusqu’en 1898, où des problèmes douaniers avec les États-Unis, déjà, ont contraint les descendants à se reconvertir dans d’autres activités commerciales. Des images d’archives montrent l’énorme bâtisse, enjambant le Flon déjà recouvert, la haute cheminée et, à peu près là où se trouve aujourd’hui le garage, les immeubles en bois accrochés à  la falaise de moraine, où séchaient les peaux.

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Notre guide est Gilles Prod’hom, maître assistant en section d’histoire de l’art (Faculté des lettres).
Nicole Chuard © Unil

Quand le Rôtillon était insalubre

Qui dit tannerie dit aussi boucherie. C’est donc juste un peu plus bas, dans le quartier du Rôtillon (7), que se trouvait la station d’équarrissage, faisant de l’endroit la zone la plus insalubre de la ville. Carcasses et déchets étaient jetés à la rivière, ce qui occasionnait pestilences et plaintes surtout en période de sécheresse. Il vaut la peine de traverser le petit quartier multicolore, dont la rénovation en 2000 reprend fidèlement le parcellaire médiéval. C’est là, à la rue du Flon, rebaptisée rue Sophie-Mercier, membre de la riche famille des tanneurs, que se faufilait le Flon. «Pour des raisons d’hygiène, les loges d’abattage ont été déplacées à la Borde à la fin du XIXe siècle, puis à Malley dès 1945 où de véritables halles d’abattage sont restées jusqu’en 2002. La ville ne compte plus aujourd’hui de boucherie industrielle dans son centre. Et ces anciens sites sont pour la plupart occupés par des logements sociaux», détaille Gilles Prod’hom.

On file par la rue Centrale en direction de la place  Pépinet (8). Alors que le bitume a tout avalé, c’est là, sous nos pieds, que se rejoignent les deux rivières, la Louve et le Flon. Mais le flux des eaux a été remplacé par celui des voitures, – un projet de pénétrante a même failli relier l’autoroute au centre-ville – avant que celles-ci ne soient remplacées par les piétons, les jours de marché. Les modalités changent, mais les grands axes de circulation demeurent. Difficile d’imaginer que le Grand-Pont, daté de 1844, lançait autrefois ses longues jambes de 25 m de haut par-dessus l’onde. «Élément de la ceinture Pichard, l’ingénieur qui a remodelé tout le réseau routier de la ville, le pont s’élevait alors sur deux niveaux d’arches. Mais le premier étage a disparu au moment du comblement de la rivière en 1873.»

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Le Grand Pont et la vallée du Flon. On devine la flèche de Saint-François à droite. Par Joseph August Knip et atelier, aquarelle et gouache sur papier, 1844-1847, coll. Musée Historique Lausanne.
© Atelier de numérisation Ville de Lausanne, Armando Pégaitaz. Présentée dans l’exposition permanente du MHL.

L’héritage de la dynastie Mercier

On s’enfile sous le pont, – le passage s’appelait autrefois  le chemin du Pas-des-Ânes – pour rejoindre la place de l’Europe avant de s’envoler en ascenseur sur la passerelle du Flon(9). De là, on attrape un beau point de vue sur l’ensemble de la ville, ses différents niveaux, les basses artères industrielles et les hautes vitrines commerçantes. Qui se souvient que le quartier du Flon, cœur battant des nouvelles nuits lausannoises, a été une zone industrielle jusqu’en 1950? «Fondée par la même famille Mercier, c’est la Société du Lausanne-Ouchy, qui a obtenu dès 1877 l’exploitation de la gare du funiculaire et de toute la vallée du Flon depuis le Grand-Pont, transformant la zone en entrepôts et ateliers, desservis par des chariots transbordeurs. À la place de l’actuelle Fnac se trouvait une gare  de marchandises», rappelle l’historien. C’est encore aux descendants de cette dynastie Mercier que l’on doit l’emblématique palais urbain, qui se dresse avec ses tours gothiques, ses oriels et pignons, sur l’arête nord de la moraine de Montbenon. Qualifié de gratte-ciel lors de son élévation, onze étages en tout quand même, il semble continuer  de veiller sur la ville, de toute sa superbe.

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Lausanne. L’eau et la ville. Par Gilles Prod’hom (dir.) Architecture de poche. Société d’histoire de l’art en Suisse (2026), 256 p. Sortie début juin.
gsk.ch/fr

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