Cette très jeune femme est devenue une star, aux siècles des siècles, grâce à une danse mortelle. Et pourtant, son nom n’est pas cité dans la Bible. Les explications de David Hamidovic, professeur à l’Unil.

© akg-images
Nous l’avons tellement vue en peinture que nous croyons la connaître. Salomé est cette jeune femme qui a dansé devant Hérode, avant de demander la tête de Jean-Baptiste en récompense de sa performance. C’est aussi l’une des rares femmes stars de la chrétienté. Salomé fait partie de ce club très fermé avec Marie, la mère de Jésus, Marie-Madeleine, qui a vu le Ressuscité avant les autres, et Ève, la première femme de l’histoire biblique.
À l’inverse de ces trois femmes, Salomé n’est jamais citée nommément dans les sources bibliques. Cette anomalie ne l’a pas empêché de marquer les esprits et d’être citée, aux siècles des siècles, par d’innombrables auteurs prestigieux, de saint Augustin à Oscar Wilde, qui lui a attribué une danse des sept voiles qui serait à l’origine du striptease.
L’explication de ce succès posthume, totalement inimaginable de son vivant, c’est que Salomé est progressivement devenue «le modèle de la femme sulfureuse, sans que cette étiquette soit nécessairement négative», résume David Hamidovic, professeur à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Unil, qui a dirigé un ouvrage collectif sur cette belle dangereuse, intitulé La rumeur Salomé (Cerf).
I / Qui était Salomé?
C’est la star discrète de cette histoire. Étonnamment, pour un lecteur moderne, son rôle est très peu développé dans les Évangiles. Marc (6, 17-29) raconte cet épisode en quelques paragraphes, et Matthieu est encore plus bref.
«Le jour de l’anniversaire d’Hérode, la fille d’Hérodiade exécuta une danse devant les invités. Hérode était sous son charme: aussi lui promit-il, avec serment, de lui donner tout ce qu’elle demanderait. À l’instigation de sa mère, elle lui dit: donne-moi ici, sur un plat, la tête de Jean-Baptiste. Cette demande attrista le roi. Mais à cause de son serment et de ses invités, il (…) envoya un soldat décapiter Jean-Baptiste dans la prison. La tête de ce dernier fut apportée sur un plat et remise à la jeune fille qui la porta à sa mère. Les disciples de Jean-Baptiste vinrent prendre son corps pour l’enterrer, puis ils allèrent informer Jésus de ce qui s’était passé.» (Mt, 14, 3-12).
Une lecture attentive des textes bibliques permet de grappiller quelques informations supplémentaires sur le personnage. «Le terme grec utilisé pour présenter Salomé, korasion, désigne une très jeune fille, au début de l’adolescence, dans les 12-13 ans», note David Hamidovic.
Le prénom de la jeune danseuse a également fait l’objet de discussions, dès l’Antiquité. «C’est l’historien païen Flavius Josèphe (né en 37-38 à Jérusalem et mort vers 100 à Rome), qui utilise le prénom de Salomé pour désigner la fille d’Hérodiade dans ses Antiquités juives, et c’est cette version qui s’est imposée», précise le professeur de l’Unil.
Mais une autre lecture était possible, dans les sources bibliques. «Plusieurs manuscrits importants, comme le Codex Vaticanus et le Codex de Bèze, évoquent la jeune danseuse en précisant: “cette fille, Hérodiade”. Mais cette interprétation n’a pas été retenue», signale David Hamidovic. Avec cette traduction, la fille d’Hérodiade ne s’appellerait pas Salomé mais aussi Hérodiade, comme sa mère, ce qui ne serait pas une surprise totale dans une famille où tous les fils d’Hérode le Grand s’appellent Hérode.
II / Un Hérode peut en cacher un autre
Dans cette histoire abracadabrantesque, de nombreuses confusions sont possibles. Ainsi, le dirigeant qui a été ébloui par la danse de Salomé n’est pas le vieux roi qui s’inquiète, à Jérusalem, après la visite des mages, dans les récits de Noël. Dans la famille Hérode, le père et ses trois fils ont reçu le même prénom.
Le fondateur de la dynastie, Hérode le Grand, est la figure inquiétante de la Nativité. Il règne sur la Judée depuis 37 av. J.-C., et il va se maintenir sur le trône jusqu’en 4 av. J.-C. C’est lui qui est à l’origine de l’expression populaire «vieux comme Hérode», et c’est lui qui aurait ordonné le massacre des nouveau-nés, peu après la naissance de Jésus.
«À la mort d’Hérode le Grand, le royaume passe à sa descendance que les historiens appellent les Hérodiens, précise David Hamidovic. Le royaume est partagé entre trois de ses enfants, qui ne sont plus rois, mais tétrarques. Hérode Antipas dirige la Galilée, Hérode Philippe hérite d’une petite partie du royaume au nord-est de la Galilée, et Hérode Archélaos devient tétrarque de Jérusalem.»
Celui qui va ordonner la mort de Jean-Baptiste, après la danse de Salomé, c’est Hérode Antipas. C’est aussi lui qui va interroger Jésus, avant de le renvoyer à Ponce Pilate avant la crucifixion. Jésus le présente comme un «renard» (Luc 13,32), à cause de sa ruse et de son manque de droiture. Et c’est cet Hérode Antipas qui a été critiqué pour ses mœurs scandaleuses, après son mariage avec Hérodiade, la mère de Salomé.
III / Un vaudeville qui tourne à la tragédie
L’histoire de Salomé commence comme un vaudeville. On y parle d’unions consanguines, possiblement d’inceste, voire de pédophilie. «C’est un épisode qui faisait déjà scandale à l’époque, précise le professeur de l’Unil. Il pose la question de savoir qui peut épouser qui dans la famille, une problématique qui était discutée depuis longtemps dans le judaïsme, notamment dans Les Manuscrits de la mer Morte, où l’on débat pour savoir si un oncle peut épouser sa nièce.»
Ces questions se posent de manière aiguë chez les Hérodiens, parce que le fondateur de la dynastie a eu de nombreux enfants avec plusieurs femmes différentes. L’un des épisodes qui fait particulièrement jaser, à Jérusalem, dans les années 30 de notre ère, c’est le moment où Hérode Antipas décide de prendre pour femme Hérodiade, qui était jusque-là l’épouse de son demi-frère, Hérode Philippe.
«Cette union scandalise de nombreux Juifs, notamment les milieux proches de Jean-Baptiste, qui défendent une nouvelle éthique familiale, avec des règles très précises. Ce qui les choque, ce n’est pas qu’un homme épouse la femme de son frère, précise David Hamidovic. La pratique du lévirat existe dans le judaïsme, et elle prévoit qu’à la mort d’un homme marié, son frère peut épouser sa veuve. Le problème, dans l’histoire d’Hérodiade, c’est que ce frère ou que ce demi-frère est encore vivant.»
L’union est d’autant plus scandaleuse que, selon certaines sources antiques, Hérodiade est la petite-fille d’Hérode le Grand, et Hérode Antipas pourrait être le père de la jeune Salomé, ce qui placerait le tétrarque dans une relation adultérine, incestueuse et potentiellement pédophile sur sa propre fille.

Nicole Chuard © Unil
IV / Qu’y a-t-il de vrai là-dedans?
Comme pour tous les épisodes bibliques, la question s’est posée de savoir si l’anecdote de la danse de Salomé était juste une belle histoire, ou si elle était également un épisode historique. David Hamidovic hésite à trancher le débat.
D’un côté, l’historien antique Flavius Josèphe raconte lui aussi cette danse scandaleuse dans ses Antiquités juives, et il semble confirmer la version des Évangiles. Mais Flavius Josèphe est très critique avec les Hérodiens, dont il a clairement cherché à écrire la légende noire. Et puis, il y a la littérature de cour.
Dans l’Antiquité déjà, on s’intéresse aux rumeurs sur la vie privée des familles régnantes. «Un genre littéraire nouveau s’est développé, quelques siècles avant l’écriture des Évangiles. C’était une littérature de cour, où les auteurs imaginaient ce qui se passait chez les puissants de l’époque», explique David Hamidovic. Cette littérature vient du monde grec, on la trouve notamment chez Hérodote, et elle est adoptée dans le judaïsme au tournant de l’ère chrétienne.
«L’exemple le plus connu dans le judaïsme ancien, c’est l’histoire d’Esther. Plusieurs siècles avant Salomé, cette femme aurait séduit le roi de Perse lors d’un banquet, et elle aurait obtenu la tête de son ennemi, le vizir Haman en demandant sa pendaison», rappelle le professeur de l’Unil. Les ressemblances avec la danse de Salomé devant Hérode interpellent, forcément. Et elles ne plaident pas pour la véracité de l’histoire.
V / La vie dissolue des élites mondialisées
Ce qui est certain, c’est que les mœurs des Hérodiens font scandale. Enfin, surtout à Jérusalem, parce que les cas d’inceste, voire de pédophilie, sont fréquents à l’époque dans les familles royales des pays voisins. Les Hérodiens ne font pas autre chose. Ils pratiquent une politique de mariage en famille qui vise à conserver le pouvoir et à étendre leur influence.
À la cour d’Égypte, par exemple, les pharaons macédoniens se marient entre frères et sœurs depuis la conquête du royaume par Alexandre le Grand en 332 av. J.-C., jusqu’à Cléopâtre, qui a vécu à la même époque que Hérode le Grand, et qui a commencé par épouser son frère avant de s’unir avec Jules César et Marc Antoine.
Les Hérodiens se voient comme des souverains hellénistiques, et ils vivent comme tels, sans mégalomanie. Hérode le Grand n’est pas seulement ce vieil aigri qui tremble à l’annonce de la naissance de Jésus. «C’est un roi richissime, qui lève des impôts jusqu’en Asie Mineure et qui a construit énormément de monuments pour assumer ce statut. C’est enfin sous son règne que le territoire d’Israël a été le plus grand de l’Histoire, jusqu’à aujourd’hui», rappelle David Hamidovic.
Hérode et sa famille font partie des élites mondialisées de l’époque, avec qui ils partagent des us et coutumes. «Ses enfants, les futurs tétrarques, et petits-enfants, ont fait des écoles à Rome comme Hérode Agrippa, camarade d’études du futur empereur romain Claude, qui vient de Lyon. Les parents de Salomé, Hérode Antipas et Hérodiade, finiront d’ailleurs leur vie en Gaule, du côté de Vienne, après leur destitution par l’empereur Caligula», précise le professeur de l’Unil.
Ce que raconte encore l’histoire de Salomé, c’est que l’adoption par les Hérodiens des mœurs et des coutumes des élites mondialisées a été très mal accueillie dans certains milieux juifs comme le mouvement de Jean-Baptiste. Ce qui explique sa fin, qui est encore plus horrible qu’on l’imagine.

© akg-images
VI / Une mort infâme
Les critiques du Baptiste sur le mariage d’Hérodiade et de Hérode Antipas ont provoqué son arrestation, et la colère de la nouvelle femme du tétrarque, qui utilise sa fille pour obtenir l’exécution du prophète.
«La demande de Salomé, qui réclame la tête de Jean pour sa mère, est un élément important de l’histoire, précise David Hamidovic. Cette décapitation est la pire chose qui puisse arriver à un Sémite de l’époque. Le cadavre a été mutilé, la tête et le corps sont séparés durablement, puisque Salomé et sa mère gardent le trophée. Avec cette requête, Jean Baptiste reçoit une mort infâme. Le cadavre est profané, ce qui rend impossible une résurrection des corps dans une perspective chrétienne.»
Là encore, la symbolique est importante, puisque Jean-Baptiste est présenté dans les Évangiles «comme un prototype de Jésus», rappelle David Hamidovic. De nombreux éléments rapprochent les deux personnages: Jean-Baptiste et Jésus ont eu tous les deux une naissance miraculeuse; ces deux grossesses ont été annoncées par un ange à leurs mères qui ne pouvaient normalement pas avoir d’enfants. Les deux hommes ont défendu des credo similaires, et ils ont eu une fin atroce.
Les ressemblances s’arrêtent là. Si la décapitation de Jean est le miroir de la crucifixion de Jésus, elle interdit la résurrection. Jusque dans la mort, Jésus dépasse le Baptiseur qui annonçait sa venue.
VII / Danser, c’était mal vu?
Vu les conséquences terribles des déhanchements de Salomé, on pourrait croire que la danse était mal vue à l’époque de Jésus. Il n’en est rien. «Cette pratique était tout à fait valorisée dans le judaïsme de l’époque, elle n’est pas synonyme de prostitution ni de tentation scandaleuse, comme le montre la célèbre danse du roi David. Cela faisait partie des rituels, c’est même quelque chose de positif à l’époque de Salomé», rappelle David Hamidovic.
Il faudra attendre quelques siècles pour entendre des critiques dans les premières communautés chrétiennes. «Ce sont les Pères de l’Église, notamment Saint Augustin, qui ont thématisé le péché de chair et sexualisé cette pratique. À partir de ce moment, la danse devient un comportement inadéquat avec la morale chrétienne», précise le professeur de l’Unil.

VIII / Salomé, aux siècles des siècles
Pas nommée dans les textes bibliques, complètement indécise et victime des adultes qui l’entourent, la jeune danseuse aurait dû passer aux oubliettes de l’Histoire. Et pourtant, sa deuxième vie va surprendre tout le monde. Les premiers à sortir Salomé de l’anonymat sont les Pères de l’Église, qui commencent à présenter la jeune femme comme une tentatrice sexuelle, alors que les Évangiles restent très allusifs sur sa fameuse danse.
Mais voilà: «l’histoire est tellement bien racontée qu’elle a dû séduire un auditoire assez large. Salomé a commencé à être utilisée dans une perspective catéchétique, en termes de morale, pour montrer ce qu’une femme ne doit pas faire. C’est un antimodèle de ce que doit être une femme, selon une lecture largement masculine, voire masculiniste. Le modèle à suivre étant Marie», raconte David Hamidovic.
Dès cette époque, la jeune danseuse va être déclinée quasiment à l’infini. «Le succès final de Salomé, c’est qu’elle devient le modèle de la femme, et que chacun va projeter dessus ce qu’il veut. C’est un espace interprétatif énorme. Certains vont la voir comme une femme scandaleuse, qui pousse l’homme au péché, mais il y a aussi des modèles positifs.»
Au XVIIIe siècle, Flaubert présente Salomé comme une femme orientale, une incarnation du mythe romantique. Et Oscar Wilde lui invente une danse des sept voiles qui sera à l’origine du striptease. Et certains la voient même comme une femme libérée. «Durant la Troisième République française, une statue de Salomé en Marianne a été érigée devant la prison des Baumettes à Marseille», rappelle le professeur de l’Unil.
À partir de là, les milieux artistiques s’emparent de cette figure et les peintres s’en donnent à cœur joie. Ce sont les images que nous allons retenir.
