
Nicole Chuard © Unil

et les premiers touristes. Photographie de 1893-1904.
© Archives Dr Stephani, collection Sylvie Doriot Galofaro

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Nicole Chuard © Unil

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Peintre du Léman, Ferdinand Hodler a aussi consacré toute une série de tableaux aux petits lacs alpins de Montana. Des huiles qui constituent un tournant marquant dans la vie de l’artiste.
Connu pour ses vues du Léman, ses grands bleus où ciel et eau se confondent. Célèbre pour ses immensités minérales, Grammont et autres Dents du Midi, le peintre suisse Ferdinand Hodler (1853-1918) est devenu un monument national bien avant sa mort. Entre 1900 et 1910, son Berger de Fribourg est immortalisé sur les timbres-poste, tandis que son Bûcheron et son Faucheur deviennent des vignettes monétaires pour la banque nationale. Plus tard, bien plus tard, ses toiles affoleront les ventes aux enchères et feront palpiter les collectionneurs.
Pourtant, une quinzaine de tableaux, les Lacs de Montana, sont restés longtemps méconnus. C’est donc sur leur piste que nous partons en balade, dans cette station, où il s’est rendu en 1915, comme le confirme sa correspondance. Sylvie Doriot Galofaro, historienne de l’art et ethnologue, leur a consacré une thèse à l’Unil en 2015, Une histoire culturelle de Crans-Montana (1896-2016), publiée deux ans plus tard (Éd. Alphil, 2017). Un travail de très longue haleine pour retracer, d’une part, le développement de la station et, d’autre part, analyser les œuvres de l’artiste. «Il a fallu identifier les lacs peints, puisque tous les tableaux étaient mal titrés, et comprendre pourquoi il est venu à Montana en 1915, où il n’y avait quasiment rien.»
Entre mayens et marécages
Remontons le fil de l’histoire. Le Haut-Plateau de Crans-Montana, situé entre 1400 et 1500 m, déplié sur un mouchoir de poche de 2 à 3 km2, n’est alors qu’un alpage avec quelques mayens, étape intermédiaire pour les troupeaux. Pas de station, pas de magasins de sport et encore moins de boutiques de luxe. Il faut effacer mentalement la forêt de toits et de résidences secondaires, les grues et les pelleteuses qui labourent aujourd’hui le décor. En 1915, il n’y a pas de station chic, juste quelques villages éparpillés, Montana, Lens, Randogne, Chermignon, posés chichement entre les marécages et les conifères. «Il n’y avait que le funiculaire, construit quatre ans plus tôt, un sanatorium et le Grand Hôtel du Parc», précise Sylvie Doriot Galofaro, qui a travaillé sur la reconstitution des lieux grâce à de nombreuses archives, dont les photos du Dr Théodore Stephani. «Établi en 1896 à Montana, c’est un personnage-clé de la station. Ses 1300 clichés constituent un répertoire de documents historiques précieux», précise la spécialiste, aujourd’hui en possession de la collection.
Premier belvédère
On démarre donc la balade devant le Grand Hôtel du Parc (point 1, sur la carte), perché sur sa colline depuis 1892. Un hôtel historique, aux tentures désuètes, mais qui pose la première pierre de la station et de son réseau routier. Les touristes anglais y côtoient alors les malades de la tuberculose, installés sur les galeries. En se plaçant sur la terrasse devant l’entrée, on embrasse toute la vue à 180° sur la vallée, les étangs, dont la Moubra en contrebas, le lac Grenon sur la droite et le torse blanchi des Becs de Bosson juste en face. «On voit toute la chaîne des Alpes, du Haut-Valais jusqu’à Hérémence. S’il n’a pas logé ici, Hodler a sans aucun doute admiré ce panorama, qu’il a peint pendant son séjour à Montana», raconte Sylvie Doriot Galofaro.

De même, il a dû emprunter la rue du Parc, première route à péage ouverte en 1896, alors qu’il n’y avait alentour que des sentiers muletiers. Prêts à entrer dans le tableau, on s’y engouffre sous les mélèzes jaunis en direction de l’Étang d’Ycoor, coincé entre la patinoire et le minigolf.
Les Alpes comme motif national
Les couleurs du jour, entre nuages chargés et eaux sombres, ne rappellent pas les toiles de Hodler. Difficile aussi de retrouver les points de vue du peintre. L’Étang d’Ycoor (2) frissonne sous les bouleaux, bordé de roseaux ambrés et de saules. Autrefois, ce n’était qu’un marécage caché dans l’ombre des conifères. Sur la toile, Vue du lac d’Ycoor sur les Becs Bosson et le vallon de Réchy, l’eau apparaît telle une tache d’encre, quelques sapins tracent la verticale, tandis que les montagnes apportent une présence bleutée et majestueuse. Épure, il n’y a ni bâti ni âme qui vive. Juste les éléments essentiels, air, eau, minéral, ordonnés en beauté. «Après avoir peint les héros de la liberté, – Guillaume Tell, le serment des trois Confédérés – Hodler revient au paysage alpestre, qui va marquer le XXe siècle et qui est vu comme fondement de l’identité nationale», explique Sylvie Doriot Galofaro, qui considère aussi les huiles du peintre comme des documents historiques. Ainsi ses Étangs longs, en réalité les marécages qui reliaient les deux lacs d’Ycoor et Grenon, montrent la vérité topographique du lieu il y a cent ans.
L’œil du géologue
En quelques enjambées, on rejoint le lac Grenon (3), posé juste à côté. À nouveau, il faut gommer des éléments du paysage pour retrouver La vue d’un lac de Montana sur les Becs de Bosson. Enlever les chalets, l’Hôtel du lac et même l’îlot avec son drapeau suisse. Hodler n’a gardé que ses motifs préférés: la sérénité de l’eau, où miroite l’orange de l’aube, et les montagnes, sculpturales, massives, silencieuses. Qu’il peint avec l’œil précis du géologue, toujours soucieux des stratifications et de la composition des masses.
«On trouve déjà tous les éléments du langage hodlérien: le parallélisme de la composition, le traitement des formes par de grandes étendues de couleurs et la domination du bleu, évocateur de la transcendance pour l’artiste», souligne l’historienne de l’art. Ce tableau n’a gagné sa notoriété qu’un siècle plus tard, affolant les enchérisseurs chez Sotheby’s: le 4 juin 2013, c’est un collectionneur suisse qui l’achète à plus de 8 millions de francs!

Nicole Chuard © Unil
Entre cure d’air et palette
On poursuit par la rue de Vermala qui monte en direction du Sanatorium Stephani (4), construit vers 1900. La bâtisse repeinte en vert est aujourd’hui l’Hôtel Faern, mais ses cloisons de bois, ses piliers porteurs et ses galeries rappellent la grande époque de la tuberculose. C’est là que séjournaient les poitrinaires, alignés sur les terrasses sous d’épaisses couvertures. «Avant la découverte de la streptomycine en 1947, on soignait les tuberculeux par des cures d’air», rappelle Sylvie Doriot Galofaro. Avec son climat sec d’altitude et ses 2200 heures d’ensoleillement par année, Montana s’est rapidement profilé comme lieu de cure, comptant jusqu’à onze sanatoriums en 1942.
Parmi les pensionnaires de 1915, on aurait trouvé Hector, un jeune homme de 28 ans, fils de Ferdinand Hodler. C’est donc lui que le peintre venait visiter. Une période douloureuse de sa vie, puisqu’encore une fois, la maladie rôde autour de ses proches. Toute l’enfance bernoise de Hodler a été marquée par la tuberculose, qui lui a pris son père quand il avait 8 ans, avant d’emporter sa mère et tous ses frères et sœurs quelques années plus tard. À 62 ans, le revoilà confronté «à l’immuable horizontalité de la mort», entre son fils poitrinaire et sa maîtresse Valentine Godé-Darel, atteinte d’un cancer.
Et pourtant, dans ces heures sombres, il travaille avec une incroyable palette de teintes vives, des bleus qui vont jusqu’au turquoise, des orange flamboyants, des mauves qui jouent avec la transparence… «Il trouvait sans doute à Montana un lieu de ressourcement, comme le montrent ses tableaux, joyeux et pleins de couleurs, presque les plus beaux qu’il ait peints», d’après Sylvie Doriot.
Paysages planétaires
Il faut s’avancer sur la terrasse de la télécabine (5), sur la route du Petit Signal à deux pas, pour essayer de capter son point de vue. Celui qu’il avait depuis le chalet des Fougères, où il logeait pendant son séjour. Le chalet n’existe plus, mais on devine la perspective sur Le Weisshorn depuis Montana. Ce tableau, qui se trouve aujourd’hui au Musée Folkwang à Essen, en Allemagne, respire le grand air et la sérénité douce. Une étendue cristalline, l’ovale du rivage, les montagnes bleutées et un chapelet de nuages modelés qui se reflètent dans l’eau. «Les lacs de Montana précèdent les toiles du Léman, qu’il peint à la fin de sa carrière, et sont une étape fondamentale dans l’évolution de sa peinture. Hodler délaisse le paysage sublime pour atteindre les paysages planétaires, sans limites compositionnelles», précise Sylvie Doriot Galofaro. Les motifs se répètent, mais l’espace s’étire à l’infini, dans une aura quasi mystique.
Au seuil de l’abstraction
Sous les érables et les sorbiers écarlates, on redescend par le vieux chemin du Signal, un lacet historique, que Hodler devait sans doute emprunter. On rejoint l’allée Katherine Mansfield, puis la promenade de Grenon, avant de suivre un agréable sentier boisé, entre petit bisse et chalets cossus pour atteindre la station de Crans, qui n’existait pas à l’époque. Mais l’Étang Long (6) s’étirait déjà là, perpendiculaire à la rue Centrale. Le peintre en a réalisé trois tableaux, dont l’un appartient au politicien zurichois Christoph Blocher.
En s’accoudant à la balustrade, le long de la route, on entre facilement dans la toile. Le lieu est peut-être le plus authentique, le moins dénaturé de tous. L’eau grise frissonne sous le ciel d’orage, quelques roseaux s’attardent, tandis qu’au loin se dresse l’épaule enneigée du Haut de Cry. On retrouve ces éléments sur la toile, simplifiés, quelques lignes qui disent les contours et toujours l’immensité bleue où ciel et lac se rejoignent. «Hodler peignait tôt le matin, près de la surface de l’eau. Il s’est rapproché très étroitement du seuil de l’abstraction, mais ne l’a jamais franchi. D’ailleurs, il procède toujours par déduction en restant fidèle à la nature. Il amplifie la linéarité et supprime tout détail superflu», écrit Sylvie Doriot Galofaro dans son ouvrage.
Un petit saut à l’Étang Blanc (7), juste en dessous à la rue de Tsarbouye, permet d’admirer encore un lac de poche, assoupi sous les résidences. Le peintre s’en est-il aussi inspiré? Michel Lehner, feu collectionneur d’art valaisan, pense l’avoir reconnu sur une des toiles. Mais pour Sylvie Doriot Galofaro, la question demeure en suspens. Une chose est sûre: en quelques mois, Hodler a su «exprimer l’élément éternel de la nature et en dégager la beauté essentielle», mission qu’il attribuait à l’artiste.
Et pourtant, la station n’a jamais utilisé la célébrité de Hodler comme carte de visite. Les grands coups de pelleteuse dans la colline historique, où pousseront bientôt de nouvelles résidences, continuent d’effacer la perspective sur les cimes et les ultimes repères qui composaient ses toiles. En aurait-il été affecté? Peut-être. Pendant les trois dernières années de sa vie, Ferdinand Hodler, établi à Genève, regardait ailleurs. Il s’est consacré au Léman, les yeux tournés vers l’infini.

