Quand les Lumières brillaient en terres romandes

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Portrait d’Everdina-Henriette Mingard (1732-1816), née Van Schinne, portant son fils Charles. Huile sur toile de Jean Preudhomme, 1767. © coll. Musée Historique Lausanne

Cette trentenaire qui nous regarde, un enfant dans les bras, s’appelle Everdina-Henriette Mingard. Née Van Schinne au sein d’une famille hollandaise fortunée, elle épousa le pasteur Gabriel Mingard en 1762. Avec l’argent de sa femme, celui-ci fit agrandir et embellir l’actuel château de Beaulieu, situé alors dans la campagne lausannoise. Ce chantier interminable mena la famille bien près de la déroute financière. Heureusement, Everdina-Henriette Mingard reprit les choses en main et redressa la situation.

Grâce à une correspondance conservée à La Haye, il est possible de se plonger dans l’histoire des Mingard-Van Schinne dont on ignorait presque tout. Progressivement mise en ligne, cette documentation constitue l’un des nouveaux projets présentés sur la plateforme Lumières.Lausanne, qui dresse un panorama des élites romandes au XVIIIe siècle.

Cet éclairage sur la vie à Beaulieu est rendu possible grâce à la transcription des lettres réalisée par un chercheur hollandais. «Catharina Van Schinne, nièce de Madame Mingard,a séjourné chez son oncle et sa tante pendant deux ans, entre 1773 et 1775, pour prendre le bon air en Suisse. La jeune fille écrivait chaque semaine à sa mère, aux Pays-Bas, pour lui raconter son quotidien», note Béatrice Lovis, directrice de Lumières.Lausanne et chargée de recherche au Centre des Sciences historiques de la culture (Faculté des Lettres).

Dans ses missives, l’adolescente «pose un regard acéré, étonnamment mature, sur la société qu’elle découvre, en mettant le doigt sur les différences culturelles entre la Suisse romande et son pays natal», poursuit la chercheuse. Toutefois, elle exprime une grande affection pour sa tante et son oncle, qui tentèrent en vain de faire partie des meilleurs cercles de sociabilité de Lausanne.

Au cœur des débats européens

Cette sociabilité vaudoise, très cosmopolite, possédait un grand attrait. «La récente étude des séjours lausannois du célèbre historien Edward Gibbon démontre bien que le Pays de Vaud n’était pas resté en périphérie des débats intellectuels d’alors, explique Béatrice Lovis. Notre territoire se trouvait en fait au carrefour des Lumières françaises, allemandes ou encore anglaises.»

Dans certains domaines, la Suisse romande faisait même figure de pionnière. Lumières.Lausanne propose plusieurs éclairages, dont un projet conclu récemment, Alexandre César Chavannes et sa «Science générale de l’homme» (1788). Ce professeur de l’Académie de Lausanne contribua à l’émergence de l’anthropologie. Au sujet de cette «nouvelle science», il nous laissa 13 tomes rédigés à la plume. Conservés à la Bibliothèque cantonale et universitaire Lausanne (BCUL), huit de ces volumes peuvent désormais être explorés librement sur la plateforme avec le fac-similé du manuscrit et sa version transcrite en vis-à-vis.

Les plaisirs de la vie culturelle occupaient également les esprits. Le Théâtre dans le Pays de Vaud (1757-1798) fait partie des derniers projets mis en ligne sur Lumières.Lausanne. Spécialiste de ce champ de recherche, auquel elle a consacré une thèse qui sera publiée l’an prochain, Béatrice Lovis souligne l’importance du théâtre, miroir de son époque. Ce loisir était prisé des membres de la noblesse, qui accueillaient des représentations chez eux. «Ce que nous savons du théâtre de société, joué en privé, a majoritairement été documenté par des femmes, remarque la chercheuse. Grâce aux lettres et journaux qu’elles ont rédigés, on découvre que ce sont les femmes qui choisissaient les pièces, distribuaient les rôles, organisaient les répétitions, dressaient la liste des invitations, accueillaient le public. Plusieurs autrices comme Isabelle de Montolieu ont écrit des pièces pour ces spectacles privés.» Lumières.Lausanne initiera prochainement des projets qui valoriseront ces femmes de lettres romandes restées dans l’ombre.

Le quotidien des élites

Passionnée par la culture et la sociabilité du XVIIIe siècle, Béatrice Lovis est entrée dans cet univers un peu par hasard, par une opportunité qui lui a été offerte à l’Opéra de Lausanne, qui commémorait en 2006 les 250 ans de la naissance de Mozart. «Et j’y suis restée, car les historiens de l’Unil m’ont accueillie avec beaucoup de bienveillance.» Les sources, en particulier les écrits personnels qui deviennent abondants à cette époque, permettent d’entrer dans l’intimité et le quotidien des élites, de comprendre leurs intérêts, leurs joies et leurs angoisses.

Parmi ces dernières figurait la mortalité infantile. En 1767, quand Jean Preudhomme peignit Everdina-Henriette Mingard, il la représenta avec un nourrisson, probablement son deuxième fils, décédé l’année suivante. La Hollandaise eut le malheur de perdre ses trois premiers enfants en bas âge, avant la naissance de Catherine (1774-1854). «À la naissance de sa fille, l’épouse du bailli bernois l’a couverte de conseils, se déplaçant même à Beaulieu pour cuisiner la bouillie. Madame Mingard n’a pas osé la contredire, craignant que la petite subisse le même sort que ses autres enfants», explique Béatrice Lovis.

Nouveaux partenariats et colloque

Lumières.Lausanne a pour ambition de consolider le réseau des chercheuses et des chercheurs qui travaillent sur le long XVIIIe siècle (1650-1850) en Suisse romande, tout en incluant davantage les bibliothèques et archives grâce à des partenariats. Il s’agira aussi d’améliorer la visibilité de fonds documentaires conservés ailleurs en Europe. Car, comme la correspondance des Van Schinne le prouve, de nombreuses sources en lien étroit avec la Suisse romande peuvent être conservées aux Pays-Bas, en France, en Allemagne ou encore en Angleterre.

Un colloque consacré au savant Jean-Pierre de Crousaz (1663-1750) sera organisé en novembre 2026 à l’Unil avec l’Université de Lorraine. Figure centrale des Lumières suisses, ce professeur à l’Académie de Lausanne entretenait un réseau de plus de 180 contacts à travers l’Europe. Ses échanges épistolaires constituent justement le fil rouge de ces journées. Pour l’occasion, un certain nombre de ses lettres, conservées à la BCUL, seront publiées en ligne.

À suivre

L’horizon du travail intellectuel saisi par la correspondance. Trajectoires en République des lettres et fabrique d’une œuvre chez Jean-Pierre de Crousaz (1663-1750). Unil, 20 et 21 novembre 2026. lumieres.unil.ch

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