
Au Musée romain de Lausanne-Vidy, la culture populaire japonaise et l’Antiquité gréco-romaine se rencontrent dans «Kodai». Les enfants nés de cette union ont été baptisés Ulysse 31, Les Chevaliers du Zodiaque ou Sailor Moon. Mais l’exposition nous emmène au-delà de la nostalgie pour parler de la circulation des cultures.
Découverte à Avenches, une statuette de Minerve en bronze pose sa main gauche sur un bouclier. Son autre main tenait peut-être une lance, aujourd’hui disparue. Cette divinité romaine de poche appartenait à un autel domestique. À ses côtés se trouve un objet culte de la pop culture, dans une position similaire. Il s’agit d’une figurine en plastique dotée d’un bâton surmonté d’un oiseau stylisé, qui symbolise la déesse de la sagesse. Ce personnage est Saori Kido, réincarnation d’Athéna dans Les Chevaliers du Zodiaque, une production nippone des années 80 et 90. Un abysse temporel et géographique sépare ces deux figures féminines, pourtant placées côte à côte dans une vitrine du Musée romain de Lausanne-Vidy. Le principe du jeu de miroirs constitue l’un des fils conducteurs de l’exposition en cours, Kodai. Ce mot signifie «Antiquité» en japonais.
«Enfant, j’ai été marquée par le Club Dorothée, et notamment par Les Chevaliers du Zodiaque», explique Karine Meylan, diplômée de l’Unil et directrice du Musée romain. En un mot, dans sa version télévisée d’alors, cet anime met en scène des adolescents du monde entier, porteurs d’armures colorées évoquant les constellations. Certains d’entre eux tentent de sauver Saori Kido. Des références à la Grèce antique parsèment les 145 épisodes.
«Plus tard, en travaillant dans le milieu de l’archéologie, je me suis demandé pourquoi des Japonais s’intéressaient à cette période de l’Histoire», reprend Karine Meylan. Car il en existe bien des exemples, mis en scène à Vidy, comme Ulysse 31 ou Sailor Moon. «J’ai également découvert l’auteure Mari Yamazaki, dont j’ai aimé le travail.» Cette mangaka passionnée a par exemple mis en dessins, en 12 tomes et de manière réaliste, L’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, mort lors de l’éruption du Vésuve en 79. «Pour l’auteure, cette catastrophe pour le monde romain résonne avec celle de Fukushima, dans le Japon contemporain», note la directrice du musée.
Platon et propagande
Le récit proposé à Vidy ne débute pas dans les années 80. Ainsi, la première partie de l’exposition nous plonge dans une ambiance de cabinet d’études. L’historien Takatarō Kimura (1870-1931) a traduit Platon en japonais au début du XXe siècle. Mais il est allé plus loin. «J’ai découvert que nous sommes issus de la lignée gréco-romaine du peuple japonais, apparue dans les temps anciens dans les cieux d’Asie Mineure, en Arménie, la terre d’Eden dont parle le christianisme […] », écrit-il en 1911, dans la traduction de Benoît Bonzon, diplômé en Lettres à l’Unil. L’auteur ajoute que «nous sommes le peuple civilisé le plus ancien de toutes les races existantes […] ». Une propagande qui fait écho à la politique d’expansion de l’Empire japonais.
En faisant glisser un shōji, soit une porte coulissante en papier, les visiteurs et visiteuses découvrent ensuite une ruelle commerçante typique japonaise des années 80 ou 90. Dans les vitrines, des objets archéologiques et des productions de la pop culture se répondent. Cette dernière fait partie des centres d’intérêt de Matthieu Pellet, maître d’enseignement et de recherche en Faculté de théologie et de sciences des religions. Ainsi, nombre de jouets, de disques, de magazines, de jeux, etc. présentés dans cet espace proviennent de sa collection, ou ont été commandés par ses soins au Japon.
«Cette partie de l’exposition plonge les visiteuses et les visiteurs dans le Japon que j’aime, celui de la rue de derrière», note Matthieu Pellet. De plus, cette venelle charmante «constitue un miroir temporel tendu à nous-mêmes», ajoute le commissaire de l’exposition. Ce dernier conteste d’abord l’idée que, en Occident, «nous pourrions plus facilement comprendre le monde gréco-romain que d’autres. Une autre culture polythéiste, comme celle du Japon, possède probablement ses propres “clés d’accès”.» C’est ici que l’exposition donne un peu le vertige, car elle cherche «à observer notre rapport à l’Antiquité à travers le regard d’un autre, très différent de nous. Il s’agit d’une vraie rencontre avec l’altérité», poursuit le chercheur. Le jeu de miroirs continue. La manière dont la pop culture, à 10 000 kilomètres du Colisée, se réapproprie l’Antiquité «prouve que celle-ci est bien vivante. Sa culture et ses mythes forment un matériau très riche, qui fait travailler les imaginaires contemporains», remarque Karine Meylan.
Circulation des cultures
Bien des œuvres de pop culture s’appuient sur le monde d’hier pour parler de celui d’aujourd’hui. Dans la troisième partie de l’exposition, la muséographie met par exemple en valeur la notion d’héroïsme. Du passé occidental, les auteurs japonais de Goldorak ou des Chevaliers du Zodiaque ont tiré des valeurs que les codes du genre leur imposent de transmettre au lectorat. «L’idée que le courage, la persévérance et l’amitié permettent d’obtenir la victoire face à l’adversité est bien développée dans ces productions», note Karine Meylan.
Disponibles dans l’exposition, les albums de la série Thermae Romae de Mari Yamazaki offrent un autre exemple de réception. L’auteure a observé que le goût pour les bains publics constitue un point commun entre la Rome antique et le Japon. Le héros de ses histoires, Lucius Modestus, voyage d’une époque à l’autre par l’intermédiaire de ces installations, faisant ainsi circuler les cultures.
Kodai a trouvé ses publics. Ainsi, Karine Meylan et ses équipes ont concocté un parcours à l’intention des enfants. Casque audio sur les têtes, elles et ils peuvent dès six ans visiter l’exposition sur les pas de Nova, une héroïne qui leur parle notamment du monde du manga. Ensuite, des amateurs et amatrices de culture japonaise, qui arborent parfois des accessoires de cosplay, prennent des photos pour les publier sur les réseaux sociaux, «ce qui n’est pas très courant dans un musée d’archéologie», s’amuse la directrice.
Chez les quadra- et quinquagénaires, qui ont grandi avec Les Chevaliers du zodiaque, l’exposition touche une corde particulière. «La nostalgie est saine quand elle nous permet d’entrer à nouveau en contact avec l’enfant que nous étions, par un autre jeu de miroirs. Qui étais-je alors? Est-ce que mes parents s’intéressaient à cet anime que j’aimais? Une belle discussion peut s’ouvrir», note Matthieu Pellet.
Tout à la fin, Kodai propose sur grand écran un clip dans lequel les rappeurs français Orelsan et Gringe incarnent deux Chevaliers du zodiaque. Il s’agit d’un clin d’œil plutôt tendre à leurs enfances. Les deux musiciens évoluent dans un décor grec antique, mais on les voit aussi installés devant une bière, dans un kebab d’Athènes. Ainsi, une culture contemporaine, dite «urbaine», en récupère malicieusement deux autres d’un coup.
À visiter
Kodai. L’Antiquité dans la pop culture japonaise. Musée romain de Lausanne-Vidy. Ma-di 11h-18h lausanne.ch/mrv 021 315 41 85
