Remédiatisation / Remediation

Par Jan Baetens

La remédiatisation, ou transfert d’une œuvre d’un support médiatique à l’autre, s’est imposée comme un enjeu capital des recherches en narratologie. L’intérêt pour ce mécanisme dépasse toutefois le seul domaine des études du récit. Son importance est due à trois facteurs au moins. D’abord, la place sans cesse accrue des phénomènes de traduction et d’adaptation dans les sociétés médiatiques (Hutcheon et O’Flynn 2012). Ensuite, la multiplication de stratégies transmédiatiques dans la production culturelle des conglomérats et les concentrations: les grands groupes de communication déclinent les mêmes produits sous plusieurs formes médiatiques, les récits, les personnages et les mondes étant conçus d’emblée de manière à pouvoir migrer facilement d’une forme médiatique à l’autre (Jenkins 2016; Baroni 2017). Enfin, et de manière plus globale encore, le tournant médiatique des études du texte et du récit, qui envisage les productions matérielles en rapport avec les propriétés matérielles et le contexte médiatique du support qui les voit – et fait ! – naître. Dans cette perspective, nul message n’est pensable en dehors du média qui le porte (Gitelman 2006; voir aussi Thérenty 2007).

Dans un premier temps, l’approche de la remédiatisation s’est faite essentiellement d’un point de vue sémiotique, mais les études plus récentes donnent un rôle plus marqué à la dimension économique du phénomène, les adaptations et traductions diverses obéissant moins à des logiques esthétiques qu’à des logiques marchandes (Murray 2012).

L’ouvrage de référence en la matière est sans conteste Remediation. Understanding New Media (1999) de David Jay Bolter et Richard Grusin. Comme son sous-titre l’indique clairement, les auteurs partent d’une relecture du livre mythique de Marshall McLuhan, Understanding Media (1964). C’est dire que dans les deux cas les rapports entre médias sont pensés en des termes à la fois historiques et axiologiques. Le monde médiatique est sans cesse en train d’évoluer et dans ces transformations certains médias sont plus égaux que d’autres. L’ »ancien » se voit remplacé par le « nouveau », et ce dernier doit son succès au fait qu’il est plus fort, plus approprié, plus conforme aux nouvelles conditions de vie que le média qu’il supplante (c’est ainsi que le cinéma prend la place du roman, par exemple).

Chez McLuhan, les médias sont conçus comme des extensions du corps ou de l’esprit de l’homme, chaque nouveau média offrant une extension plus grande que le média ancien. Chez Bolter et Grusin, dont la pensée est moins linéaire et téléologique, le pouvoir d’un média dépend avant tout de ses pouvoirs de mimésis: si un nouveau média peut supplanter un média existant, c’est parce qu’il offre un contact plus direct ou une vision plus nette du réel. Ou si l’on préfère: le moteur de l’évolution médiatique, c’est la recherche de toujours plus de réalisme. Cette fascination du réel et de la mimésis, dont les auteurs admettent qu’elle reflète un point de vue typiquement occidental, peut passer par deux voies, qui chacune d’elles figure un aspect particulier de la remédiatisation. Ou bien elle relève de la recherche de la transparence et de l’immédiateté (le nouveau média est moins « opaque » que le précédent, il semble donner accès aux choses mêmes). Ou bien elle relève d’une stratégie inverse, que Bolter et Grusin nomment hypermédiatique et qui cherche au contraire à séduire et à retenir l’attention en mettant l’accent sur les particularités du média même, qui fascine parce que neuf. Immédiateté et hypermédiateté – traductions un peu maladroites de « immediacy » et « hypermediacy » – ne sont pas des propriétés absolues des médias, mais des effets de sens qui naissent de la reprise et de la « correction » d’un média par l’autre. Comme le monde médiatique n’arrête pas de changer, immédiateté et hypermédiateté sont elles aussi sujettes à toutes sortes de modifications: leurs effets peuvent s’user, à tel point que certains médias d’abord perçus comme immédiats peuvent finir par être vus comme hypermédiatiques et inversement.

Les recherches de Bolter et Grusin ont fait l’objet de nombreuses discussions, qui se sont concentrées sur trois éléments, dont Gaudreault et Marion (2013) offrent une belle synthèse dans leur analyse du lieu commun de la mort du cinéma à l’ère du numérique.

1) La linérarité excessive de la théorie, qui a du mal à penser les phénomènes d’anachronisme (car beaucoup de médias anciens « survivent » sous une forme ou sous une autre, et il n’est pas rare qu’on y revienne, par exemple avec le vinyle).

2) La téléologie implicite du système – et à cet égard la traduction initiale de « remediation » par « remédiation » a sûrement eu le tort de mettre un trop grand accent sur cette idée d’amélioration d’un média par l’autre (« remédiatisation » par contre est un terme plus neutre).

3) Le binarisme des rapports entre médias, qui réduit le champ médiatique au couple ancien versus nouveau, omettant ainsi la complexité des rapports entre divers médias au sein de séries ou ensembles médiatiques moins homogènes.

Références en anglais

Bolter, Jay David & Richard Grusin (1999), Remediation, Cambridge & London, MIT University Press.

Gitelman, Lisa (2006), Always Already New Media, Cambridge (MA), MIT Press.

Hutcheon, Linda et Siobhan O’Flynn (2012), A Theory of Adaptation, New York, Routledge, 2e édition.

Jenkins, Henry (2016), « Transmedia What? ». En ligne, URL : https://immerse.news/transmedia-what-15edf6b61daa

McLuhan, Marshall (1964), Understanding Media, Toronto, University of Toronto Press.

Murray, Simone (2012), The Adaptation industry, London, Routledge.

Références en français

Baetens, Jan (2014), « Le médium n’est pas soluble dans les médias de masse », Hermès, n° 70, p. 40-45, en ligne, URL : http://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2014-3-page-40.htm

Baroni, Raphaël (2017), « Pour une narratologie transmédiale », Poétique, n° 182, p. 155-172.

Gaudreault, André & Philippe Marion (2013), La Fin du cinéma ?, Paris, Colin.

McLuhan, Marshal (1968), Pour comprendre les médias, Paris, Seuil.

Thérenty, Marie-Ève (2007), La littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXe siècle, Paris, Seuil.

Pour citer cet article

Jan Baetens, « Remédiatisation / Remediation », Glossaire du RéNaF, mis en ligne le 19 septembre 2018, URL: http://wp.unil.ch/narratologie/2018/09/remediatisation-remediation/