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Un Marivaux au goût moderne

Par Lisa Tagliabue

La Seconde Surprise de l’amour / De Marivaux / mise en scène de Valentin Rossier / du 6 novembre au 9 novembre 2014 / La Grange de Dorigny / plus d’infos / en tournée jusqu’au 22 novembre 2014

Copyright : Marc Vanappleghem

Dans La Seconde Surprise de l’amour, pièce de Marivaux en trois actes et en prose représentée pour la première fois en 1727, deux personnages trop orgueilleux peinent à s’avouer clairement leurs sentiments amoureux. Valentin Rossier travaille ici avec précision la question des limites, celles des discours et celles de la scène.

La comédie de Marivaux parle d’amour, et des difficultés que l’amour peut rencontrer sur son chemin. D’un côté, il y a la Marquise, belle et jeune veuve qui pleure son mari trop vite perdu, de l’autre il y a le Chevalier, lui aussi désespéré par la perte de sa maîtresse Angélique. Tous deux de noir habillés, ils sont convaincus de ne jamais pouvoir être réconfortés. Leurs deux serviteurs, la pétillante Lisette et Lubin, le valet du Chevalier, tentent désespérément de les sortir de leur mélancolie, et de leur faire avouer leurs sentiments réciproques. Le Chevalier et la Marquise sont en effet trop orgueilleux pour admettre que ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre est bien plus qu’un simple sentiment d’amitié.

Valentin Rossier propose une lecture très contemporaine de cette comédie du début du XVIIIe siècle. La langue de Marivaux, complexe et raffinée, notamment dans la bouche des personnages haut-placés, sort ici vive et moderne. Les discours entre la Marquise et le Chevalier se chargent d’émotions grâce au jeu de Marie Druc et de Valentin Rossier ; ils prennent vie entre leurs mains. Avec un langage moins sophistiqué que celui de leurs maîtres, Anna Pieri (la malicieuse Lisette) et Paolo Dos Santos (un Lubin en version « vacances à la plage ») donnent du peps aux dialogues. Ils créent un langage contemporain par le biais de leurs mouvements et de leurs interactions.

Mais l’aspect le plus intéressant de cette mise en scène est sans doute le sentiment d’incomplétude qui domine dans toute la pièce. Les non-dits entre la Marquise et le Chevalier, leurs sentiments non avoués, trouvent un écho dans le décor, qui est intentionnellement inachevé et indéfini : un non-lieu où tous les endroits sont possibles. Des panneaux qui rappellent des écrans de Shoji, typiques des maisons japonaises, encadrent la scène. Par terre, une espèce de matériau rouge évoque les terrains de jeu ou de tennis. Et un rideau transparent au fond, derrière lequel on aperçoit un lampadaire pompeux. Les brefs intervalles entre les actes concourent à procurer cette sensation d’indéfini. La scène est plongée dans l’obscurité, mais celle-ci n’est pas totale. On aperçoit ainsi les personnages et leurs gestes. L’impression de séparation nette et précise entre les actes n’est pas complète. Il y a un effet de continuité, une rupture inachevée entre les trois actes. Les images des actes précédents demeurent dans les suivants.

La mise en scène de Valentin Rossier est fidèle au texte de Marivaux tout en relevant d’un parti-pris contemporain, où les limites ne sont plus si clairement définies, où la séparation entre la représentation et le réel, entre la scène proprement dite et le reste du théâtre, n’est pas radicale : une pièce classique qui parvient à se détacher de l’univers strict de son auteur, le monde de Marivaux avec l’expressivité et la liberté d’un théâtre moderne.

Un Charlie Chaplin d’aujourd’hui

Par Lisa Tagliabue

Hallo / de Martin Zimmermann / du 4 au 22 novembre 2014 / Théâtre de Vidy / plus d’infos

Copyright : officiel

Hallo, première pièce solo de l’artiste suisse Martin Zimmermann, est un dialogue muet, où le corps est le seul moyen d’expression – une vitrine où il se met en scène.

Martin Zimmermann, habitué de la scène suisse, crée pour la première fois une pièce en solo. Si en Suisse et à l’étranger le duo Zimmermann & de Perrot est une institution dans le monde du théâtre contemporain, l’artiste seul est en passe de le devenir lui aussi.

Hallo – à la fois « il y a quelqu’un ? » et « Salut » – est un spectacle dans lequel l’artiste et son corps sont les seuls protagonistes. Zimmermann s’exprime de manière si parfaite et absolue avec ce corps, usé par les nombreuses années passées sur scène, que les mots sont superflus. Sa mimique faciale, extraordinaire, transmet ses pensées et ses sentiments ; cet artiste formidable fait éclater de rire la salle ou la fait taire avec un simple regard. Un Charlie Chaplin contemporain. Car comme Chaplin, Zimmermann communique avec ses mouvements. Il se transforme à fur et à mesure que les minutes s’écoulent. Il change d’habits, ou pour mieux dire il rajoute et enlève le chapeau melon, l’imperméable (grâce auquel il peut se camoufler avec les planches de bois qui forment le décor), les shorts en jeans trop grands pour lui, et bien d’autres éléments encore. Il est caméléon. Il devient partie intégrante du décor, non seulement au moment où il porte le manteau au décor bois, mais aussi lorsque il joue à cache-cache avec la caisse en bois qui se transforme et se reforme dans ses mains. Ou encore au moment où il s’amuse avec l’énorme cadre en métal pliable : parfois il est dessus, parfois dedans, parfois il se plie avec … . Il joue aussi avec un mannequin, habillé comme lui en leggins noir et t-shirt blanc, qui devient une sorte d’alter ego.

Hallo est un spectacle total et global. Global car quelle que soit votre langue – français, allemand ou même chinois – Zimmermann va vous parler. Il va parler à vos sens et vous allez rester fascinés par cet artiste qui ne connaît pas de limites. Son vocabulaire est universel. Hallo, c’est une seule petite heure de spectacle dans laquelle vous serez transportés dans un univers expressif et captivant. Mais tous les mots ne seront pas suffisants : dépêchez vous de réserver vos places au Théâtre de Vidy.

Une commedia dell’arte contemporaine et déchaînée

Par Lisa Tagliabue

Les Jumeaux vénitiens / de Carlo Goldoni / mise en scène de Mathias Simons / du 28 octobre au 14 novembre 2014 / Théâtre de Carouge / plus d’infos

Copyright : officiel

Un mélange de personnages, d’histoires, de quiproquos mais aussi d’époques : la comédie de Goldoni Les Jumeaux vénitiens se transforme, sous les mains de Mathias Simons, en une pétillante représentation sur un registre délibérément contemporain.

Sur scène, une toile peinte, positionnée à environ un mètre de hauteur, coupe le plateau. C’est un tableau de style Canaletto représentant une ville. Derrière, des jambes, une dizaine de paires. La mise en scène de Mathias Simons, dépouillée sur le plan des objets, est pensée pour mettre en valeur le jeu des acteurs, point focal du spectacle et véritable force de cette pétillante représentation.

L’histoire en elle-même est déjà celle d’une très belle comédie italienne, avec des situations improbables et drôles, mais c’est grâce à la virtuosité des acteurs que l’intrigue prend vie. Fabrice Murgia rend de manière exemplaire à la fois le brillant Tonino et le rustre Bergamasque Zanetto. Ces deux frères jumeaux, séparés peu après leur naissance, se retrouvent sans le savoir tous les deux à Vérone, pour des questions d’amour. La présence de ces deux individus, qui ignorent leur existence réciproque, va donner lieu à des quiproquos sans fin. La comédien arrive à passer d’un frère à l’autre avec tant de naturel qu’il donne l’impression qu’il y a non seulement deux frères vénitiens … mais aussi deux Murgia sur scène. Vincent Cahay interprète lui aussi avec une énergie admirable le personnage de Pancrace, le plus ingrat et mesquin de toute la pièce. Cahay, grâce à sa mimique faciale et à l’expressivité de son corps amplifie le caractère de Pancrace. Il arrive à transmettre la méchanceté avec laquelle son personnage manipule les gens. Il y a aussi les maschere, les personnages archétypiques de la commedia dell’arte, comme Arlequin, Colombine, sans oublier Brighella, eux aussi joués avec habileté ; ou encore Florindo et Lelio, qui combattent pour le cœur de Béatrice à pas de break dance et de battle rap.

Ce qui frappe dans le spectacle de Mathias Simons, c’est aussi le registre contemporain. Si certains détails des habits, comme les colli a sbuffo, peuvent rappeler l’époque de Goldoni, une grande partie des tenues sort tout juste d’un magasin d’aujourd’hui : sneakers, shorts sportifs, minijupes. Ajoutons à cela des mouvements dignes de danseurs contemporains, quand ils ne sont pas de l’ordre du cirque… Mathias Simons transpose de nos jours une histoire écrite au XVIIIe siècle, sans pour autant perdre la force comique de la pièce originale.

Si à l’époque de Goldoni cette pièce faisait éclater de rire la salle, il en a été de même pour le public présent lors de la première au Théâtre de Carouge. Si vous aussi avez envie de passer un agréable moment de détente et de joie, n’hésitez pas à aller voir Les Jumeaux vénitiens à Carouge jusqu’au 14 novembre.

 

Le drame de l’excessivité

Par Lisa Tagliabue

D’après William Faulkner / mise en scène Séverine Chavrier / du 25 septembre au 12 octobre 2014 / Théâtre Vidy Lausanne / plus d’infos

Copyright : Samuel Rubio

Les Palmiers sauvages de Séverine Chavrier est une expérience d’expressivité théâtrale qui mélange à la fois la performance, le texte, la musique et la vidéo. Séverine Chavrier, à partir d’un roman de l’américain William Faulkner, met en scène un drame où les extrêmes et le too much sont les vrais protagonistes.

Dès les premières scènes on s’aperçoit que Les Palmiers sauvages n’est pas une adaptation classique et fidèle du texte de Faulkner. Bien sûr, il y a Harry et Charlotte : lui, trente-trois ans, un travail comme interne dans un hôpital et aucune idée de ce qu’est l’Amour. Elle, jeune femme, mère et épouse, qui a peut-être connu trop tôt l’amour et le sexe. Ils se rencontrent, ils s’aiment, d’un amour fou, sauvage. Ils quittent tout et tous. Ils partent vers d’autres lieux, des lieux où personne ne les connaît, où ils peuvent vivre sans devoir s’expliquer. Un amour dont tout le monde rêve, mais que peu de personnes rencontrent. Et après tout cela, le drame. Une tragédie qui porte le nom de grossesse. Un enfant, qui aurait pu être le symbole de l’amour, de l’union entre deux personnes, devient le symbole de la haine, de la crise pour Harry et Charlotte, et va les conduire d’un côté à l’enfermement et de l’autre à la mort.

Le spectacle, pensé et mis en scène par la jeune française Séverine Chavrier, est avant tout une expérimentation et une expérience d’expression artistique. Il y a les jeux de lumières, qui le plus souvent prennent la forme d’une absence totale de lumière. Les va-et-vient de l’éclairage, les moments de noir dans lesquels la salle est plongée, sont si nombreux qu’on s’habitue presque à voir dans l’obscurité. On arrive presque à saisir les déplacements rapides des acteurs entre un flash et un autre. La lumière donne aussi un caractère aux discours de Charlotte et de son amant. Elle arrive à faire vivre un texte que parfois on perçoit comme absent, effacé par la musique. Cette dernière, par moments douce et calme, d’autres fois forte et piquante comme une lame de métal, accentue l’expression des sentiments des personnages, leurs cris d’amours, mais pas suffisamment toutefois pour atteindre entièrement ce but. La vidéo est aussi une partie intégrante de la mise en scène de Chavrier. Sur le fond de la scène, un écran projette des images, des vidéos prises en direct du spectacle ou tournées à l’extérieur de la salle : un spectacle dans le spectacle. Un nombre considérable d’objets et de mobilier viennent faire cadre au tout. Matelas (au moins une douzaine), lits, chaises empilées qui donnent l’impression d’un imposant château de cartes précaire, des palettes industrielles sur lesquelles un dizaine de caisses de bières sont posées. Et encore une immense étagère remplie de manière exagérée d’énormes boîtes de conserve, et bien plus.

Où sont Harry et Charlotte au milieu de tout cela ? Où est donc l’histoire d’amour, le désespoir de ces deux amants ? Le jeu des acteurs rappelle davantage une performance dans laquelle l’importance est donnée à la présence physique plus qu’au récit. Pendant tout le spectacle, les deux jeunes acteurs sautent, dansent, bougent, déplacent les objets. Leurs mouvements ont le dessus sur leurs voix. Au milieu de cette imposante mise en scène, ces deux acteurs se perdent, ils deviennent une partie de la scénographie et du reste. L’impression qui en dérive est celle d’un spectacle où l’histoire d’amour de Charlotte et d’Harry, leur drame, leur descente aux enfers, n’est plus qu’une simple et banale histoire dans l’océan d’éléments présents. On n’arrive pas à lire entre tous ces éléments. On se sent perdus, phagocytés par cette immense mise en scène. La pièce se transforme en spectacle total, mais qui n’arrive malheureusement pas à communiquer sa force au public. Pourquoi avoir choisi un roman d’un prix Nobel, si l’histoire n’est ici qu’un prétexte ?

 

Vérité douteuse. Masque d’apparence. Rien n’échappe au destin.

Par Lisa Tagliabue

Une critique du spectacle :
Nobody dies in dreamland / par la Cie Love Love Hou ! en collaboration avec la Cie Latitude45 / mise en scène Attilio Sandro Palese / Théâtre 2.21 à Lausanne / du 3 au 8 juin 2014 / plus d’infos

© Attilio Sandro Palese

© Attilio Sandro Palese

Nobody dies in Dreamland est une tragédie shakespearienne contemporaine sur fond de néons froids, de musique techno et de personnages compliqués et comiques à la fois. Il y a deux histoires d’amour et deux drames. Une sorte de double Roméo et Juliette du XXIe siècle. D’un côté Luca et Myriam, pauvres, en quête constante de travail et d’argent. De l’autre, Raphaël et sa femme, un couple heureux, du moins en apparence, et aisé. Deux couples aux antipodes l’un de l’autre réunis par un destin cruel qui fait tout pour les séparer.

Raphaël prononce un monologue sans fin sur ses vacances en Thaïlande, la terre du kitsch et du fake. Il raconte le bien-être du soleil, de la mer, du dolce far niente. Aussitôt, toutes ces belles paroles, ces belles images, trop belles pour être vraies, font surgir en nous une question : ne cache-t-il pas par ce discours un profond malheur ? Raphaël n’est pas la personne qu’il veut montrer. Il se sent mal dans ses baskets. Il ne cesse pas de se comparer à ses collègues, notamment à Dédé, un vieux et très cher ami d’enfance de sa femme, qui est aussi, par malheur, son supérieur. Chez sa femme, le discours est le même. Elle est attirante, en pleine forme, sûre d’elle. Mais derrière cette apparence, elle aussi cache autre chose. Elle est à la recherche continuelle de l’approbation des autres. Elle craint le jugement d’autrui plus que la vieillesse et la mort. N’est-elle pas un exemple parfait de la société actuelle ? D’une société qui n’a plus de besoins vitaux réels, mais des exigences désormais plus profondes, destructives et dangereuses, comme la volonté de paraître toujours parfaits et heureux aux yeux des autres ? Raphaël et sa femme sont le cliché du couple de cette société superficielle fondée sur l’image.

En face, Luca et sa femme. Elle, forte, grande gueule, un peu punk, un peu garçon manqué. C’est elle qui ramène l’argent à la maison. Lui, alcoolique, sans travail, toujours en train de « glander », avec un désir constant d’aider sa famille et une toute aussi constante incapacité à le faire. Cela jusqu’au jour où il s’engage dans l’armée. Luca quitte sa famille avec la volonté de devenir enfin le mari et le père qu’il n’a jamais été. C’est à partir de ce moment que les choses empirent. Elle, désormais seule, s’appuie sur un prêtre (devrait-on plutôt l’appeler un Dieu, vu les airs qu’il se donne ?). Luca est confronté au même démon-dieu que sa chère Myriam. Le couple est mis à l’épreuve. Comme les deux amanti di Verona, évoqués et incarnés explicitement, ils doivent surmonter les épreuves de la vie pour pouvoir finalement être heureux et éviter de succomber aux machinations du prêtre.

Chez Luca, ainsi que chez Raphaël, la question du destin est primordiale. Ils sont plus proches que ce qui apparaît à première vue. Tous deux tentent désespérément d’échapper au destin, à ce dessein divin, qui peut être plus cruel qu’un couteau pointé dans le dos. Ils essaient de changer les choses, de s’enfuir du rôle qui leur a été attribué. Arriveront-ils à le faire ? Ou vont-ils céder face à une force plus grande qu’eux ?

Si vous êtes intrigués par les questions profondes qui sous-tendent ce spectacle, Nobody dies in Dreamland est à voir jusqu’à dimanche 8 juin au Théâtre 2.21 à Lausanne.

 

Quand la commedia dell’arte et la science se rencontrent

Par Lisa Tagliabue

Une critique du spectacle :
Galilée, le mécano / de Francesco Niccolini, Marco Paolini et Michela Signori / mise en scène Charles Tordjman / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 7 au 31 mai 2014 / plus d’infos

© Mario del Curto

Galilée, le mécano est une comédie fascinante, un monologue vif. Deux heures de spectacle qui passent en une seconde. Marco Paolini nous raconte, à sa manière, l’histoire de Galileo Galilei, le fameux scientifique italien du XVIIe siècle, mais il évoque aussi l’histoire du théâtre, de son théâtre, en Italie. Dans les mains de cet incroyable acteur-auteur-metteur en scène, la vie de Galilée devient l’objet d’une représentation drôle et satirique.

Nous savons tous qui est Galilée, et l’importance qu’il a eue pour la science et pour la compréhension du système solaire. Certains d’entre nous ont peut-être aussi eu l’occasion de lire le célèbre ouvrage de Bertolt Brecht La Vie de Galilée, composé à la fin des années 1930. Cependant, même avec toutes ces connaissances, le Galilée de Paolini réussit à nous surprendre et à nous stupéfier.

Le comédien est seul en scène. Un piano et une étrange construction métallique en forme d’ellipse – incarne-t-elle l’univers ? – lui tiennent compagnie. Paolini est là, devant nous tous, concret et vivant. Dès les premiers moments, son habileté et sa qualité transparaissent d’une manière totale et sublime. Tout d’abord à travers sa manière de s’exprimer. Il passe du français à l’italien de manière si désinvolte et comique que même lors des répliques dans la langue de Dante, tout le monde rit. Il arrive à parler en florentin, en vénitien, à prendre un accent plus méridional, et en même temps à prononcer des phrases rapides en français, le tout sans jamais ennuyer et laisser personne indifférent. La force de Paolini et de cet extraordinaire monologue théâtral est là. Il évoque les anecdotes de la vie de Galilée, ses recherches et les problèmes qui les suivirent, il tient même un petit cours sur l’histoire de la philosophie, et cela en gardant toujours un esprit comique, propre aux plus grands comédiens dell’arte.

Son Galilée, ses inquisiteurs, ses dogi sont tous, comme lui-même le dit, des maschere. Nous aurions donc pu croire que pour réussir à faire passer des personnages si différents et même si tragiques, il aurait dû garder une distance avec eux. Mais l’aspect étonnant de cette pièce est qu’en réalité c’est l’exact contraire. Il se fond et confond, de façon absolue et magistrale, avec Galilée et les autres personnages, en conservant toujours sa théâtralité comique. Paolini et Galilée deviennent ainsi une seule personne. Galilée prend vie à travers l’acteur, et ce dernier parle de la commedia dell’arte, de son métier, à travers Galilée. Dans Galilée, le mécano, une fusion totale se produit entre science et comédie.

Cette assimilation entre science et comédie, entre acteur et personnage, n’est d’ailleurs pas la seule à avoir lieu pendant les deux heures du spectacle. Marco Paolini dialogue constamment avec le public présent. Sa manière de s’adresser au public et d’instaurer avec celui-ci des liens immédiats est stupéfiante. Dès le début, en effet, les spectateurs comprennent que ce qu’ils s’apprêtent à voir n’est pas une simple pièce de théâtre, mais plutôt une conversation avec eux, sur Galilée et son livre, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde. Le spectacle s’ouvre en effet par une simple sollicitation. Paolini demande à la salle de faire « une minute de révolution ». Certains se mettent donc à crier, d’autres sifflent, d’autres encore chantent Bandiera Rossa et ainsi de suite. Si Galilée, le mécano est un monologue et s’il n’y a qu’un seul acteur sur scène, les spectateurs font eux aussi partie intégrante de la pièce. Le comédien donne ainsi une nouvelle interprétation et un nouveau visage au dialogue imaginé par Galilée dans le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde. Les protagonistes ne sont plus Salviati, Simplicio et Sagredo, mais Marco Paolini et les spectateurs. La scène n’est plus uniquement l’endroit physiquement marqué comme tel, mais la globalité de la salle René Gonzalez du Théâtre de Vidy. Paolini et Galilée sont tous les deux des artistes de la commedia dell’arte, l’un à ses débuts et l’autre aujourd’hui.

Paolini invite le public à devenir une voix dans son monologue théâtral autour de la figure de Galileo Galilei. Il propose un théâtre de narration drôle et par moment satirique. Amants du théâtre, de la commedia ou passionnés par la science, Galilée, le mécano est à voir au Théâtre de Vidy jusqu’à fin mai.

 

Quand l’être humain se retrouve derrière les barreaux

Par Lisa Tagliabue

Une critique du spectacle :
Misterioso 119 / de Koffi Kwahulé / mise en scène Cédric Dorier / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 11 au 30 mars 2014 / plus d’infos

© Mario del Curto

Une fois que les spectateurs ont pris place dans l’énorme cube métallique à moitié suspendu dans l’air, une sorte de cage flottante, qu’est la Salle René Gonzalez du Théâtre de Vidy, les lumières s’éteignent. Une musique d’un rythme tonnant casse le vide que l’obscurité a créé. Onze femmes dans la pénombre. Elles sont agenouillées, elles nettoient le sol. Leurs voix créent un mélange absurde, presque animal, de sons et de paroles. Sont-elles des femmes ? Sont-elles des animaux ? Ou sont-elles tout simplement des êtres humains reclus ?

Les lumières s’allument en dévoilant la scénographie. L’image qui en dérive, et qui va être présente tout au long du spectacle, est celle du musical de Rob Marshall Chicago, et plus précisément la scène de Cell Block Tango. Ici aussi, nous retrouvons des femmes enfermées. Ici aussi, leurs habits ne sont pas ceux qui seraient conformes au lieu, la prison. Ici aussi, ces femmes se racontent, elles parlent de leurs crimes.

Mais il s’agit ici d’autre chose. Misterioso-119 n’est pas un musical, les chorégraphies ne sont pas au centre de l’histoire. Certes, il y est question de musique, ou plutôt d’une chanson en particulier, Misterioso de Thelonious Monk ; mais Misterioso-119 est beaucoup plus que cela.

Le décor, un échafaudage mobile divisé en trois parties, est imposant. Il occupe, tout au long du spectacle, l’ensemble de la scène. Les trois parties de l’échafaudage sont souvent déplacées. La structure métallique peut ainsi former une séparation nette entre le « dedans » et le « dehors », mais elle peut aussi se transformer en autre chose qu’une prison, comme par exemple le banc sur lequel les prisonnières se confient et parlent d’elles-mêmes.

Les onze femmes enfermées, quant à elles, ne sont pas des prisonnières classiques. Par le biais des habits, très différenciés, les prisonnières gardent chacune leur individualité. Il y a la femme fatale, la sportive, la rockeuse, la romantique et toutes sortes d’autres femmes. Elles peuvent ainsi être vues comme une sorte d’échantillon, pour ne pas dire l’échantillon, des femmes de notre société.

Au fur et à mesure que le spectacle avance, nous en apprenons plus sur les raisons pour lesquelles ces femmes se trouvent derrière les barreaux. Leurs crimes sont eux aussi une sorte d’échantillon des peurs et des problèmes des femmes modernes. Il y a notamment celle qui n’aime pas son corps, qui ne veut pas être mère.

Néanmoins, sous leur diversité, ces femmes forment de plus en plus une unité au fil de la représentation. Elles deviennent une entité unique, guidée par la nécessité de survivre et par la peur paradoxale de devoir tôt ou tard quitter ce lieu si familier qu’est devenue la prison. Car si pour nous le pénitencier est un lieu horrible, de manque de liberté, d’anéantissement de la personne, pour ces onze femmes il s’agit du seul lieu où elles ne craignent pas, où elles peuvent être les personnes qu’elles sont, où elles peuvent s’exprimer librement. Grâce aux barreaux qui les séparent du reste du monde, elles ont pu retrouver leur liberté. Une liberté qui n’est pas celle du corps, du mouvement, mais celle de leur esprit, dans leur corps.

Cela pousse à se demander si nous ne vivons pas, nous aussi, dans une prison gigantesque, sans barrières physiques. Dans une prison faite d’apparences, d’images, de règles de conduite, de peurs.

Misterioso-119 nous fait ainsi penser et réfléchir, d’une manière directe mais subtile, sur nous-mêmes, et nous fait prendre conscience que les barreaux de la prison ne sont pas ceux que nous voyons sur scène, mais bien ceux que les autres nous imposent.

Plus qu’une musique de jazz, plus qu’une pièce de théâtre. Misterioso-119 est le miroir de la société contemporaine, de ses faiblesses et de ses peurs.