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L’étourdi et les herbes folles

Par Laure-Elie Hoegen

Une critique du spectacle :

Perdre le nord / de Christiane Thébert et Claude Thébert / TPR-Théâtre populaire Romand (Hors les murs) / La Chaux-de-Fonds / 21 juin 2017

© Dorothée Thébert Filliger

Soit : les boussoles, les montres automatiques ou de luxe et les meubles immuables sont conçus pour nous soutenir dans notre quête d’orientation, de sens et d’ordre de vie dans le temps qui nous est inéluctablement imparti. C’est avec Lionel Brady et Claude Thébert que pourtant l’on s’octroie, en l’espace d’une soirée, la nécessaire liberté de guetter les herbes folles. Parsemées autour de nous, irréductibles malgré le temps qui passe, aux repères et aux racines fixes, elles perdent le nord pour un brin d’air frais. Prêtons-nous aussi au jeu du vent et du soleil en accueillant, dans les jardins, sous le Mont Jura, leurs mots ailés.

On aimerait les appeler Jeannot et Pierrot. Et raconter aux pipelettes du village que… Par un beau matin de solstice d’été, Jeannot et Pierrot, les vagabonds, se sont mis en chemin, leur baluchon jeté sur l’épaule, un vieux vinyle de Bashung dans leur sac en bandoulière, le béret vissé sur la tête et le veston – pour la touche bien sûr – et le carnet de poésie glissé dans la poche intérieure. En réalité, les deux bonhommes ouvrent leurs grands cartons sur scène et rapportent des anecdotes pour chaque objet qu’ils y trouvent. Ils sont chiffonniers, moissonnent dans les villes et collectent cravates, rideaux de velours ou simplement paroles jetées en l’air, comme si, grâce à eux, l’obsolescence n’était plus de rigueur, et que le voyage ne s’arrêtait pas, même pour les pensées et les vœux secrets de vadrouille.

Ils ont la voix des crieurs d’antan, dont l’écho caresse les murs des façades. Au soleil couchant, on prête l’oreille à leurs rêves et à leurs récriminations. Mais pourquoi, bon sang, s’afflige-t-on des fenêtres scellées et une montre au poignet, réglée en avance ? Ne faudrait-il pas vivre ce jour comme si c’était le premier et que l’on n’avait rien parce que… mais faut-il vraiment s’encanailler et posséder, comme chaque Américain, une perceuse par foyer pour ne la manier que cent-trente fois par an… pour se retrouver entassé comme un vieux carton dans son propre appartement ? La chèvre de M. Seguin avait donc raison. Autant profiter d’une liberté éphémère au risque d’une mort certaine, plutôt que d’être claquemuré dans un confort factice. Au diable, tout cela ! Une dynamique s’installe entre le jeune et l’aîné, ouvrant un débat dans nos intérieurs autour de la vraie question : « Quelle est la place de l’imaginaire dans notre réalité quotidienne? »

Tandis que l’un adresse ses questionnements aux spectateurs, l’autre l’accompagne par de petites moues et interjections, s’invite parmi les spectateurs et ranime nos souvenirs d’enfants irresponsables en nous distribuant des billes ou des bonbons. On ne se sent ni accusé, ni meurtri par la culpabilité de mener une vie de la meilleure façon que l’on peut… finalement. D’ailleurs, le ton ne devient jamais féroce, et ne prend pas le risque de faire tomber l’atmosphère poétique qui règne parmi les deux comédiens et autour d’eux. S’ils alignent des pensées très littéraires, s’ils échangent des avis sur l’avenir en faisant fi de leur précarité, c’est pour mieux nous convaincre qu’il subsiste en chacun de nous, malgré la disparition des ours polaires et la rareté croissante du café Arabica, une confiance en l’humanité et en la beauté. Il suffit peut être d’y être simplement attentif pour perdre le nord sans perdre la tête.

Les deux comédiens se désignent eux-mêmes comme « artistes portatifs ». Ils sont partisans d’un théâtre de la mobilité, qui sait s’installer là où on l’aime, se retrouver et bavarder de ce qui nous agite : les jardins, les grandes places, la rue. Aucune lumière ou artifice particulier ne vient soutenir les deux comédiens et l’on s’interroge à propos de cette nouvelle forme de théâtre. Ils sont là, avant toute forme d’intrigue, pour éveiller en nous ces moments de réflexion intime et les porter au grand public. Il s’agit de brasser de grandes valeurs par petits coups délicats : une chanson, un adage ou simplement une histoire pour enfants. Par cette mobilité de la scène, les comédiens n’ont que très peu de possibilités de repli ou d’appui de jeu, ils se lancent et c’est un geste en notre faveur. Quel était, déjà, le bon goût de l’incertitude ?

 

Les ailes de l’espoir

Par Laure-Elie Hoegen

Very bat trip / Conception : Fabrice Melquiot / Réalisation : Eric Linder, Fabrice Melquiot et Pascal Moeschler / Théâtre Am Stram Gram – hors les murs dans le Bois de la Bâtie / du 8 au 11 juin / Plus d’infos

© Am Stram Gram

Tandis que les joggeurs invétérés et les promeneurs nocturnes peuplent le Bois de la Bâtie et se défont de leurs fureurs, nous sommes emmenés au bord du Rhône, le cœur palpitant de curiosité en quête de sensations fortes. Durant ces quelques nuits, on guette, le temps d’un spectacle, les chiroptères qui arpentent les arcades sous le Pont Butin, devenues le refuge éphémère d’une cérémonie envoûtante, comme un very bad trip.

Cela pourrait être à première vue un dimanche au Jardin Botanique, où l’on écoute un scientifique passionné. Il explique aux enfants, entourés d’adultes qui reviennent sur les bancs de l’école, le monde méconnu des chasseurs nyctalopes aux doigts ailés. Un mammifère sur trois appartient à cette grande famille porteuse de mythes trop souvent maléfiques. Dracula le vampire, Batman le justicier de l’ombre ou les envols crépusculaires de chauve-souris nourrissent nos imaginaires.

Au fil du discours, les couleurs d’une nuit indigo sinuent entre les spectateurs au son planant de la batterie des Young Gods. Et voici que Fabrice Melquiot surprend en opérant l’inversion du mythe : c’est l’histoire d’Alice et son père sauvés des eaux à l’autre bout du monde par une chauve-souris.

Le scientifique s’éclipse sur une dernière information : il n’y a pas de chauve-souris sans radar. C’est ce dernier qui les guide et leur permet d’éviter les dangers. Indonésie, 2004. Le tsunami provoque la fuite de milliers d’animaux alertés par la menace mortelle que leur révèle leur sens aiguisé de la survie. « Te souviens-tu, Alice », demande le père à sa fille aux yeux cernés de noir, « du battement d’ailes en plein jour de notre chauve-souris ? » La bête leur avait donné le signal du départ. Dans cette période d’adolescence qui semble marquée pour Alice par une solitude et une perte de sens, c’est ce souvenir qui la ranime lorsqu’elle veille le soir assise sur le rebord du Pont Butin, les pieds au-dessus du vide, tandis que son père fait mine de l’imaginer à ses cours de guitare ou au cinéma avec sa mère. À quoi bon s’alerter de ses fugues ?

Ils sont des survivants.

Le son lancinant de la guitare électrique soutient le dialogue naissant entre Alice et son père. Il tente de saisir l’imaginaire de sa fille et de comprendre comment sa pensée s’est figée sur l’instant de survie, alors qu’elle échappait miraculeusement aux vagues. Alice est d’abord distante de son père, qui devient petit à petit son confident. Patiemment, il lui extirpe les mots transformés en images sous nos yeux : deux cordelistes imitent les envolées des chauves-souris, se cambrent, s’agitent en crapahutant du bas en haut des cordes sous les soupirs d’admiration du public. Les deux athlètes virevoltent une fois posés sur le sol et suivent une chorégraphie qui imite les bonds agiles et les heurts des bêtes dans l’air. Ces entrechocs ne sont-ils pas une métaphore des oscillations d’Alice entre inclusion et appartenance ou exclusion et solitude ? La performance, qui mêle différents arts, comme la danse et le cirque, avec une parfaite mesure, est époustouflante. Enfin, les danseurs nichent tous deux dans les espaces vides du Pont Butin et nous rappellent les volatiles qui s’en vont à tire d’ailes retrouver les grands espaces.

Nous sommes pris au cœur des ombres et des fictions qui habitent l’esprit d’Alice. Bientôt, la voix paternelle se fait rassurante et les danseurs cessent leurs sauts frénétiques. Ils ramènent leurs corps sur eux-mêmes, signifiant, par ce geste, le retour du grand calme après la tempête. C’est alors que, propulsé sur son fil aérien, surgit Batman, non plus comme le justicier mais comme une figure protectrice. Tous confèrent au bat trip d’Alice des allures lyriques, comme si la jeune fille, elle-même jusqu’ici créature maléfique de la nuit, parvenait à rendre ses peurs poétiques jusqu’à ne plus en être hantée, comme habitée par un espoir nouveau.

Apparitions enfantines

Par Laure-Elie Hoegen

You & Me / Par les Mummenschanz avec Floriana Frassetto, Christa Barrett, Kevin Blaser, Sara Hermann, Oliver Pfulg / Direction artistique : Eric Sauge / Théâtre du Jorat / du 30 mai au 4 juin / Plus d’infos

© Mummenschanz

Le soleil rose déclinant sur le champêtre Théâtre du Jorat est un cadre idéal pour le retour des Mummenschanz, teinté cette fois de romantisme, sur le thème de la rencontre et des attirances entre le You et le Me. Le public, venu en nombre dans l’abyssal espace joratien, frissonne et attend – bouche en cœur – les instants féeriques bien connus des tuyaux plissés et autres hommes pieuvres. Mais les Mummenschanz ont-il, après quarante ans de tournée, conservé leur prestige ?

Mesdames, Messieurs, tendez bien l’oreille ! Qui de nous donnera au plus vite la définition de Mummenschanz ? Alors ? Le moyen-haut-allemand nous est d’une aide précieuse et nous indique que schanz désigne le jeu de dés et Mummen l’accoutrement, le déguisement étrange. En somme, la rencontre hasardeuse de formes particulières. Nous y voilà.

Le terme prend le sens, dans nos contrées, de mascarade : un divertissement, fort de musique, de danse et de poésie, construit autour de scènes mythologiques, satiriques ou burlesques aux personnages masqués. Grâce à cet amalgame des arts de la scène, les Mummenschanz décrochent d’ailleurs plusieurs fois la palme du public, notamment à Broadway dès 1977 avec Bernie Schürch, Andres Bossard et Floriana Frassetto aux commandes. Cette culture visuelle a fait fureur et c’est ce dont chacun se souvient à l’arrivée de deux énormes mains bleues sur la scène, caressant la tête de leur cher public qui piaffe d’impatience. Dans la salle, on s’enorgueillit d’avoir vu les Mummenschanz quarante ans auparavant. Mais est-ce la tradition qui porte ce spectacle, ou y a-t-il une vraie nouveauté ?

Bernie Schürch a légué le flambeau au danseur chorégraphe Philipp Egli et, parfois, on devine de frêles débuts de chorégraphies rythmant les allées et venues des comédiens emmitouflés dans de grandes formes animées en mousse et en tissu plissé. Le spectacle s’articule autour de l’apparition et de la disparition d’êtres originaux : une feuille d’arbre géante, une girafe à la mâchoire désarticulée, une méduse rose et son compagnon en bleu, un énorme œuf menaçant de rouler dans la salle, des fleurs et des créatures aquatiques… C’est un saut dans l’enfance et le jeune public dans la salle, tout comme les grands-parents, laissent échapper de nombreux soupirs d’admiration. Comme lorsque nous contemplions les ombres chinoises défilant sur notre lampe magique, notre regard balance pendant le spectacle de gauche à droite. Soit, mais il faut tout de même relever qu’un tuyau qui se remue sur scène avec une boule rose à son sommet nous fait dériver sur un autre terrain.

Les allusions douteuses à une sexualité qui s’épanouirait entre le You et le Me reviennent sans relâche. Certes, c’est drôle mais la joie cesse rapidement lorsque l’on remarque, à plusieurs reprises au cours du spectacle, que le rôle des couleurs du rose féminin au bleu masculin n’a pas évolué depuis les années 80 et que l’on offre des chocolats Femina aux danseuses en fin de partie sous les applaudissements du public. Ces rappels du féminin-masculin sont particulièrement redondants lorsque les fleurs s’ouvrent à tout va dès qu’un manche en carton-pâte qui gigote les approche.

Les êtres aquatiques qui surviennent nous rappellent les profondeurs d’un lac helvétique aux silures démesurés, tout comme l’accompagnement sonore (une nouveauté pour cette troupe!) mi-africain mi-hip-hop fait surgir tout un monde d’adolescents et de danseurs en effervescence: c’est un délice. Toutefois, on aimerait que ces évocations-ci soient plus appuyées et marquées par une finesse d’esprit à la hauteur des images qui peuplent notre esprit. Certes, on apprécie les jeux d’éclairage qui transforment une roue de carton en machine folle aux rouages déréglés à deux doigts de l’explosion mais n’y avait-il rien d’autre que des bâches de plastique pour simuler les tentacules d’un calamar géant ? Force est de constater que le spectacle tourne hélas parfois réellement à la mascarade et on se détourne rapidement des danseurs déguisés en petites racailles qui font des selfies à tout va. Cela fait rire les enfants mais…T’en souvient-il, cher public, nous contemplions les grands battements d’ailes de papillon à la belle époque… Je me demande pourquoi, depuis les prouesses de Loïe Fuller, le monde des mimes et des turbans n’a pas pris son envol.

Un air de renouveau aux Osses

Par Laure-Elie Hoegen

Printemps des compagnies / Théâtre des Osses / du 19 au 21 mai et du 25 au 27 mai 2017 / Plus d’infos

Trois pièces en guise de perce-neige…de mai

La grande déesse rouge (Pourquoi as-tu laissé au cheval sa solitude ? / Conception Marie-Gili-Pierre d’après le recueil de Mahmoud Darwich / Mise en scène Natacha Koutchoumov / du 19 au 21 mai 2017 / Plus d’infos)

© Sylvain Chabloz

L’exil, c’est lorsque l’on part et que l’on ne reviendra pas. C’est la nostalgie des chants, des paysages arides de sa terre, des quatre murs qui résistent malgré notre départ et de l’enfant en soi qui restera là, sur ses idéaux bafoués. Une fois le pied posé sur l’autre rive, c’est l’indéniable nécessité de recréer son propre espace parmi la foule : Marie Gili-Pierre, entrant sur scène au Théâtre des Osses, nous y rend attentifs. Elle aborde ses propres thématiques en s’appropriant les vers de Mahmoud Darwich puis leur donne vie par ses gestes qui ressortent rouges sur le fond noir de la scène. Un instant poétique dans toute sa simplicité pour saisir la difficulté de vivre, au-delà des ruines et des obstacles.

Marie, dans sa robe rouge claquant, paraît pourtant si timide et maladroite. Comme une enfant, elle avance à petits pas parmi des assemblages en acier jaune fluo qui forment des cadres protecteurs au-dessus d’elle. Le regard des spectateurs ne sait où se poser parmi ces teintes vives, un peu comme dans une nuit étoilée, lorsqu’on hésite entre la ville éclairée et le ciel brillant. C’est une entrée facile, sans détours ni chichis, dans le monde poétique. Marie aborde le public d’un ton familier et confie ses pensées inhibées, ses impairs en tant que comédienne affublée d’une silhouette charpentée et si présente sur scène. On croit voir une fleur dans des décombres. Comment faire face au sentiment d’être si massif et imposant dans l’espace vide de la scène ? Faire meuble, se fondre dans le décor, ou décider d’habiter chaque recoin ? Marie nous montre comment s’approprier l’endroit hostile, là où l’on rencontre le regard des autres. Le spectateur ressent une chaleur qui émane de chacun des mots de cette comédienne au passé certainement lourd. Elle ouvre les portes de ce corps imposant et nous livre ses coups de cœur, dont ce titre Pourquoi as-tu laissé au cheval sa solitude ? qui lui (et nous) rappelle son parcours entre sa discrétion d’antan et sa renaissance en femme à l’identité solide.

« Ainsi comme les fenêtres, j’ouvre sur ce que je veux » : on admire la puissance de son élocution et la manière avec laquelle, forte de ses émotions, elle déclame les vers du poète palestinien. Je suis étonnée de voir sa réaction pleine de sang-froid face aux nuisances sonores dans la pièce, qui détournent notre attention. Marie, arborant son sourire et des yeux brillants qui balayent la salle, baisse parfois son regard, nous perd, mais nous reconquiert vite. Elle traverse et déplace les cadres d’acier et puis se pose comme une grande déesse de l’agriculture sur la terre de Palestine. Les tableaux qui défilent devant nous sont peut-être ces lieux où – appuyé contre un mur, à genoux sur le sol ou regardant vers le ciel – le poète écrivait. Marie, comme une fenêtre, nous raconte comment choisir ses souvenirs et se rappeler de ce qui fait du bien, même lorsqu’un ennemi, en Palestine, tape à la porte et qu’on ne peut plus sortir de chez soi lors du couvre-feu.

Et d’un coup trop brusque, on quitte le monde de l’imaginaire et on entend le poète et son oncle dans un reportage en toile de fond, qui livre les débâcles de la guerre en Palestine. Les cadres d’acier deviennent ces maisons esseulées, ils montrent les murs qui s’écroulent et où, même dans les grands madafés, le plaisir de palabrer n’est plus. Mais notre espace n’est plus là, il est ailleurs maintenant – là où l’exil nous a menés – et, seul, le cheval continue de se repaître dans le champ sec.

La fleur de l’âge dank eines Freundschaftspaktes (Welcome to paradise / de Nathalie Sabato, Ursula Hildebrand et Anne Jenny / mise en scène Julien Schmutz / du 19 au 21 mai 2017 / Plus d’infos)

©Printemps des compagnies

Parmi les verres à demi pleins et les bouteilles de grand vin débouchées, deux amies, unies l’une à l’autre comme de solides branches d’arbres, s’esclaffent sur leur âge mûr. Les deux actrices partagent un passé commun d’amitié et ont inventé une langue aux inspirations germanophones, francophones avec même un peu d’italien que l’on retrouve dans cette création. D’une pierre deux coups : la pièce revisite sur un mode polyglotte le mythe de l’immortalité d’Eos et Tithon et notre tabou de la vieillesse. Accrochez-vous, c’est déjanté !

Deux quinquas, l’esprit en fête et ivres de bonheur après un festin de reines, se dessinent dans le halo des bougies. Autour d’elles, des cadavres de bouteilles, des mégots, mais aussi des suites de verre en cristal jonchent sur le sol. Le regard s’arrête sur les ombres portées de chaque objet. C’est un moment de grâce, comme un tableau d’une fête impie. Les deux femmes aux cheveux de belle louve se sont mises sur leur trente-et-un, elles détaillent en long et en large les différents moments de la grande ribouldingue, s’enorgueillissent d’avoir autant la forme alors que Fanny, l’une d’entre elles, vient de souffler ses 51 bougies et elles dansent le tango, juchées sur des talons aiguilles, loin de tout tabou social : après tout qu’est-ce qu’être vieille ? Y-a-t-il vraiment un tournant défini ou est-ce plutôt une affaire de volonté ? Ces femmes sont magnifiques dans leurs parures de fête et n’ont aucune retenue. On fume, on s’éclate, bref la vie dans la fleur de l’âge.

Si vous ne connaissiez pas l’humour outre-sarin, c’est l’occasion rêvée. Les chaussettes rouges sur un ensemble vert sombre, prévoir un salto mortem du haut d’une falaise pour le prochain anniversaire alors qu’on avait déclaré soi-même, oui, soi-même, vouloir vivre en colocation avec ses vieilles amies toute sa vie. On saute d’un extrême à l’autre, d’une langue à l’autre même – das ist richtig dämlich !

Au fil du spectacle, pour changer un peu de l’humour frôlant le sol, on aime l’évocation des grands mythes comme celui d’Eos et Tithon… mais n’oublions pas qu’Eos a oublié de demander à Zeus la jeunesse éternelle pour Tithon – une erreur de débutant, ma foi ! Les deux noctambules revisitent également le mythique pacte faustien…livrer le salut de son âme au diable pour une jouissance éternelle, physique (la clope au bec, l’alcool à flots mais aussi l’élégante souplesse) et morale : l’amitié n’a pas de prix et ces deux femmes, célibataires, s’envolent à deux … Welcome to paradise ! Mais pas n’importe comment ! Un shot d’immortalité joue le rôle de Méphisto et voilà qu’on se retrouve dans la Auerbachs’ Keller.

Dans cet univers festif et léger sur le thème de l’immortalité, on traite pourtant de l’inéluctable avancée vers la mort. La manière des deux artistes d’aborder ce thème épineux calme nos propres peurs. Plusieurs noirs, comme pour symboliser les ruptures entre les différentes saisons de la vie permettent aux comédiennes de se changer sur scène. Du théâtre où l’on voit tout, même le temps qui passe : une aubaine!

Le temps marque leurs visages de soie, elles deviennent zombie puis golem et créatures de pierre, à la manière de ces mélèzes vieux de plus de mille ans. On s’esclaffe parce qu’elles ne pourront plus mourir, oui, mais on réalise aussi la beauté de ce temps sans arrêt, lorsque les deux femmes se figent à jamais, entourées de sacs plastiques anti-écologiques, tels des récifs dans l’eau éternelle.

Celui qui enferme ne peut être libre (¡Viva la revolucion! / De Zita Félixe et Céline Cesa / du 19 au 21 mai 2017 / Plus d’infos)

© Ponciano Flores Pérez

Sus à la couardise et aux prisons ! Les spectateurs sont confortablement assis au Resto-Bar et dégustent les dernières gouttes de la soirée. Viennent trois chanteuses, Céline Cesa et le duo des deux sœurs Amélie et Mathilde Cochard, comme pour mettre du piment dans ce manoir éclairé aux candélabres et riche en mets exquis : tommes à l’ail des ours, vins peuplés de goûts mélodieux, glace à la fleur de lait et au coulis fraise basilic. Le trio, déjà présent à Bulle et à Bâle avec ce spectacle en 2016, rapporte les mots fâchés, les mots déçus et ceux d’espoir des plus grands révolutionnaires. Neruda, Martin Luther King, Jean Sénac et Eluard… Les chanteuses murmurent, déclament ou racontent entre les lettres au poids lourd de résistance les paroles de ¡ Viva la revolucion! qui nous élèvent par-delà l’oppression. Et c’est ainsi que l’on comprend pourquoi la révolution est aussi signe d’amour et qu’elle féconde des années meilleures à venir.

« Qui osera dire que l’enthousiasme ne nous entraîne pas vers le précipice et que le printemps est accessible ? » Elles, justement.

Leurs voix, pures, nous font chavirer. Leurs facultés de polyglottes ont de quoi satisfaire les spectateurs de tous horizons ; même les passionnés de Schlager y trouveront leur compte. On applaudit avec entrain mais, au-delà des interruptions provoquées par certaines approximations de la technique et le manque de fluidité des enchaînements, un regret : celui que la soirée devienne trop vite un quizz musical, où l’on cite de grands noms – ce qui n’enlève toutefois rien à l’exquise beauté des textes choisis.

Entre carte blanche et carte d’identité

Par Laure-Elie Hoegen

Chekhov’s First Play / D’après Platonov d’Anton Tchekhov / Par la compagnie Dead Centre / Théâtre de Vidy / Du 17 au 20 mai 2017 / Plus d’infos

© Vidy

Le Dead Center revisite Tchekhov à la manière d’un jus multi-vitaminé et il y a de quoi enchanter chaque palais ! La génération Y est portée aux nues avec un spectacle qui se passe tout près de vos oreilles, dans des casques audio, où s’égrènent les commentaires suivis du metteur en scène sur le spectacle – ce qui amusera également les fines bouches de la méta-théâtralité… Les amateurs des chamboulements sur scène, quant à eux, seront tout aussi repus et la faim des enthousiastes de beaux textes sera rassasiée dès les premières répliques. Chacun en sortira requinqué !

Anna Petrovna s’étend, se vautre sur une longue table, prête à accueillir des convives. Il y a du vin, des canapés moelleux dans les coins de la pièce, la lumière est douce. De hautes façades semblent sortir du parquet et Anna Petrovna s’interroge sur son rôle dans tout ce décor. Elle s’adresse à ses hôtes – qui doivent encore arriver : à quoi servons-nous ? Après tout, le metteur en scène, Ben Kidd, l’avait annoncé avant l’ouverture du rideau rouge : chez Tchekhov, les riches s’ennuient et ne savent pas pourquoi. Ben Kidd livre au public des éléments anecdotiques : une des habitudes de Tchekhov, nous dit-il par exemple, est de mentionner un pistolet dans chacune de ses pièces. On découvre alors avec amusement qu’il y a un pistolet sur scène, quelque part au milieu d’une société russe lassée par le vain divertissement de ces soirées mondaines. Puis viennent également Ivan Ivanovitch Triletski, un colonel désormais à la retraite, et Sophie Égorovna Voïntseva, mariée à Sergueï Voïntsev. Le commentateur s’étonne de la longueur des noms russes qui nous sont susurrés, tantôt dans l’oreille gauche, tantôt dans l’oreille droite. Le micro fonctionne parfaitement, on continue.

Les invités au manoir jactent et brassent de l’air en attendant l’arrivée de Platonov, comme si tout gravitait autour de lui, et que sans lui, vraiment, rien ne ferait sens. Étonnamment, malgré tout ce vide, la densité de ce spectacle est indéniable : on perçoit chaque respiration, gémissement ou petit commentaire soufflé en aparté grâce au casque audio, comme si le commentateur était une sorte de père protecteur, assis au bord de notre lit, en train de conter cette histoire. Le metteur en scène a-t-il voulu faire une allusion directe au titre original de la pièce Platonov ou le Fait social de ne pas avoir de père ? On a en effet l’impression que chacun des personnages erre dans la société sans but défini : le père aurait-il manqué à son devoir d’orientation dans le monde ? C’est en effet grâce aux remarques du commentateur, par ailleurs inlassable, que chaque spectateur a un accès privilégié aux pensées des personnages et à leur monde intérieur, ou plutôt à celui que le metteur en scène leur prête. C’est en tout cas l’effet déclenché par les casques audio !

Et puis, ce que les autres générations que la génération Y n’avaient peut-être pas discerné à ce point dans les lieux publics en dehors des théâtres, se produit : une bulle se constitue où rien n’entre de l’extérieur. C’est un tête-à-tête avec ce qu’on écoute, c’est un moment de grâce qui n’appartient qu’à nous. Ici cependant, une centaine de spectateurs partagent ce moment de façon simultanée et cela crée un sentiment collectif inoubliable, au-delà de chaque sphère individuelle marquée par des gloussements et de courts bavardages qu’on laisse échapper plus facilement que d’habitude, puisque l’on se croit seul avec Anna Petrovna et ses acolytes. Les deux jeunes artistes Bush Moukarzel et Ben Kidd mixent non seulement la musique en fond sonore mais réunissent aussi les générations autour de la technologie.

Le rythme de la pièce est parfaitement mesuré et on l’apprécie : l’ambiance tourne petit à petit au vinaigre, les femmes s’affrontent autour de leurs amours déchues, les hôtes s’agitent autour de la politique et passent du gaélique au russe en grattant quelques notes sur la guitare. Et puis tous se remettent d’aplomb lorsque Platonov – un heureux élu du public à la veste rouge – se retrouve enfin parmi les invités. Il devient le porte-parole des déceptions et l’espoir des conquêtes à venir de ceux pour lesquels la vie n’a plus vraiment de couleurs. Platonov, d’un air nonchalant, est mené de çà et là, grâce à une oreillette qui le guide. Il passe d’une main à l’autre, devient l’interlocuteur d’une chanson, puis l’ancien amant de Sophie Voïntseva et le partenaire d’une danse chorégraphiée sur le beat de Moderat. Ce dispositif dramaturgique met en lumière l’échec de sa propre volonté dans son rapport au monde extérieur. Platonov semble incapable de faire face aux projections des convives et, plus généralement, incapable de penser et d’agir seul, comme les autres personnages d’ailleurs, qui l’attendaient vainement. Et là, comme pour apporter du piment à cette masse humaine paresseuse, la technique passe soudain au premier plan. C’est comme si l’on avait donné carte blanche à l’équipe pour les sons, les lumières et les costumes. Une énorme boule de feu fracasse les façades, les lumières rutilent, les comédiens vrillent, on veut s’époumoner avec eux, le tout est d’ailleurs soutenu par une musique entraînante qui se déchaîne dans nos oreilles. Le commentateur s’est enfin tu et nous laisse entendre des bruits de circulation et d’électro berlinoise. Anna et ses hôtes semblent quitter leur XIXe siècle et, dotés d’une volonté écrasée par le monde de la technique, ils deviennent nos contemporains.

Tout à coup, bien qu’embarqués dans ce déchaînement des éléments à l’intensité plutôt rare sur une scène, on remarque que Platonov semble perdu parmi ces personnalités devenues en un tour de main très inquiétantes. À la manière d’un monde fantastique en rupture nette, le masque du personnage tombe. Au début de la pièce, le commentateur abordait de façon pédagogique le thème de l’identité dans la pièce de Tchekhov, et celui de la propriété. A présent, les comédiens se défont de leurs costumes, comme si une main extérieure pelait leur identité première, celle qu’ils voulaient bien jusque-là montrer au public. Ici, on perd tout jusqu’à sa propre peau. Les costumes reposent sur des chaises, Planotov n’aimera plus Sophie et elle en prend conscience ; Alexandra, l’épouse de Platonov, avorte dans un violent spasme au milieu des verres encore remplis.

Cet habile renversement laisse sans voix. De quoi est donc constituée l’identité des personnages ? N’y-a-t-il, dans le monde que Tchekhov nous propose, que du toc, des billets et des beaux mots ? Le Dead Center ne choisit pas la voie de la tragédie, mais professe bien une renaissance des personnages et relègue au placard le désespoir avec lequel chacun ici s’était habillé. Cette quintessence du comédien mis à nu mène le spectateur à une réflexion sur le devoir d’être vrai, dépouillé de tout : apparats et coiffures ostentatoires, mais aussi nos propres identités de personnages et de comédiens. Lorsque les marqueurs sociaux, tels des écailles de plastique, tombent petit à petit sur le sol et que Platonov nous confronte enfin au réel.

Personne(s) au bout de la ligne

Par Laure-Elie Hoegen

La Ligne / Direction artistique de Jean-Baptiste Roybon / Production de la Compagnie Kokodyniack / Théâtre Saint-Gervais / du 9 au 20 mai 2017 / Plus d’infos

©L-H Hoegen

La rencontre entre le projet artistique et le public fut salutaire… ou plutôt : les rencontres furent salutaires ! Seize personnes, en approchant La Ligne, ont parlé de leurs traversées de vie et histoires personnelles. Comme si le mouvement fluide de leur quotidien avait été tout à coup percuté et qu’il fallait laisser une trace de ce heurt. Ici, au théâtre, on ne raccroche pas la ligne.

Au détour d’une rue, un fil

Prenons un peu de hauteur ! Vous avez certainement déjà croisé les funambules des grands parcs verts en équilibre d’un arbre à l’autre sur leurs slacklines ? Oui, on peut bien franchir 25 ou 50 mètres, mais 90 km sur un ruban de satin rouge ? Le projet est simple et genevois : rejoindre un point A situé au bas du Salève jusqu’à un point B fixé, proche du CERN, en suivant le glacier qui s’étendait, avant, sur les plaines de Plainpalais et alentours, selon ce que nous rapporte un glaciologue au début et à la fin de la pièce. Après tout, il n’y a pas que les marathoniens qui méritent leur ruban, mais aussi les habitants aux différents parcours de vie.

Le ruban s’expose devant une boulangerie, un skatepark ou une organisation internationale. Il défie les lois de l’intérieur et de l’extérieur, un peu à la manière d’une bohème artistique à la Jodorowsky, compose de nouveaux paysages et donne ainsi à la ville une tournure poétique. Allez donc jeter un coup d’œil à l’exposition de photos du 27 avril au 28 mai, sur la place du Théâtre.

Les rumeurs anthropiques

L’enterrement épique d’un motard ? Un voyage de noces avec un représentant de la loi ? Ou l’ado contraint de rentrer à 22h un samedi soir ? La parole polyphonique se déploie sur scène et les comédiens, à tour de rôle, épousent de multiples identités face au public et font de leurs spectateurs leurs partenaires directs de dialogue. On aime cet amalgame de mimiques et de mots qui nous rappelle pourquoi on se retrouve avec tant de plaisir au marché, à la foire, voire au comptoir, pour s’écouter parler, sans distinction de genres ni de castes sociales.

Au détour d’une rue, un lien

Pas moins de huit cent pages aux récits interminables – la vie se déroulerait-elle comme sur un fil ? – sont ici condensées, distillées pour livrer seulement quelques bribes de trajectoires humaines au spectateur. L’enchaînement des récits nous entraîne par sa cadence. Il s’essouffle parfois, faute de ne pouvoir s’accrocher à des éléments substantiels, notamment à un décor. En effet, la scénographie épurée peut désarçonner. Et pourtant, c’est dans cet espace au premier abord vide que la bataille contre l’éphémère se livre. Ce pont entre les événements les plus disparates tisse un lien indéfectible et perpétue des récits voués sans cela à disparaître au terme de chaque vie.

N’hésitez pas à préférer le premier rang aux rangs des timides. Si d’aventure, vous répondez par mégarde à la réplique d’un comédien, ne vous en faites pas : c’est que vous êtes au bout de la ligne…

Dans cinq ou dix ans, la réforme

Par Laure-Elie Hoegen

Ça ira (1) Fin de Louis / De et mise en scène Joël Pommerat / Comédie de Genève (Bâtiment des Forces Motrices) / 02 au 03 mai 2017/ Plus d’infos

© Elisabeth Carecchio

Quels sont ces canons qui retentissent par ces fraîches nuits de mai au cœur du Bâtiment des Forces Motrices ? La Révolution frappe aux portes et déstabilise le public genevois : lauteur-metteur en scène Joël Pommerat et sa troupe présentent Ça ira (1) Fin de Louis et nous replongent dans les bas-fonds dune Révolution que lon pensait, à tort, exsangue. Cette pièce dexception, montée au Théâtre de Nanterre-Amandiers pour la première fois en 2015, a reçu un an plus tard le Molière du Théâtre Public – et notre reconnaissance de spectateurs envoûtés cette année.

Le frisson et l’aveu de faiblesse

Il y a les canons et la fumée, les immenses façades noires au bord de l’affaissement, alors bien sûr, on bouillonne et on sursaute sur nos sièges. Les répliques fusent de l’avant-scène, des côtés et en fond de salle, comme si les comédiens souhaitaient harponner leur public à coups d’arguments. Versailles : le ministre des finances Muller, un homme à l’air distingué dans son costard gris, coudes sur la table, annonce à la Noblesse une réforme pour redresser les finances. On tambourine, on applaudit à tout va… cette réforme sera effective sous peu, d’ici cinq à dix ans, comme à chaque fois. C’est le début d’un dialogue politique envenimé et il nous faudra parfois nous réfugier dans le creux de nos épaules pour échapper aux clameurs assourdissantes. Le peuple est à bout, partagé entre l’amour qu’il ressent pour son roi, la crise financière et la famine qui s’installe. Est-on vraiment en 1789 ?

Hier, demain et aujourd’hui le dialogue

Les murs pivotent et forment le prochain tableau. Le conseil des privilégiés se retire pour laisser place à une journaliste madrilène, prête à affronter la foule. Elle commente, à une vitesse vertigineuse, le rassemblement qui s’est formé autour du nouveau ministre. Les tirades sont violentes, le tiers état hue et incrimine le gouvernement de Louis XVI pour toutes les difficultés qu’il subit. Les commentaires saccadés de l’Espagnole ajoutent du piment aux propos. On apprécie ce type de variations mélodiques tout au long de la pièce : que la langue soit teintée d’un accent slave ou belge, le but est surtout de faire revivre le dialogue cacophonique des foules lorsqu’il y a conflit politique, quel que soit le temps et l’espace.

Ces allers-retours historiques sont notamment encouragés par le décor d’une salle parlementaire actuelle qui répond même au nom d’Assemblée nationale, comme l’indique un panneau d’affichage en fond de scène. Bien qu’il s’agisse de l’intrigue historique de 1789, des éléments trahissent sa transposition dans un univers contemporain : en smoking ou tailleur, on proclame des milliards de déficit, au lieu de centaines de mille. Ce lien fort construit entre passé et présent autour de l’idée d’un dialogue politique opérant par boucles répétitives confère à la pièce de Pommerat une indéniable portée philosophique.

Savoir négocier contre l’exécutif

Le fil rouge – et bientôt ensanglanté – se déploie entre chaque acte : Paris est une véritable fourmilière, dans laquelle s’agitent les délégués des soixante districts. Deux figures de proue se dégagent de ce tas humain grouillant sur scène : Mme Lefranc, membre de l’extrême gauche et M. Gigart qui ne cesse de retourner sa chemise. Leur rôle grandit à mesure que l’idée d’une Assemblée Nationale, destinée à réunir les délégués des trois corps de la société française d’Ancien Régime (Noblesse, Clergé et Tiers État) s’affirme. À l’extérieur des États généraux, les assemblées de quartier déplorent la fin du négoce, les commerçants ont fermé boutique et le peuple assiste, infatigable, à la crise des États généraux tandis que les ventres des citoyens gargouillent. Le roi Louis XVI, au crâne poli par les années, ne sait d’abord pas où se placer face à l’émergence d’une voix populaire qui pourrait s’élever contre le pouvoir exécutif qu’il est censé représenter. Est-il fusionnel avec son peuple, comme l’illustre cette scène où l’on voit trois femmes s’agripper à son cou, ou tente-t-il d’écraser les Parisiens en perdant petit à petit le contrôle de son armée?

Il se prétend détenteur du pouvoir suprême et c’est en le voyant ainsi affublé d’un costume trois pièces aux côtés de sa blonde platine – la reine –, que l’on revient dans notre sphère parlementaire où le recours au 49.3, la gouvernance par décret, fait toujours fureur.

Ça finit toujours par aller…

Quel pied de nez à la misère, lorsque la conseillère de la reine et cette dernière se prélassent contre le billard alors que le chaos règne au dehors. Elles se fatiguent d’elles-mêmes en faisant rouler les billes pour écraser leur ennui. Et pourtant, ce sont bien les vieux rouages de ce système politique en faillite qui auraient besoin de leur huile de coude. Le port altier et la démarche énergique du roi ne sont plus que les fantômes d’un monde révolu. Il semble, lui aussi, contaminé par l’indifférence de sa compagne à l’égard de la situation et il déclame ce mantra, devenu obsolète face à la révolte : malgré tout, « ça ira » – un clin d’œil au refrain des sans-culottes en 1792 :« Ah ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates on les pendra ! »

Face à ce tableau de personnalités apathiques, on se dit d’abord que la « Fin de Louis », qu’annonce le titre, sera bénéfique pour les Français. Mais en regard des tête-à-tête musclés entre les divers représentants des assemblées, on peut se demander si le peuple est vraiment prêt pour la liberté. La suite au prochain épisode.

L’homme à la peluche

Par Laure-Elie Hoegen

Le Zoophile / D’Antoine Jaccoud / Mise en scène d’Émilie Charriot / du 26 avril au 3 mai 2017 / Théâtre de Vidy / Plus d’infos

© Vidy

L’« Adieu aux bêtes », monologue d’Antoine Jaccoud publié en avril 2017, entre dans l’arène publique du Théâtre de Vidy du 26 avril au 03 mai. La pièce est mise en scène par Emilie Charriot dans le cadre du festival « être bête(s) » sous le titre « Le Zoophile ». La crainte d’un énième débat sur le véganisme s’estompe très vite et laisse place à une fiction dont le sujet touche plus profondément la question des relations entre hommes et bêtes : quid de l’Histoire de l’homme sans celle de la bête à ses côtés ?

Qu’une chose soit dite : les créations de la lausannoise Emilie Charriot, comme King Kong Theorie en octobre 2015 ou Ivanov présenté à l’Arsenic en novembre 2016, créent en un coup de baguette scénique une bulle à l’effet magnétique sur le spectateur. La scène est dénudée, voire aride, mais le thème abordé en ressort d’autant plus brûlant. On se concentre, on prête l’œil et l’oreille à l’Homme exposé à une désorientation aux directions multiples – l’amour heureux, la maladie chronique, le désarroi. Cette fois-ci, le comédien nous mène dans un espace où les bêtes ont disparu. La bête cruelle, menaçante mais aussi le compagnon fidèle, notre peluche adorée, notre alter ego qui, lui aussi, ne l’oublions pas, regarde le monde. Charriot guide notre empathie avec soin et nous empoigne avec cette fiction aux allures dystopiques.

« Oh non, un âne, le pauvre ! Non. » L’équidé traîne la patte à l’avant-scène, broute du foin et montre son pelage doux qui se soulève à chaque inspiration. Cet animal, vivant, nous détrône de notre piédestal de spectateur. On écoute, très concentrés, le son de la flûte qui fait remuer les longues oreilles de notre ami, on veut descendre vers lui, il veut être caressé. Pourtant, imaginez-vous ne plus jamais pouvoir caresser rien d’autre qu’un être humain ou une peluche… « Nous avons besoin de sentir votre fourrure entre nos mains. Elle nous rappelle d’où nous venons – et peut-être bien où et comment nous finirons aussi. » Déroutant, non ?

L’histoire des bêtes qui ne sont plus envahit la pièce et coule le long des murs, sur lesquels, par un jeu d’ombres chinoises, on devine tantôt l’homme, tantôt l’animal. Les lumières sont réduites à très peu d’effets comme si les couleurs avaient fui de pair avec les bêtes. Le tout illustre avec brio le jeu d’apparitions et de disparitions annoncé par le texte. Il nous parvient de cet univers parallèle le récit d’un grand-père antédiluvien nous confiant son rapport aux bêtes, avant le véganisme, avant l’interdiction de prendre le lait des vaches et d’utiliser les chiens pour détecter les mélanomes. Il retrace notre proximité croissante avec l’animal, ne vilipende personne et dessine avec ses mots la fresque bestiale, là où l’homme et la bête coexistaient sans lois définies.

Ce récit dénué de tout emportement impulsif forge un espace propice à la réflexion. Doit-on se demander où est la juste position à adopter dans la chaîne alimentaire ? « Manger les grands, les adultes, oui, à la rigueur, en tout cas à l’époque, à l’époque d’avant l’adieu aux bêtes, mais dévorer les bébés, ronger les os des petits, ça non ».

Le spectacle est fait d’amorces et de perches lancées aux spectateurs, qui restent parfois en suspens, faute d’être ressaisies clairement dans le déroulement du propos. C’est là le coup de force de la collaboration entre l’auteur scénariste et la metteuse en scène : l’absence de mise au piloris des différents discours. Le défi semble être plutôt d’ordre illustratif et émotionnel. Antoine Jaccoud et Emilie Charriot parviennent à faire rejaillir en nous ce lien d’appartenance à cet autre être vivant, comme lorsque, enfants, notre monde gravitait autour de notre ours en peluche qui était le confident de nos petits bobos.

Salle d’attente

Par Laure-Elie Hoegen

Etudes hérétiques 1-7 / Concept Antonija Livingstone et Nadia Lauro / Arsenic / du 31 mars au 1er avril 2017 / Plus d’infos

© Benny Nemerofsky Ramsay

Sus à la paresse! Les deux soirées dédiées à la pièce Études hérétiques 1-7, du 31 mars au 1er avril 2017, transforment la grande salle de l’Arsenic – Centre d’Art scénique contemporain – en un espace auto-créé et actif où le spectateur est amené à produire lui-même son spectacle. L’attente d‘un début ou d’une histoire n’est ici d’aucun secours. Comme dans tous les projets qu’Antonija Livingstone et Nadia Lauro mènent depuis leur rencontre en 2001 dans le projet Not to Know initié par Benoît Lachambre, ce spectacle comporte une grande part d’improvisation.

 

Prospection

On se met nu-pieds pour une meilleure rencontre avec le sol et l’espace dénudé qui s’étale devant le spectacteur dès l’entrée en salle. On rechigne, s’étonne, se pose nonchalamment dans un coin de la salle avec pour horizon une salle baignée dans le turquoise, dans laquelle la seule activité humaine est celle d’un vieil homme isolé, en fond de salle. Il tresse sans relâche un panier d’osier jamais abouti et rappelle, par ses cheveux blancs et son visage buriné, les étendues sableuses de la Grèce antique. Par terre, des structures d’acier imitent les vagues et se reflètent dans les vitres de l‘Arsenic.

Les joues des spectateurs, collés les uns aux autres, s’empourprent du rouge de l‘exiguïté et de l‘effort d’interprétation face à ces grands personnages qui, suivant un tracé en carré régulier, se meuvent en silence, accompagnés du bruit du tressage.

La pièce-a-t-elle déjà commencé ? se demande-t-on. Ni noir jeté sur la scène, ni lever de rideau, il s’agit, comme dans une salle d’étude, d’examiner des objets. Sauf qu’ ici, ils se déplacent.

Toi, l‘hérétique

Le bas du dos masculin et féminin ne se cache plus. La fente du pantalon dessine une ligne sur les mollets qui défilent. Ils offrent à nos regards des chevilles impudiques. Ces grandes figures, juchées sur leurs talons-aiguilles, sont affublées de jeans troués passés sur de grandes guiboles, et de gilets ouverts sur une poitrine moite. Elles se veulent dérangeantes et sont une provocation digne d’un film d’Almodovar. Habituellement noctambules, l’opprobre sociale condamnant leur extravagance, elles ne craignent pas ici la lumière cireuse de la scène ; elles agitent même des miroirs sans tain sous les yeux des spectateurs, qui y découvrent leur étonnement.

L’hérésie, dans l’affichage ostensible d’une opinion contraire aux idées reçues, semble ici réclamer son dû de manière franche et sans détours. Ces personnalités queer, hésitant entre l’homme et la femme, entre l’eau et la terre, le temps présent et celui de la grande Histoire, suivent une chorégraphie construite autour de l’inclusion et de l’union. Elles se détachent à nouveau par des gestes individuels : sentir le mouvement des vagues d‘acier, faire sonner des cloches, se prélasser et sommer un ou deux spectateurs de les rejoindre sur scène pour écouter le son des coquillages, la tête posée sur leurs genoux. Nous montrerons-nous réticents face à ces mouvements répétitifs ou préférerons-nous repenser nos concepts catégoriques d’identité, d’union et de désunion ? Être hérétique, n‘est-ce pas aussi former une entité?

Heurts et caresses

L’espace de la scène est pour Nadia Lauro un potentiel, un partenaire de danse. Le spectateur est à la fois immergé et participant actif. Il regarde et peut être regardé. Ce phénomène d’aller-retour entre les regards est très marquant et réussi. Notre place est là, parmi les figures marines en bord de salle. Ces figures à la perruque verte, à moitié nues et manifestement en quête d’un objet non identifiable, même à l’aide de leur lampe, frontale, suscitent toutefois des hésitations quant à leur rôle précis. Les aurait-on oubliées ou sont-elles simplement assises là, avec pour seule mission celle de répéter un refrain flou en anglais pendant que l‘eau coule en fond sonore ?

Les mouvements des longs personnages suivent les va-et-vient des flots et éveillent en nous un doux sentiment de villégiature, comme une caresse. Mais ces caresses, d’abord brèves et fugitives, durent trop longtemps et agitent le spectateur fatigué de ne pas voir poindre le début d’une quelconque action. La salle d’étude se mue alors en salle d’attente, où manquent les effets de rupture pour sortir d’une monotonie qui s’enracine peu à peu. On entend, à l’extérieur de la salle, un chant mélodieux qui commence en dehors de cette mer étrange, aux habitants si difficilement démasquables. Cependant, finalement lassés, peu de ces touristes culturels, peut-être uniquement habités par l’aspiration d‘être divertis, restent pour chanter en choeur. On se demande toutefois, avec de moins en moins de patience, si notre lâcher-prise, pourtant si agréable, pourra braver longtemps ces grands pantins entrant et quittant les vagues d’acier sans grande émotion. Et brusquement, dans un flop désillusionné, l’invitation à accueillir le queer tombe à l‘eau.