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L’enfant courage

Par Chantal Zumwald

Dans la mer il y a des crocodiles / d’après Fabio Geda / mise en scène Isabelle Loyse Gremaud / Théâtre des Osses / du 15 au 31 janvier 2016 / plus d’infos

©Jonas Haenggi

©Jonas Haenggi

De l’Afghanistan à Turin, en passant par l’Iran, la Turquie et la Grèce, un jeune garçon clandestin lutte pour sa survie durant cinq années. Ce récit de vie poignant et véridique évoque le courage et la foi d’un jeune héros inattendu, Enaiatollah Akbari, âgé d’environ dix ans lors de son départ.

L’histoire de Dans la mer il y a des crocodiles est un récit de vie recueilli par l’écrivain italien Fabio Geda, qui l’a coécrit avec Enaiatollah Akbari, le héros réel, après leur rencontre au Centre interculturel de Turin. Le livre, sorti en 2010, vendu en Italie à plus de 400’000 exemplaires, traduit dans vingt-huit pays, est lu dans les écoles et existe également en livre audio – et des pièces de théâtre en sont tirées.

Enaiatollah, l’enfant dont l’aventure est mise en scène, est né Hazara, une ethnie afghane haïe par les Pachtounes et les talibans. Il est laissé par sa mère de l’autre côté de la frontière, dans un geste désespéré afin de le soustraire aux marchands pachtounes qui le réclament comme esclave pour payer une prétendue dette de son père déjà assassiné par des bandits. « Pas plus haut qu’une chèvre» selon l’auteur, ce petit gars survit sur un périple de cinq ans, passant les frontières au périple de sa vie.

Pour sa représentation au Théâtre des Osses, la scène se veut dépouillée : seuls trois tabourets meublent le plateau noir. Ce dénuement ne met que davantage en valeur le récit qui fait voyager le spectateur du tribunal de Turin, où le jeune Enaiat doit recevoir son permis de séjour, au point de départ du protagoniste, son village natal Nava qu’il a quitté cinq ans plus tôt de nuit, avec sa mère.

Dans cet espace dénudé de la scène, les visages des acteurs rendent de manière encore plus frappante les sentiments du jeune garçon et de sa mère, comme lorsque naïf et obéissant, le premier hoche la tête aux recommandations de la seconde (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas se droguer), ou encore lorsque le désarroi les envahit.

Le dépouillement scénique permet également de faire résonner le texte, ainsi que les citations fortes qui le composent. L’aventure est notamment scandée par les pensées d’Enaiat qui se répète inlassablement, tel un mantra : « L’espoir d’une vie meilleure est plus fort que la peur ». Le judicieux jeu de lumière créé par David Da Cruz met en valeur les personnages qui émergent de la nuit, cette nuit qui donne corps au léger bruitage, à la musique d’Alain Monod et au chant aux intonations exotiques interprété en live par la comédienne Maria Augusta Balla.

La mise en scène se révèle être un savant mélange de récits en voix off livrés par les trois acteurs présents sur scène, enrichis de focus dialogués et joués pour les scènes-clé, notamment pour le voyage à travers les montagnes glaciales, la traversée en mer sur un canoé de fortune ou le trajet dans le mince double fond d’un camion.

Cette pièce apporte un témoignage précieux du chemin des réfugiés survivants qui permet de mieux comprendre cette vie dont l’Occident ignore les périls réels – les médias étant souvent impuissants devant une si grande ou lourde tâche, toujours quelque part « censurés » par la bienséance ou la politique. Elle contribue à augmenter l’empathie pour ces peuples victimes de la violence de ceux qui « aiment le pouvoir comme un avare aime l’or ».

Le spectacle est complété, dans les escaliers qui mènent à la salle de représentation, par une exposition du photographe français d’origine iranienne Reza Deghati, qui avait exposé des portraits de réfugiés à Paris en 2015.

Ce spectacle, vivement recommandé, dure jusqu’à fin janvier aux Osses, et pourra encore être vu au Théâtre de Poche à Bienne le 2 février.

Nostalgie et travail du temps

Par Chantal Zumwald

Tiempos / de et par Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz / cie Les Héros Fourbus / Petithéâtre de Sion / du 26 décembre 2015 au 3 janvier 2016 / plus d’infos

©Michaël Abbet

©Michaël Abbet

Difficile démarche que d’expliquer ce qu’est le temps. C’est pourtant le défi que s’est lancé la compagnie valaisanne des Héros Fourbus, créée en 2007. Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz, accompagnés d’une musique originale de Stéphane Albelda jouée en live par Fanny Hugo, ont choisi d’illustrer ce temps qui passe à l’aide de marionnettes de bois articulées, qu’ils ont créées eux-mêmes aidés de Christophe Kiss. Les acteurs du spectacle Tiempos ne sont ainsi autres que ces marionnettes, témoins et actrices de leur vie. Douées d’une grande sensibilité, elles revisitent leur passé et l’évolution inexorable du monde.

Au centre de la scène plongée dans la pénombre, un banc blanc, entouré d’un carré blanc tracé à l’adhésif. Un homme barbu, vêtu de noir, balaie. Une voix annonce inopinément que le spectacle a commencé. Deux femmes également habillées de noir le rejoignent alors. Ils se mettent à danser au son d’une musique aux accents latino, ce qui fait rire les jeunes spectateurs. Quand la musique s’arrête, l’homme demande : « Le temps, qu’est-ce que c’est ? ».

Il est d’abord illustré par le jour et la nuit, l’ombre et la lumière qui scandent les changements de scène. Il est ensuite représenté par le cycle et le cumul des saisons, qui représentent ainsi les années, les époques, les souvenirs.

Sur une bande de terre étalée le long de l’avant-scène, des graines sont plantées par l’une des femmes, aidée de l’homme qui tire, à l’aide d’une ficelle, un petit tracteur rouge, sous les cris des corneilles : c’est le printemps. Lorsque le tic-tac d’une horloge résonne, les deux marionnettistes s’empressent d’aller farfouiller dans une malle en fond de scène. Le son scande les mouvements et les épisodes que leurs marionnettes ont à présenter. Ainsi, dans un bruit de grincement de roues qui évoque celui des chaises roulantes, chacun réapparaît avec, dans ses bras, une grande marionnette de bois. Posées délicatement sur le banc, elles représentent un vieux couple. Elles écoutent, observent, se regardent, hochent la tête, se grattent ou rotent (ce qui fait rire les enfants), s’assoupissent, montrent de la sollicitude l’une envers l’autre, dans un silence presque total, léger et rassurant, celui qui s’installe entre les personnes qui se connaissent par cœur. Une cloche résonne et les deux vieux sont emmenés dans leurs fauteuils imaginaires, portées par les marionnettistes. L’absence de son illustre parfaitement ce temps qui passe paisiblement.

Le temps c’est aussi, au contraire, la cohue, la ville, l’anonymat, le monde. Ceci est illustré par deux personnages anonymes (les marionnettistes tiennent de multiples rôles) dissimulés sous un imperméable et un masque à figure humaine grossière, caricaturale. Ils arpentent la scène, une valise à la main, comme on arpenterait la vie, les années.

L’été est ensuite représenté par un tapis de gazon verdoyant qu’on déroule sur la terre noire et le petit tracteur rouge qui avance pour la récolte. Pourtant, le marionnettiste, incrédule, s’écrie : « Le temps n’existe pas ! » Apparaît une petite marionnette de bois, une enfant. Du banc, elle s’amuse au bord d’un lac imaginaire. Le clapotis est savamment imité depuis le bord de scène, à l’aide d’une cuvette d’eau. Un deuxième enfant apparaît. Le temps s’est arrêté. Alors qu’auparavant tout était mis en œuvre afin de démontrer le mouvement du temps, c’est maintenant l’immobilité apparente, celle des temps heureux ou innocents. Lorsque cette innocence s’en va, le marionnettiste s’écrie : « J’ai trop de temps ! ». Il parle pour cet adolescent-marionnette qui s’ennuie, qui n’aime pas sa vie, qui ne comprend pas le monde adulte, qui se rebiffe et aimerait bien partir ailleurs. Pourtant, vient le temps des premières amours, du premier baiser : deux marionnettes adolescentes se rencontrent. Ce temps est suivi de celui du premier désamour, de la tristesse, de la solitude, illustrés par la pluie et le vent. C’est le temps d’apprendre la vie qui finalement, va passer peut-être un peu vite… Le marionnettiste, en pleine réflexion, se demande en effet : « Aurai-je le temps ? ». Sur le gazon d’avant-scène tombent des feuilles mortes ; c’est l’automne de la vie, le temps de la retraite. Le banc est renversé. Les deux voyageurs aux imperméables réapparaissent, de retour d’un voyage d’agrément en train et de vacances bien méritées. Arrivés à la maison, ils prennent conscience des constructions qui ont envahi « leur » plage et des avions qui ont envahi le ciel, de la circulation infernale, des crashs, le tout illustré par des briques rouges disposées sur le banc, accompagnées de petites voitures, d’avions et d’hélicoptères. On n’entend plus le coq, ni la poule, ni les autres animaux, déposés sur le haut des briques.

Lorsque le petit vieux réapparaît seul sur son banc, le marionnettiste lui fait se demander: « Ai-je eu le temps ? ». L’histoire du temps, c’était son histoire : il a observé tous ces mouvements, les saisons de la nature confondues avec celles de la vie. Maintenant, la neige tombe. Des enfants, petites marionnettes de bois, s’élancent avec leur luge sur les pistes enneigées. Tout est blanc, tout se confond, la vie, la mort… Gravé au fond du cœur de la marionnette Petit homme demeure le souvenir du premier baiser, de l’amour d’une vie gravé dans la rose séchée, fragile, qui orne le châle de sa femme et qu’il retrouve sur le banc.

Ce spectacle devait consacrer 45 minutes à la définition du temps. Pourtant, il fait bien plus que cela : il emmène le spectateur dans le long voyage de la vie. Il émeut par la simplicité par laquelle les actes sont posés, et par la non moins profonde émotion qui s’en dégage. Peut-être est-ce la façon la plus adéquate de présenter un sujet léger et profondément triste à la fois, une réalité inévitable. L’histoire fait même un détour pour démontrer – ou dénoncer – les abus de notre société de consommation et ses conséquences sur la nature et sur l’humain.

Comment ne pas être fasciné par ce spectacle quasiment muet, accompagné d’une musique originale qui traduit les joies et les tristesses du monde et de la vie, alors qu’il n’est animé que par quatre marionnettes, accompagnées de quelques simples accessoires ? Les marionnettes sont manipulées avec adresse et délicatesse. Et si la question débattue est quelque peu abstraite pour le plus jeune public, elle passionne d’autant plus les adultes qui, séduits, se laissent emporter par cette histoire magique et nostalgique de la vie.

Sous la voûte de la cave du Petithéâtre de Sion, devenu plus grand pour l’occasion, résonnent encore les applaudissements des spectateurs. Ce spectacle est encore à voir au théâtre La Bavette à Monthey le 9 janvier, puis au Théâtre des Marionnettes de Genève du 2 au 20 mars.

Pionnières d’hier et d’aujourd’hui

Par Chantal Zumwald

Wild West Women / de Caroline Le Forestier / par Le Théâtre de l’Ecrou et Solentiname / mise en scène Augustin Bécard / Théâtre de La Grange de Dorigny / du 10 au 12 décembre 2015 / plus d’infos

©RAP

©RAP

Dans un monde de pionniers, aux Etats-unis, en 1851, trois femmes asservies de différentes façons brisent leurs liens avec un passé douloureux pour se jeter dans l’inconnu, avec la liberté et l’espoir d’une vie meilleure comme seules forces, au milieu d’un monde hostile, farouchement dirigé par des hommes avides de domination.

« Le droit du mari sur sa femme va jusqu’au châtiment… », « Rien ne satisfait autant l’homme que pouvoir et domination… », « Fondamentalement et en général, les humains ne sont pas égaux : les hommes sont affublés d’intelligence en plus grande part… », « La véritable nature des femmes est timide et hésitante… ». Ces extraits de divers textes datant du XIXe siècle américain, lus au début du spectacle Wild West Woman,, déchirés et jetés au sol, propulsent d’entrée le spectateur dans le quotidien des femmes de ce temps.

Trois femmes, Jacqueline Corpataux, Catherine Bussière et Caroline Le Forestier (auteure de la pièce et bruiteuse en live du spectacle) font revivre les destins douloureux de trois autres femmes. Cette pièce, au départ destinée à une retransmission radiophonique, est inspirée par les histoires réelles d’Ernestine Rose, d’Amélia Bloomer et d’autres pionnières du féminisme américain né avec les mouvements antialcoolique et abolitionniste. Jacqueline Corpataux porte un pantalon mi-long qui se veut le représentant du costume bloomer inventé par Amélia Bloomer, une militante américaine du droit des femmes et du mouvement pour la tempérance. L’auteure s’est aussi inspirée du livre de Howard Zinn Une histoire populaire des Etats-Unis et du roman Mandingo de Kyle Onstott. Les Quakers et les Mormons accompagnent les héroïnes dans cette reconstitution d’un pan d’histoire des racines de la civilisation américaine.

Le spectacle traverse la vie de ces femmes qui ont fui soit une vie d’esclave dans une plantation après un viol perpétré par le propriétaire, soit une vie de femme cantonnée au travail domestique, battue et violée par son propre mari, ou encore une vie de fille à la merci des hommes, de la jalousie de ses consœurs et des caprices de sa maquerelle. L’une aidant l’autre au hasard de la vie, des rencontres et des mauvaises fortunes, traquées, elles fuient leurs bourreaux. Finalement, dans leur lutte continuelle pour être reconnues comme des humains de plein droits, elles trouveront un certain équilibre.

Peu commune, cette pièce se décline en neuf épisodes de 25 minutes proposés en trois séances ou en une représentation intégrale entrecoupée de pauses. La fascination produite par le spectacle et le rythme soutenu des péripéties font cependant totalement oublier le temps qui passe, par conséquent, à toute allure.

Les quelques soixante personnages sont joués par deux actrices seulement. De simples et rapides changements d’accessoires, tels que chapeaux, cols, cigares ou porte-cigarettes, cure-dents, plumes, calumet ou autres suffisent à les faire passer d’un rôle à l’autre. S’ajoutent d’adroits jeux de faciès, jamais trop soutenus, jamais en-dessous des effets à produire, et des modulations de tons qui imitent parfaitement des voix masculines ou encore différents parlers très typés.

Malgré la gravité des événements relatés dans cette pièce, les dialogues ne manquent pas d’un subtil humour : « – Ma femme a été assassinée. – Tu t’es vengé au moins ? – Je tente de m’éveiller à la sagesse. – J’appelle ça fuir. ». L’auteure apporte encore une touche parfois très philosophique aux échanges, comme lorsqu’elle fait parler Sitting Bull : « L’inquiétude est une chose qui aveugle la raison. » ; « Ma main n’a pas la même couleur que la tienne, mais si je perce, j’aurai mal aussi. Le sang qui coulera sera de la même couleur. Nous sommes engendrés du Grand Esprit. » ; « Etre raisonnables, c’est marcher droit dans les chemins sinueux. ».

Une mise en scène plutôt originale nous permet d’apprécier la très judicieuse dissociation des passages où les deux actrices devraient s’affronter physiquement : distantes de quelques mètres, elles illustrent celle qui donne des coups et celle qui reçoit les coups, sans jamais s’effleurer, ni se toucher. Entre elles, la bruiteuse, Caroline Le Forestier, placée au centre de la scène et qui, avec talent et précision, par son répertoire d’objets aussi hétéroclites que surprenants, tels qu’entonnoirs, fouet à mayonnaise, chou, sceau rempli d’eau ou mouchoir sur lequel elle tire, donne une vie encore plus réelle aux scènes.

Les neufs épisodes nécessaires à la traversée de l’Oregon Trail sur 3 200km de piste, menant du Missouri à l’Oregon, en passant par le Kansas, le Nebraska, le Wyoming et l’Idaho, en compagnie des trois Wild West Woman ont totalement conquis les spectateurs : dans la rumeur des couloirs de La Grange de Dorigny résonnaient les mots magnifique, formidable, jouissif, génial, excellent… Le spectacle s’est terminé par une standing ovation.

La voix du silence

Par Chantal Zumwald

Silencio / de Julien Schmutz et Robert Sandoz / mise en scène Julien Schmutz / par Le Magnifique Théâtre / Equilibre-Nuithonie / du 3 au 14 novembre 2015 / plus d’infos

©Guillaume Perret

©Guillaume Perret

Un Français, descendant d’Indiens Kuna et atteint de la maladie de Creutzfeldt-Jakob est hanté par des rêves récurrents. Il décide de partir à la recherche de sa mère décédée, pour un peu de moelle osseuse. Son voyage va l’amener dans le cimetière français de Catoun, dans la forêt panaméenne.

Ambiance peu rassurante sur le plateau de Nuithonie : cimetière, crânes, croix, dans une atmosphère brumeuse digne des landes du Devonshire qui rappelle le fameux Chien des Baskerville d’Arthur Conan Doyle. De l’obscurité vaporeuse émane une silhouette masculine habillée d’un chapeau haut-de-forme, et d’une redingote noire sur une chemise blanche. D’un certain âge déjà, élancé et distingué, il tient une canne munie d’un pommeau à tête de mort. Le Français nouvellement débarqué lui demande de l’aider à retrouver sa mère dans ce cimetière, mais le vieil homme choisit plutôt de lui révéler l’histoire de ses ancêtres. De sa voix gutturale et métallique de death metal, il chante dans son micro de crooner : « Pour savoir où tu vas, tu dois savoir d’où tu viens » et « l’histoire doit faire son lit en toi ».

A l’aide d’un peu de poudre magique, ce gardien de cimetière, Silencio, un vieux griot, fait voir mystérieusement au Français l’histoire de ses origines : elle remonte à février 1594, alors que « la vague de l’océan déposait sur le sable des hommes blancs ». Ces hommes, les conquistadors espagnols, cherchent à posséder tout ce qu’ils peuvent. Les Indiens, naïfs et crédules, jouent au dé – effectivement un jeu composé d’os – les babioles qu’ils pourraient obtenir des blancs. Le jeu finit mal : un mari parie son propre enfant et le perd ! De ce drame familial, la mère ne se remettra pas et l’homme va entretenir une relation de substitution avec un animal domestique. L’enfant perdu au jeu est emmené en Espagne où il sera présenté comme une bête de foire au « cerveau atrophié », qui a « la couleur et l’odeur du diable »! Malgré cela, il ne manquera pas de séduire une jeune noble. Chassés, ils s’installent à Dunkerque. S’ensuivent maintes aventures rocambolesques qui viendront teinter d’exotisme le fleuve des histoires sacrées que raconte le vieil homme.

Ce spectacle est parsemé de références historiques, comme la construction du canal de Panama : l’arrière-grand-père du personnage principal n’est autre que Ferdinand de Lesseps, alors que son grand-père est un dictateur de ce pays. D’autres singularités qui mêlent Histoire et fiction attendent le spectateur, comme la présence fictive du dramaturge canadien Michel Tremblay.

Les sept interprètes portent des demi-masques qui leur permettent de tenir une cinquantaine de rôles. Seuls deux d’entre eux gardent la même identité du début à la fin du spectacle : le Français et le conteur.

Les costumes mélangent la sobriété des couleurs ocre et noire et le raffinement du détail. Ils jouent sur l’évocation symbolique : pans de tissus sur une jupe courte pour signifier les longues robes des élégantes, le chapeau d’explorateur ou encore le haut col fraise typiquement espagnol du début du XVIIème siècle.

Ce voyage à travers les époques, inspiré d’un rituel mortuaire malgache qui mêle dégénérescence et malédiction familiale n’a pourtant rien de macabre : il surprend par son texte poétique, par les danses et le rythme joyeux des chants, clin d’œil à la comédie musicale. Son metteur en scène, le Fribourgeois Julien Schmutz, s’est particulièrement inspiré de ce « réalisme magique » propre à l’auteur colombien Gabriel Garcia Marquez qui mélange, dans son univers romanesque, fantasme, rêve et réalité quotidienne. D’ailleurs, tout comme le célèbre titre de l’auteur Cent ans de solitude, cette production retrace une saga familiale et ses confrontations aux drames et à la mort qui inéluctablement termine toute vie.

Ce spectacle est un régal auditif, visuel et intellectuel, dans lequel les valeurs et les erreurs humaines sont présentées avec beaucoup d’ironie. Ce moment magique a illuminé les yeux des spectateurs tout au long de la soirée, et au-delà.

Les vieux potes qui expliquent tout

Par Chantal Zumwald

Porte de Montreuil / de Léa Fazer / par le Théâtre Dépareillé (F) / Festival FriScènes / vendredi 23 octobre 2015 / plus d’infos

©FriScènes

©FriScènes

Grands éclats de rires dans la salle de FriScènes ce vendredi soir : d’une énorme malle à jouets s’échappent deux potes, pas toujours très éclairés, mais qui pourtant font tout pour le paraître, souvent par le bluff.

Qui n’a jamais rêvé d’un immense coffre à jouets ? Celui qui trônait au centre de la scène de Porte de Montreuil sortait de l’ordinaire par sa dimension « extra large », capable de contenir une dizaine d’hommes, si ce n’est plus. Mais il n’en contenait que deux, et pas n’importe lesquels. Ces deux personnages, joués par Jacky Audoin et Hervé Houssin, ont ravi le public tout au long de la soirée par leurs dialogues plus désopilants les uns que les autres.

C’est ainsi que le public a appris que le carburateur servait au carburant, que si l’on change le tapis de la salle de bain, il faut non seulement refaire la peinture de celle-ci, mais également celle de la cuisine et que, tout compte fait, il vaut mieux ne pas changer de tapis. Et qu’il s’est vu expliquer la fabrication des omelettes, en passant par la formule de mathématiques (a+b)2 = a2 + 2ab + b2. Ce jonglage entre le savoir commun et le discours pseudo-scientifique a réjoui les spectateurs, tout comme les secrets divulgués sur la relation entre les chaussettes trouées et la position sociale, ou encore sur celle entre la taille des pieds et la vanité sexuelle. Et s’ils se demandaient comment trouver le nord, maintenant ils savent qu’il suffit de renifler.

Par leurs explications hautes en couleurs, ces deux personnages, d’une amitié qui endure tout et qui ne se défait jamais – même quand parfois, l’humiliation et les petits profits font leur apparition – ont parodié les humains, faibles ou forts, avec leurs stratagèmes, leurs systèmes de défense et leurs points faibles. Avec une grande justesse, la pièce dépeint l’envers du décor et remet l’homme face à lui-même, dans une leçon d’humilité.

Cette comédie a régalé. Les acteurs ont joué avec une formidable passion communicative, et une pluie d’applaudissements a clos le spectacle.

Réveillons-nous!

par Chantal Zumwald

Abymes / texte et mise en scène d’Audrey Cavelius / du 19 au 24 mai 2015 / Théâtre Arsenic / plus d’infos

© Julie Masson

© Julie Masson

Avec Abymes, NoNameCompany offre un diptyque composé de « Living Gallery » et de « La poétique de l’autre », deux spectacles complémentaires présentés sur deux scènes différentes. Ces deux tableaux riches et fantasques flirtent avec les motifs de l’illusion et de la désillusion, de la solitude et de la mort. L’héroïne est un soi au destin à facettes qui joue à : « Je est un autre, l’autre c’est moi ».

Une petite salle baignée de lumière, occupée par trois rangées de transats rouges, sagement alignés. Un accueil chaleureux et personnel d’Audrey Cavelius, réalisatrice et interprète, ravit les spectateurs. Sur la droite du parterre, un petit îlot de joncs et de roseaux où repose le fauteuil de notre hôtesse. Sur la gauche, Christophe Gonet et ses instruments, dont il se servira en live dans ses propres compositions.

En face, sur le grand écran, une petite femme en robe rouge se met à danser, rejointe par quatre joueurs de tuba géant dont le pantalon peine à tenir; deux danseuses affichent leurs fesses aux spectateurs hilares. Une femme encore jeune, seule, rentre chez elle de nuit ; des bruits étranges, un chat ; …la douche a changé de couleur ! Quelle aurait pu être la vie de cette femme, si… ? Six tableaux, accompagnés de musique jouée en direct sur fond sonore, présentent des destins possibles, aussi tristes qu’inattendus, dont quatre sont dominés par la solitude. Dans le meilleur des cas, la dernière phase de vie est partagée avec un compagnon et Madame travaille. Dans les pires, c’est la rue qui attend la protagoniste, mais elle pourrait également vivre seule, dans une maison mono-pièce et froide du Val d’Aoste et danser tristement au son de son gramophone, en pleine nature, avec son col renard, ou encore, être cette vieille qu’un jeune homme vient chercher au home pour une soirée arrosée, ou celle qui, malgré sa fortune, est rattrapée par un mystérieux flacon, ou même encore, cette autre, dynamique, ancienne pionnière nostalgique de l’aviation. Madame Audrey traverse la scène et sort, affublée de sa perruque si bien tressée durant la projection, son masque de vieille femme sur le visage.

Pause et place au second volet du diptyque : un gazouillis léger d’oiseaux, une scène bordée de cinq caisses de fleurs multicolores et variées, un grand caillou, un transat ; le régisseur sur le côté. Violente lumière blanche éblouissante : une vieille dame, vêtue d’une robe d’été légère à motifs fleuris, pénètre le halo aveuglant, un panier contenant fleurs, terre et eau sous le bras. Elle transplante, arrose, soigne. Une voisine large et imposante arrive. Audrey Cavelius et Claire Deutsch seront aussi, sous le masque des vieilles dames, cow-boy, tueurs, cibles, hommes, femmes, ombres… : vies par procuration, peuplées d’angoisse, de mort de solitude et de rêves impossibles, aux princes charmants absents.

Un spectacle noir, mais qui ouvre les yeux sur la vieillesse des femmes seules et sur la nécessité de créer un futur vivant et joyeux, en développant peut-être un imaginaire positif.

Cendrillon tu nais, Cendrillon tu resteras

par Chantal Zumwald

Constellation*Cendrillon / conception et mise en scène Laurent Gachoud / Cie de l’Oranger/ les 7 et 8 mai 2015 / Equilibre-Nuithonie / plus d’infos

© Nuithonie

Laurent Gachoud, prince-metteur-en-scène-thérapeute-dramaturge et géobiologue revisite, avec Constellation Cendrillon, l’illustre conte issu de la tradition orale napolitaine recueilli par Giambattista Basile au XVIe siècle et adapté ensuite par Perrault et par les frères Grimm. Défiant le temps, l’animateur de blanc vêtu tente de soulager, avec la complicité du spectateur et de Wikipedia, l’âme tourmentée d’une Cendrillon moderne qui veut se débarrasser de ses sceaux et balais, au moyen de la technique thérapeutique dite de « constellation familiale ».

Invisibles, les âmes habitent notre espace. Peut-être, parfois, émettent-elles quelque bruit, comme ces murmures qui montent dans la salle, tentant de couvrir les voix des spectateurs. Peut-être cherchent-elles à nous parler, comme avec ces mots projetés sur l’écran du fond de scène : «L’inspiration. Une expiration » : à chaque mouvement d’air, un peu d’ADN est partagé alentour. Chacun a reçu, en franchissant le seuil du théâtre, le numéro de son rôle dans ce spectacle, mais qui l’a compris d’emblée ?

Le maître des âmes sort de la pénombre en faisant crisser sous ses pas le gravier noir constellé de cailloux dorés qui scintillent sous la lumière avare d’une lueur ovale. Le morceau Ballade pour Adeline surgit, selon ses ordres, de son petit clavecin portable. Blackout provoqué par une jeune femme qui arrache les prises : renaissance d’un sphinx nommé Cendrillon ? L’animateur récite la définition wikipédienne de cette thérapie transgénérationnelle qu’est la « constellation familiale », tout en illustrant ses dires de petites figurines de terre cuite. Huit personnes, les « constellants », viennent animer ses propos et incarner, en enfilant une nouvelle paire de chaussures, les personnages du conte, ou bien rester eux-mêmes, ou un diminutif d’eux-mêmes. Stéphanie Schneider est une Cendrillon particulièrement tourmentée qui tente de déconstruire son destin malheureux. On balaie, on aspire, on balaie encore et encore : les rôles vont et viennent, les jeux de vie se font et se défont, s’interrompent, des vides s’installent. Le maître fait participer ses autres marionnettes que sont les spectateurs.

Difficile de comprendre la trajectoire du spectacle. Mais le Prince a reconnu Cendrillon à son odeur : ils ont traversé le temps… et les rôles, passés au mixer de la vie, que Cendrillon apporte sur scène. Réflexion sur la dépendance amoureuse ? « Est-ce que je suis ta source ? Tu es la source de ma vie, mon équilibre cosmique». Des aspects de la vie défilent : jalousie, pureté, destinée, colère, complaisance, chance, amour, néant. Une petite fille en robe blanche à liseré rose, seule, prend place au centre du plateau. L’écran affiche : « La petite fille attend que vous lui racontiez l’histoire de Cendrillon ». Elle attend : « Alors ? ». Tic-Tac. Cloches d’église. Perplexité dans le public. Elle sort. Sur l’écran : « Je suis. J’étais… ». Des chiffres, des codes lumineux défilent sur le pourtour de la scène : machine et mystère de la vie, de la création, de la mort. Les figurants-ombres se distinguent à peine dans la pénombre. Gros plan sur une Cendrillon moderne qu’on affuble de lunettes, de perruques… : quelle liberté pour toutes les Cendrillon ? « Fuck prince », lit-on. Le prince est assis sur une chaise, se remémore des souvenirs avec sa grand-mère. Cendrillon berce le prince accompagnée de Sinead O’Connor : « nothing compares to you …».

Le temps passe, les mêmes questions demeurent, Cendrillon n’est pas libérée, et le spectateur est perdu : en ce sens, opération réussie pour Constellation Cendrillon qui communique au public un sentiment de frustration. « Notre ombre nous court toujours après », affirme Laurent Gachoud.

Particules meurtrières

par Chantal Zumwald

Les Particules élémentaires / d’après Michel Houellebecq / mise en scène Julien Gosselin / du 29 avril au 1er mai 2015 / Théâtre de Vidy / plus d’infos

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

«Si vous pouviez lécher mon coeur, vous seriez empoisonné» : la formule, issue de Shoah de Claude Lanzmann, a donné son nom au collectif SVPLM dirigé par Julien Gosselin. Il l’a souvent entendue dans la bouche du directeur de l’Ecole professionnelle supérieure d’art dramatique de Lille, dans laquelle il a été formé. Créé en 2009, le collectif monte Gênes 01, récit-choral, de Fausto Paravidino en 2010, et en 2011 Tristesse animal noir, création entre roman et dialogues, d’Anja Hilling. En 2013 il adapte Les Particules élémentaires de Houellebecq. Gosselin est le premier à porter ce texte sur les scènes françaises, alors qu’il le fut souvent en Allemagne.

« Nous vivons aujourd’hui sous un tout nouveau règne » : la voix s’élève de la pénombre d’où émerge la silhouette d’une jeune fille vêtue de blanc, presque fantomatique : « Et l’entrelacement des circonstances enveloppe nos corps, baigne nos corps, dans un halo de joie ». La voix se casse dans la tristesse. Elle crie, hurle, lutte contre les pleurs ; la musique en live s’amplifie, hurle avec elle, alors que la lumière éclaire bientôt le plateau dépouillé. Sa tirade terminée, elle disparaît. Un homme, un journaliste à l’allure de Houellebecq, prend sa place, placide, allume une cigarette, et commence le récit de la vie de Michel Djerzinski. Sa collègue, sur l’estrade de droite, relate en anglais le bilan de cette vie, alors que le spectateur peut suivre la traduction sur le grand écran plaqué contre la paroi du fond de scène, en alternance avec les images de l’interview en gros plan. Autour de la scène centrale recouverte de véritable gazon sont réparties trois autres scènes en continu, surélevées. Le mobilier est sobre : des sièges de halle d’aéroport, des tables rectilignes, un canapé, un piano, une batterie, des guitares ça et là, des lampes et des projecteurs, accompagnés de matériel électronique et de caméras.

Le spectateur accompagne Michel et son frère Bruno, d’avant leur naissance à la fin d’une génération, du monde hippie beatnik psychédélique de leurs parents aux cabosses et aventures sexuelles non ordinaires, typiques des années soixante, vers ce monde scientifique, aussi, qui soigne l’homme avec ses pilules colorées et lui fait oublier son cœur. L’Histoire s’est inscrite dans l’homme, Houellebecq la retrace et crée des liens avec aujourd’hui, proposant à l’homme d’en tirer les conséquences pour son avenir. Le spectateur est emmené, 3h40 durant, dans un extraordinaire ballet sonore créé par les comédiens eux-mêmes, en direct, dans un jeu de sons et lumières digne d’une scène de festival. Magnifique !

Farandole de vies

par Chantal Zumwald

BiT / par la Cie Maguy Marin / conception Maguy Marin / du 22 au 24 avril 2015 / Théâtre de Vidy / plus d’infos

© Didier Grappe

© Didier Grappe

La danseuse et chorégraphe française Maguy Marin propose pour quelques jours sa dernière composition, BIT, au public lausannois. Elle se dit ici surtout influencée par les tableaux très rythmiques de Paul Klee. Cette performance très applaudie, composée avec des moyens très simples, fascine et surprend en hypnotisant le spectateur du début à la fin.

Après de nombreux succès comme le mythique May B (1981), Cendrillon (1985), Description d’un combat (2009), Salves (2010), Faces (2011), Nocturnes (2012) et beaucoup d’autres, Maguy Marin et sa sympathique équipe émerveillent à nouveau le public avec leur dernière création, BIT. Le rythme est la grande affaire de cette pièce dansante surprenante, métaphore de la vie, qui s’installe dans une pénombre scénique qui ne se dissipera qu’au tableau final. Cette obscurité donne au temps et à ses pulsations une force plus intense, que souligne la musique techno continue, entêtante, envoûtante même, de Charlie Aubry.

Du noir émerge un décor sobre composé de grands plans inclinés sur lesquels s’aventurent des pieds dansant la vie pour, parfois, chuter dans le vide de l’autre versant. Ce décor, par son jeu d’ombres, nous plonge au sommet d’une tour de contrôle, en pleine guerre, sur un fond de bruit de roulements sourds, d’avions, de terreur humaine, d’où s’élève une voix latine qui vient dominer ce monde incertain. Les fourmis humaines s’y aventurent, main dans la main, composant une chaîne dansante très stylisée. Le bruit devient infernal. Indifférentes, les fourmis continuent leur danse de la vie, frénétiques, dans une ronde qui tourne, tourne, incessante, souple, majestueuse. Mais l’homme courbe l’échine, grimpe, essaie de rester en haut de l’échelle. Tous grimpent, redescendent, prennent du temps sur la pente : clowns innocents et aveugles, fabuleux. On virevolte jusqu’à la folie, en accord, en désaccord, on suit les normes, on fuit ses prisons, on s’évade, on suit ses rêves et à chaque fois, on recherche un nouvel équilibre. Mais la vie, c’est aussi des cassures, des drames, des viols, le sang qui coule. L’homme revient à son état rampant, les mâles s’affrontent. Arachné dévide sa bobine de la vie. Les dogmes prennent le pouvoir, le monde est noir, la lumière ne peut percer cette profonde obscurité ; blasphèmes, sexe, corruption ; c’est le règne des morts vivants. Les clowns avancent tels des métronomes, dominés par le pouvoir et la crainte de Dieu, de la peste. Cette pièce dansante explore les fonds les plus noirs de l’être humain.

Pour terminer, la lumière revient sur la Terre avec l’apparition de la civilisation et de ses beaux habits de paillettes. Réalité ou apparences trompeuses ? Les clowns des clowns cherchent encore à atteindre le sommet… et retombent : la farandole de la vie reprend ses droits.

La vie secrète des Arbres

par Chantal Zumwald

Les arbres pleurent-ils aussi? / par la Cie Fabienne Berger / du 25 avril au 2 mai 2015 / Equilibre-Nuithonie / plus d’infos

© Mario del Curto

© Mario del Curto

Performer et chorégraphe née à Lausanne, Fabienne Berger propose des spectacles issus de son expérience en danse classique et en Modern Jazz, enrichis de techniques orientales et de yoga, qui influencent son rapport au mouvement, introduisant, par exemple, dans son travail, la notion de « transfert de poids ». Elle crée sa propre compagnie en 1985. Après quarante ans de créations, dont Elle(s), Screen Sisters, Floating Tones et Phren, elle présente son dernier spectacle en compagnie des danseuses Caroline de Cornière, Marie-Elodie Vattoux et Margaux Monetti, sous les projecteurs de Sven Kreter, accompagnée de la création musicale de Malena Sardi.

Le décor de la pièce se résume aux ventilateurs et aux haut-parleurs. Le sol et les murs sont tendus de noir… Tout commence par un tableau surprenant : suspendues, des têtes de danseuses émergent de l’obscurité, vaguement éclairées par une simple lampe de poche que tient une autre danseuse elle aussi sans pieds, ceux-ci étant liés par une corde qui est accrochée au ciel de scène. Le temps s’est arrêté, balancé par une douce mélodie. L’obscurité revient et, de l’ombre, émergent les arbres-danseuses, une forêt composée de quatre femmes vêtues de chemises et pantalons noirs, ou bronze pour l’une d’entre elles : les arbres se mettent à se mouvoir dans un naturel maladroit. Au loin, des grillons, des crapauds, le bruit de la pluie. C’est si bien évoqué que le public commence à ressentir le froid. La solitude propre à chacun de ces arbres, qui transparaît dans l’individualisme des figures de danse, est ressentie jusque dans les gradins. La nature prend ses droits, avec encore le bruit d’abeilles qui éveillent les arbres. Le temps se dilate dans ce monde fou de vitesse. Les danseuses se contorsionnent, perdent l’équilibre, le retrouvent, dans une volonté d’intégration et de résonance avec la nature, qui en respecte toutefois le mutisme. Les séquences dansées s’affranchissent du rythme musical et chacun garde son rythme propre, dans une réinterprétation et une recomposition réadaptées chaque soir. Ces mouvements individuels, presque individualistes, ont un effet étrange sur le spectateur : il a l’impression de ne pas pouvoir accéder au spectacle, de ne pas l’intégrer. C’est une belle expérience de contre-rythme. Et peu à peu, le tempo de la musique l’emporte et les arbres finissent par adopter son rythme : une homogénéité s’installe. Elle gagne en intensité : un vent fort se lève, propulsé par quatre ventilateurs géants. Les arbres danseuses, les cheveux emportés, tentent de se protéger, enfilent bonnets et imperméables. Par prévenance, la compagnie a déposé des couvertures aux pieds des spectateurs ! Plusieurs personnes éternuent ou toussent : la forêt s’agrandit… Les frontières se dissipent. L’expérience se propage au-delà de la scène.

Au moment où ce rythme devient le nôtre, tout s’arrête et… un grand bruit, l’obscurité, à nouveau la lumière : trois arbres ont été ensevelis! Le monde ne peut-il tourner sans catastrophe qui détruit le peu d’équilibre ou le peu de plaisir péniblement acquis ? Un spectacle est-il un spectacle, une vie est-elle une vie, un arbre est-il un arbre, s’il n’est scié en plein vol ? En explorant la corporéité et ses limites, la danse soulève des questions philosophiques : le langage du corps témoigne de secrets et de révélations multiples, au-delà de toute attente. C’est une belle victoire de la corporéité sur l’intellect, même si nos interprétations passent par le langage pour se dire.

Un chat menteur – pas tant que ça

par Chantal Zumwald

Le Chat du Rabbin / d’après la bande dessinée de Joann Sfar / mise en scène Sarah Marcuse / du 19 au 22 mars 2015 / Grange de Dorigny / plus d’infos / en tournée jusqu’au 18 juin 2015

© Dominique Vallès

© Dominique Vallès

2002 : sortie du premier album de la bande dessinée Le Chat du Rabbin par Joann Sfar ; 2004 : première adaptation théâtrale par Camille Nahum ; 2011 : sortie d’un long métrage du même titre, réalisé par l’auteur (César du meilleur film en 2012) ; 2015 : le Chat réapparaît et contribue au soutien de Charlie Hebdo : fascinée, La Cie La Foumilière s’empare du scénario. Sarah Marcuse, en collaboration avec Radhia Chapot Habbes, le met en scène. Xénia Marcuse participe à l’adaptation et se charge des costumes, dans un décor de Nicolas Deslis.

De la pénombre de la scène, un nouveau monde se fait jour. Apparaît une carriole surmontée de quelques objets hétéroclites, de la cuisinière aux tabourets, accompagnée d’un cortège étrange de personnages au style bohème. De leurs instruments de musique, s’échappent des accords exotiques qui entraînent dans un autre temps, un autre lieu. Ce petit cortège aux tons insolites décharge prestement la carriole et met discrètement le décor en place. Aux petits bonnets ronds que certains portent, nous comprenons qu’ils sont de confession juive. Une famille composée du père, un rabbin, de sa séduisante fille et d’un drôle de chat se met à débattre sur ce perroquet qui ne cesse de bavarder et de répéter la fin des phrases prononcées. Le chat trouve la solution : il avale l’animal ! Nous le comprenons aux quelques plumes vertes qui tombent du ciel, sur la scène. Surprise ! L’intelligible langage hante maintenant le chat malicieux et cajoleur, magnifiquement interprété Xavier Loïra. Riche de cet attribut, il prie son maître, le rabbin, de lui permettre de participer à la célébration de la Bar Mitsvah. La demande est refusée, mais son maître accepte, après quelques conciliabules, de l’instruire à la thora, à condition qu’il n’adresse plus la parole à sa fille. Le chat usera de subterfuges, avec l’aide de sa maîtresse Zlabya, et bravera cet interdit.

Dans un décor évocateur, simple et très bien structuré, la mise en scène captive immédiatement par la présence conjointe de trois espaces distincts sur la scène, où se déroulent les épisodes successifs. La lumière, discrète, suit parfaitement ces jeux de scène, entraînant le spectateur dans ses mouvements. Les odeurs ne sont pas absentes et le spectateur en a l’eau à la bouche, les narines qui frémissent sous les effluves d’oignons grillés, puis du parfum de cônes d’encens. Les chants et les danses de Zlabya ravissent par leur spontanéité et leur charme. Le chat séduit lui, par sa grâce et ses réflexions philosophiques dont la pièce est truffée. De grandes questions philosophiques sont abordées sans en avoir l’air. Aplanir toutes les différenciations religieuses, c’est là une des motivations de Joann Sfar, comme il le dit lui-même : « J’adore les Arabes, les Juifs, mais la religion, ça m’emmerde. » Le Chat Rabbin, c’est un grand moment de ravissement, de forte intensité, pour tous les sens.