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Le champ des possibles

Par Alice Moraz

Miss Poppins / The Divine Company / adaptation et mise en scène Stefania Pinnelli / Le Petit Théâtre / du 7 au 31 décembre 2016 / Plus d’infos

© Philippe Pache

Magique ! C’est bien l’impression que laisse Miss Poppins, spectacle basé sur le livre de Pamela Lyndon Travers et adapté par The Divine Company. Les comédiens se jouent des difficultés techniques et donnent à voir une version enchanteresse de la célèbre histoire.

Veuf et débordé par son travail, Mr. Peterson se désespère de l’effet que fait sa fille sur ses gouvernantes qui prennent la fuite les unes après les autres. Il voit donc arriver Miss Poppins d’un œil perplexe sans se douter qu’il est sur le point de laisser entrer un souffle de magie dans sa maison. C’est une gouvernante un peu old school mais résolument imaginative qui remporte la confiance d’Emma. Elle est accompagnée de son complice Tim, aussi à l’aise dans son rôle de facteur que de motard ou de constructeur en bâtiment et qui pourrait presque être la version fantaisiste du père d’Emma. La version de Denis Correvon et Stefania Pinnelli met en avant les qualités maternelles de Miss Poppins et exploite sur le plan scénique ses ressources magiques. Cette femme est bien décidée à ce qu’Emma ne se laisse pas formater par le monde actuel. Elle l’emmènera dans une forêt imaginaire ou auprès d’un marchand qui propose les bonbons du « langage universel », celui que l’on perd en devenant adulte. Le goût de la gouvernante pour les mots et l’imagination convoque Cyrano de Bergerac à venir partager une partie de sa tirade du nez et fait sortir l’air de la Reine de la nuit d’un livre de chant : des références littéraires et musicales qui plairont aux plus grands.

On pardonnera volontiers les petites leçons de morale qui sonnent quelques fois comme des clichés tant l’ensemble est bien mis en scène : les difficultés dues à la taille du plateau sont résolues pour présenter tous les espaces à partir des mêmes éléments de décors qui sont déplacés ou transformés et les effets magiques se glissent dans la pièce avec une étonnante fluidité. Car il fallait non seulement trouver des astuces pour retranscrire l’atmosphère magique qui plane dans la légendaire œuvre mais aussi les adapter au média particulier qu’est le théâtre. Chapeau bas au comédien et magicien Pierric Tenthorey à qui les responsables de la conception ont confié la création des effets magiques. Comme il a généreusement partagé ses secrets, les autres comédiens peuvent eux aussi transformer une pomme en poire, plus au goût d’Emma (qui passe du pyjama à la robe en un tour de main) ou verser un bol d’air frais puis un liquide aromatisé à la fraise avec une théière aux couleurs pastel. Et c’est sans difficulté apparente que la gouvernante fait rentrer son parapluie entier dans un sac qui donne l’impression de contenir tous les trésors du monde.

Les différents espaces se déploient tous à partir d’une base composée d’un plateau central. Les murs sont matérialisés par de larges bandes élastiques par lesquelles peuvent entrer et sortir les comédiens. Les décors se hissent sous nos yeux : des arbres en cartons sortent de sous les planches, sont tendus vers le haut par des câbles puis s’illuminent, lorsque les personnages passent du monde réaliste à celui de la fantaisie. Les chaises se détachent des portes et se montent comme des meubles minimalistes. Les jeux de lumières viennent parfaire l’impression que le merveilleux peut être convoqué à tout instant.

Même le père qui, tout au long de l’histoire, n’a pas cru un seul instant à ce que racontait sa fille, se laisse finalement convaincre par la vision de cette gouvernante à la fois stricte et fantaisiste, pour qui il suffit de voir les choses sous un angle différent. La preuve par le théâtre que tout est question de perception et que l’imagination cohabite sans heurt avec la réalité, et rend la vie plus douce pour les petits et pour les plus grands.

On demande l’original … et la copie conforme

Par Alice Moraz

La Comédie des erreurs / William Shakespeare / mise en scène de Matthias Urban / TKM- Théâtre Kléber-Méleau, Lausanne / du 1 au 22 décembre 2016 / Plus d’infos

©Mario Del Curto

©Mario Del Curto

Dans un décor simple mais protéiforme, le metteur en scène lausannois Matthias Urban propose une version moderne de La Comédie des Erreurs. Pièce de jeunesse de Shakespeare qui prouve que l’on ne peut se fier à ce que l’on voit, elle prend vie sur le plateau grâce à six comédiens qui passent sans difficultés d’un personnage à l’autre.

De grands draps de lin blanc servent à la fois de rideaux et d’écran : y est projetée en ombres chinoises une scène de naufrage, qui résume en images le début de la pièce la plus courte du dramaturge anglais. C’est en effet pendant un naufrage qu’Egéon perd sa femme Emilia, ses deux fils jumeaux, ainsi que les deux frères jumeaux qu’il avait achetés pour en faire les esclaves de sa progéniture. Chacun des parents s’étant, pour éviter la noyade générale, attaché à l’un des fils (tous deux s’appellent Antipholus) et à l’un des futurs valets (tous deux prénommés Dromio) les deux groupes sont séparés mais sains et saufs. Vingt ans plus tard, après avoir erré à la recherche de son second fils, lui-même parti en quête de son frère, Egéon échoue à Ephèse où il est condamné à mort : une loi interdit les échanges entre Ephèse et Syracuse, sa ville d’origine. Le duc d’Ephèse, attendri par son histoire, lui octroie une journée pour réunir la somme qui rachètera sa liberté. A la recherche de leurs frères respectifs, qui se trouvent en effet à Ephèse, Antipholus et Dromio de Syracuse y arrivent aussi peu après leur père. Les personnages sont alors entraînés dans un tourbillon d’apparences, d’illusions, de quiproquos et de malentendus. Tout s’embrouille, chacun se piégeant lui-même sans le vouloir jusqu’à en perdre le sens de sa propre identité. Tour à tour, les deux Dromio doivent exécuter des ordres qui n’ont plus aucun sens, leur maître n’étant une fois sur deux pas celui face auquel ils pensent se trouver.

Matthias Urban a choisi de n’avoir qu’un comédien pour jouer chaque paire de jumeaux. François Florey (Dromio) et François Nadin (Antipholus) font preuve d’une grande finesse pour interpréter chacun deux personnages à la fois. Ils sont certes jumeaux mais, ayant vécu une vie différente, ils ne sont pas tout à fait identiques. Le metteur en scène insiste sur leurs différences grâce à un détail de leurs costumes et à un accessoire en particulier : les lunettes, allusion évidente au fait que la vision est trompeuse et que chacun s’égare parmi les illusions. Si, finalement, même le public a du mal à suivre, ces changements de rôles renforcent le comique de la pièce.

Le décor un peu minimaliste est aussi pensé pour permettre les entrées et sorties des personnages en plusieurs endroits, rendant la confusion d’autant plus grande. Une surface hexagonale en bois fait office de place du village. Une porte additionelle, plantée au milieu du plateau, permet au comédien qui joue Dromio de disparaître et réapparaître à vue derrière le battant qui tourne à 360 degrés, incarnant ainsi un valet puis l’autre. En arrière plan se trouve un grand panneau qui représente un ciel bleu parsemé de nuages dans lequel sont découpées trois portes que l’on distingue quand elles s’ouvrent. Ce panneau sert tour à tour de maison, d’église et de promontoire pour les différents personnages qui y apparaissent en hauteur. Il est surprenant de voir soudain y surgir le duc comme s’il sortait d’un chapeau de magicien, ou la femme d’Egéon transformée en religieuse rock.

Les bruitages et morceaux musicaux sont assurés en direct par deux hommes eux aussi habillés de manière identique. Les instruments eux-mêmes ont une apparence qui ne concorde pas avec leur fonction : une pelle en guise de guitare électrique ou un piano servant de flûte. Tour à tour, ce sont les acteurs qui se mettent à chanter : un rap pour Dromio, une chanson française interprétée par Egéon ou du hard rock pour l’abbesse, habillée en Vierge Marie pour l’occasion. Reprenant la pratique de Shakespeare qui incluait souvent de la musique durant les représentations de ses pièces, le metteur en scène a choisi de dépoussierer La Comédie des erreurs. La traduction qu’il a choisie est d’ailleurs très récente (elle date de 2011) et modernise la pièce. On sort du théâtre un peu étourdi. À voir au TKM-Théâtre Kleber-Meleau jusqu’au 22 décembre 2016.

Coup de projecteur à l’intérieur du théâtre

Par Alice Moraz

Le Chant du cygne / d’Anton Tchekhov / mise en scène Robert Bouvier / Théâtre du Passage / du 2 au 6 novembre / Plus d’infos

©Fabien Queloz

©Fabien Queloz

La Cie du Passage adapte Le chant du cygne, fantaisie courte d’Anton Tchekhov portant sur le théâtre. Le spectacle insère dans l’œuvre originale des scènes qui révèlent les secrets et coutumes des comédiens, ces artistes à la folie douce.

Noir dans la salle. Un projecteur s’allume, s’éteint, puis un deuxième et un troisième… dévoilant sur la scène un carré de tissu blanc suspendu par un câble, des fleurs sur une table, un costume de commedia dell’arte et des serpentins au sol. Au début du spectacle, le comédien Vassili Vassiliévitch Svetlovidov se réveille dans sa loge après une représentation couronnée de succès et entre sur le plateau avec une lanterne. C’est la nuit, le théâtre est vide. Apparaît bientôt Nikitouchka, un jeune souffleur qui n’a nulle part où dormir et a fait du lieu son chez-lui. Ensemble, ils vont évoquer le passé glorieux du vieux comédien qui semble parfois se perdre dans ses souvenirs et rembobiner la pellicule pour rejouer une scène.

Grâce aux divers médias du théâtre, mis à l’honneur dans la mise en scène de Robert Bouvier, l’espace scénique semble lui aussi se prêter au jeu des multiples atmosphères qui se dégagent du spectacle. Les bruitages, les enregistrements ainsi que les différentes lampes et projecteurs qui illuminent ou assombrissent le plateau renforcent l’impression de multiplicité des tonalités. Les jeux de lumières, tour à tour commandés par les acteurs, semblent chorégraphiés, rendant à merveille tant l’ambiance intimiste dans laquelle peut être baignée la scène durant une représentation, que le froid qui règne dans un théâtre déserté de ses comédiens et de son public.

On ressent peu à peu quelques longueurs dues aux digressions de la mise en scène. Le spectacle se déroule néanmoins sans accrocs et permet aux spectateurs de plonger par intermittence dans les souvenirs du vieux comédien. L’écran blanc sert de toile aux souvenirs des deux personnages. Ils y sont projetés comme s’ils sortaient de leur tête. Leur texte aussi y est finalement affiché ; les souffleurs ne sont plus, remplacés par des moyens modernisés. Durant toute la représentation on assiste simultanément à la pièce de Tchekhov et à une exploitation explicite de sa dimension métathéâtrale. L’œuvre écrite et le travail de répétition et de mise en scène se confondent en direct : didascalies, recherche de personnages, création d’un espace sonore, indications scénographiques. Tous ces éléments s’intègrent avec fluidité dans le texte original. Dès lors, on ne sait plus très bien si les acteurs, Roger Jendly et Adrien Gygax, jouent un personnage (le leur, celui de la pièce que l’on est en train de voir se dérouler sous nos yeux ou celui d’une autre œuvre dont ils rejouent un extrait) ou non. C’est là toute la magie du spectacle : un joyeux mélange fait de chansons, d’extraits de pièces de théâtre, de souvenirs et d’impromptus retours à la réalité.

Lumière sur la salle. Fin ! Deux générations de comédiens dotés d’un jeu extrêmement polyvalent et convaincant réussissent à donner à la pièce Le chant du cygne une légèreté à laquelle son titre ne préparait pas.

Emulsion verdienne à la sauce moléculaire

Par Alice Moraz

Bouffons de l’opéra / de et mis en scène par Benjamin Knobil / Café–restaurant l’Alhambar à Genève / 15 octobre 2016

©Alice Moraz

©Alice Moraz

Le metteur en scène franco-américain Benjamin Knobil présente au cœur du café-restaurant l’Alhambar, un vaudeville inspiré de La Traviata de Verdi : une opérette moderne et pleine de saveurs qui parle cuisine et amour.

Plus universel que l’amour ? Plus tragique que les querelles de familles ? Impossible. Et pourtant, les quatre comédiens de Bouffons de l’opéra nous servent (presque sur assiette) une version remixée de l’histoire de Violetta, l’héroïne atteinte de tuberculose dans l’opéra de Verdi. Ici, un mal bien plus actuel touche la jeune première : la maladie de Kreuztfeld Jacob, dite aussi maladie de la vache folle.

Elle, Violetta (Aude Gillieron), cuisinière et propriétaire d’un restaurant bio et moléculaire, a fait de la nourriture saine son combat. Lui, Alfredo (Simon Bonvin), fils de l’industriel Lèselé est héritier de la multinationale familiale. Entre les deux ? Le coup de foudre. Mais c’est sans compter le père, Germont Lèselé (Benjamin Knobil), pour qui produits industriels et cuisine bio forment à coup sûr un mélange explosif. Entre les trois, Gaston : chef musical, compositeur et entremetteur. Si la trame est reconnaissable, l’échappée est autant gustative que narrative.

Cette opérette se joue généralement dans les salles à manger ou les bars des théâtres qui l’accueillent : ce jour-là, l’espace vitré d’un bar genevois dans le cadre de la Fête du Théâtre de Genève. Lee Maddeford, le compositeur et pianiste, ciselle les notes de manière pétillante, déstructurée ou douce-amère. Ses mélodies oscillent entre le jazzy et le mélancolique, le tout remis au goût du jour avec l’incorporation de paroles en anglais par les comédiens. On saluera d’ailleurs la qualité vocale de ces derniers. Un habile travail de la langue et des mots ainsi qu’une métaphore culinaire filée durant tout le spectacle finissent de nous mettre l’eau à la bouche. La fin sera tragique. Car comme le dit Germont Lèselé : « Qu’importe le goût, le progrès a un coût ». Cependant, plus important encore que l’issue du spectacle, c’est une question actuelle qui se cuisine en filigrane. Cette adaptation nous fait réfléchir à nos habitudes alimentaires et à l’uniformisation des goûts prônée par les industriels de la branche.

Au menu, un moment musical et théâtral tout en légèreté malgré le drame de la situation.

Une comédie qui secoue

Par Alice Moraz

Shake / d’après La Nuit des Rois / de William Shakespeare / mise en scène Dan Jemmett / Théâtre de Carouge / du 27 octobre au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©Mario del Curto

©Mario del Curto

C’est une pièce de Shakespeare complètement métamorphosée et bien loin des conventions du théâtre élisabéthain que présente la mise en scène de Dan Jemmett. Musique, danse et plaisanteries font de Shake une comédie débridée et remise au goût du jour.

Viola aime Orsino qui aime Olivia qui est tombée amoureuse de Viola travestie en garçon… Cette chaîne amoureuse trouve une issue heureuse grâce au retour de Sébastien, le frère jumeau de Viola qui avait fait naufrage avec elle sur les côtes de l’Illyrie, et dont s’éprend Olivia, trompée par la ressemblance qu’il a avec sa sœur. Autour de ce noyau central gravitent plusieurs personnages secondaires mais toutefois indispensables : Malvolio l’intendant d’Olivia, Feste son bouffon, ainsi que son oncle, Sir Toby qui manipule, ici au sens propre, son pantin complice Sir Andrew.

Tout se joue dans un seul décor composé de cinq cabines de plages accolées et disposant chacune d’une porte qui permet soit une petite ouverture de type fenêtre en haut soit une ouverture complète. De même que dans un vaudeville, les portes s’ouvrent et se ferment à tour de rôle sur l’univers de chacun des huit personnages (interprétés par cinq comédiens). Les fenêtres permettent de suivre en direct le travestissement des acteurs qui changent de costumes, et par la même occasion de rôle, face au public. Imperturbable et contrastant de manière frappante avec la frénésie générale, Feste le fou sert d’observateur, ajoutant de manière parfois un peu insistante des plaisanteries grivoises dès qu’il en a l’occasion. C’est aussi lui qui orchestre le passage des vinyles sur son tourne-disque. Si la musique fait partie intégrante de la pièce du Barde, elle donne là une petite touche surannée très bienvenue, cohérente avec la décision d’ancrer l’histoire dans un univers sixties plutôt qu’élisabéthain.

Peinant à démarrer au début, la pièce trouve finalement son rythme dès lors que le spectateur a pu identifier chacun des personnages. Il n’a plus, ensuite, qu’à suivre leurs farces pour s’imprégner de cette ambiance si légère et se laisser emporter par l’énergie des comédiens. On se croirait presque dans un cabaret fantaisiste avec ces personnages fantasques, les courses poursuites et les traits d’humour dus aux doubles ou triples sens du texte.

Les questions de l’apparence et du travestissement sont par ailleurs traitées de manière originale. Parce que Viola/Césario et Sébastien sont joués par la même personne, mais surtout, et c’est là le point le plus intéressant de cette mise en scène, parce que les cabines de plages servent simultanément de loges aux acteurs et de lieu de vie aux personnages. Il nous est donc permis d’assister à ce qui se passe habituellement en coulisses, de voir de nos propres yeux comment sont mis en place les artifices du théâtre. Si les personnages ne sont « jamais ce qu’ils sont », Dan Jemmett a pris à la lettre le titre anglais alternatif What you Will pour remanier la pièce à sa guise.

Pour des spectateurs curieux de découvrir du Shakespeare modernisé et encore plus déjanté qu’à l’époque!

La quadrature du cercle

Par Alice Moraz

Le Café des Voyageurs / d’après Corina Bille / mise en scène Coline Ladetto / Festival FriScènes / 23 octobre 2015 / plus d’infos

©Damien Carnal

©Damien Carnal

Présenté au festival FriScènes, Le Café des Voyageurs exploite pleinement les possibilités du langage et de la voix pour servir une pièce qui oscille entre le rire et la folie tragique.

Une femme (jouée par un acteur masculin) au milieu d’un cercle blanc au sol. Autour d’elle son majordome, Robert, dessine le plan de son appartement, dont il effacera ou rajoutera des pièces au fur et à mesure de la performance. La femme, Mme Victoire, ayant perdu son fils dans un accident de train alors qu’il venait lui rendre visite, envoie chaque année son domestique à la gare pour chercher un jeune homme au hasard et le faire dîner chez elle à sa place. Le rituel est immuable, jusqu’à l’introduction d’un inconnu qui va la troubler. Celui-ci, nommé Germain et ressemblant étrangement au fils disparu, permettra aux personnages (Mme Victoire, Robert le domestique, et Margot la fiancée du feu fils), d’arrêter de tourner en rond dans leur propre jeu.

C’est dans ce huis clos figuratif que les quatre comédiens évoluent. Mis en scène par Coline Ladetto, qui avait initialement travaillé en collaboration avec les professionnels de la Compagnie la.la.la, Le Café des Voyageurs est ici monté avec le groupe amateur de la Cie du Fouet. Si l’histoire à l’origine de la pièce est plutôt simple, l’utilisation de la 3ème personne du singulier au niveau textuel est déroutante et génère toute la complexité du spectacle. Le dialogue entre les personnages en devient curieusement désinvesti, comme pour marquer clairement la séparation entre une réalité trop dure à vivre et une performance théâtrale temporaire. « Oui, vous ne parlez pas à la première personne, vous n’utilisez pas le “je” mais le “il”. Par exemple, quand je parlerai moi, je dirai : Elle parle. Vous comprenez ? ». Germain réagit à l’explication de Margot en lui disant donc qu’ « Il est retenu par des dingues. » Grâce à lui la réalité s’esquisse pour la première fois dans cette mascarade qui flirte avec la folie. Margot se prête au jeu de mauvaise grâce mais ne semble pas dupe. Elle se conforme au rituel tout en exprimant elle aussi l’absurde de cette situation. Interloquée que Robert puisse croire l’obliger à rester dans une pièce, elle lui lance : « [t]u penses me retenir par un trait ?! ».

Dans cette pièce, c’est le pronom utilisé qui donne le ton au jeu, car comme le dit un des protagonistes: « il faut laisser de la place au je(u) ». On en fait l’expérience quand Mme Victoire abandonne le « elle », exprimant son bonheur par un vibrant « je suis heureuse », alors qu’elle prend dans les bras celui qu’elle croit (ou veut croire) être son fils. Cela est d’autant plus surprenant que le spectateur s’était habitué à cette mise en abîme d’un rôle qui est endossé non seulement par les comédiens mais aussi par les propres personnages de la pièce en parlant à la 3ème personne du singulier. Le spectateur réalise l’ampleur de la tragi-comédie quand le téléphone sonne et que l’on annonce la mort du fils au bout du fil. La propriétaire de l’appartement ne peut dès lors plus rester dans l’illusion que son fils a été épargné. Elle pousse Margot hors du cercle, la propulsant hors de l’espace de déni, et passe à l’utilisation du « tu ».

Le Café des Voyageurs est une pièce exigeante autant pour les acteurs que pour les spectateurs, qui doivent sans cesse s’habituer à la manière de parler des personnages utilisant successivement le « il », le « je » et le « tu ». Mais au contraire de ce à quoi l’on pourrait attendre d’une pièce abordant le thème de la mort, cette tragi-comédie ne tombe pas dans le pathos. Les quatre comédiens explorent tout le spectre des émotions grâce à un jeu d’une grande finesse rendant justice à la mise en scène de Coline Ladetto. Ils redessineront les interactions entre les différents personnages, autant que se redessine le plan de l’appartement servant de décor à la pièce.

Le théâtre est-il une bataille de marshmallows ?

Par Alice Moraz

Le NoShow / mise en scène Alexandre Fecteau / Equilibre-Nuithonie / Du 07 au 10 octobre 2015 / plus d’infos

©Renaud Philippe ©Cath Langlois

©Renaud Philippe ©Cath Langlois

Combien est-on prêt à payer spontanément pour un spectacle ? Les subventions financent-elles les artistes ou les spectateurs ? La difficulté de gagner sa vie en faisant du théâtre ou en travaillant dans le monde artistique est-elle une fatalité ? Le NoShow, un non-spectacle québécois spectaculaire, coproduction du Collectif Nous Sommes Ici et du Théâtre DuBunker, aborde tout cela et bien plus encore.

Le spectacle s’ouvre sur une Assemblée Générale extraordinaire mais seuls quatre des sept membres prévus sont présents. Non, en réalité le spectacle commence avant. Il commence avec les « parce que… » des sept comédiens, réponses à la question implicite « pourquoi fais-tu du théâtre ?». Mais Le NoShow, lui, débute même avant. Quand tout le public se trouve encore dans le hall d’entrée attenant à la salle de théâtre. Quand jeunes et moins jeunes sont encore affairés à finir leur repas d’avant représentation sous les lampes colorées du restaurant. Les acteurs se mêlent à la foule pour expliquer le concept du spectacle, prémices d’une performance des plus originale. Ici on reçoit une feuille sur laquelle il faut cocher, au choix et dans un isoloir, le prix que l’on est prêt à payer. Celui-ci va de 0 CHF, l’équivalent de « la messe du dimanche » à 116 CHF, l’équivalent d’un « match de hockey professionnel ». Le paiement ou non se fait à une guichetière cachée derrière un panneau en carton noir.

L’Assemblée Générale sera le fil rouge du spectacle, la ligne directrice qui permettra d’aborder des sujets importants aux yeux des comédiens, les uns après les autres, tout en laissant la structure se construire spontanément grâce aux choix préalables du public. Car en choisissant le salaire que méritent les comédiens, il intervient sur les possibilités du spectacle. Il restreint ce que le public verra ou laisse au contraire la place à d’autres possibilités. Après avoir fait les comptes des recettes de la billetterie, les comédiens déclenchent une grève tournante. A l’issue d’une présentation de chacun, filmée en direct des loges, les spectateurs votent pour leurs favoris par sms. Compilé informatiquement, ce vote déterminera ceux qui joueront le spectacle : trois des sept acteurs, ne pouvant être payés décemment, se mettront en grève et retourneront vers les tentes plantées devant le théâtre. On les suivra grâce aux images projetées sur le grand écran qui domine la scène.

On ne verra donc pas tout le spectacle. On verra cependant ce qui se passe dehors. Le lien se fait par l’image ou par le son. Dès lors, ce ne sont plus seulement les personnes sur scène qui font le spectacle. C’est un échange entre l’extérieur et l’intérieur, entre les comédiens et leur audience. Nous ne sommes donc pas passifs et dans le noir mais bien invités à donner notre avis, à participer et même à nous transformer en ambassadeurs de la culture théâtrale. Une série de questions posées à toute la salle détermine le spectateur qui exerce le métier idéal. Celui-ci devra appeler un ami en lui expliquant ce que représente le théâtre et promettre de lui offrir une place de spectacle. Il se passe la même chose à l’extérieur où les comédiens en grève demandent à un passant qu’ils ont intercepté pourquoi il ne va pas au théâtre. Ce dernier appellera toute la salle à se rendre dehors pour une bataille de marshmallows géante, final d’un spectacle qui aborde de manière légère et avec une touche d’humour des sujets sérieux.

Le NoShow est une performance théâtrale iconoclaste joyeusement teintée d’accent québécois. Impossible de prévoir ce qu’on y verra : la performance est toujours pleine d’énergie mais à chaque fois différente !