Quelles recherches pour quels futurs ?

Par Elsa Bernauer

Le Futur se dit, selon le Larousse, « d’un temps, d’une période à venir » ; à venir ou avenir ? Le futur et l’avenir sont présentés comme synonyme mais ils ont pourtant deux implications très différentes. L’avenir se dit de ce qui est à venir ; le mot trouve d’ailleurs ses racines dans cette contraction. Mais le mot futur a une autre racine latine « futurus », qui se retrouve actuellement dans le passé simple du verbe être : « il fut ».
L’avenir est donc désincarné. Il est seul dans ce temps à venir. Tandis que le futur est relié à notre temps présent qui est son propre passé. L’implication principale de cette différence est que, bien que l’avenir sera indubitablement, le futur, lui, est formé, anticipé, dans le présent.
Nous sommes donc créateurs de futurs, bien qu’il ne soit jamais certain que ceux-ci seront notre avenir. Alors comment se crée un futur ?
La notion de futur est généralement associée à celle de progrès, même dans les imaginaires apocalyptiques. Toujours selon le Larousse le progrès est une « évolution régulière de l’humanité, de la civilisation vers un but idéal ». Il se conçoit donc comme un processus linéaire, allant dans une direction pressentie de tout temps, naturelle. Il peut être d’ordre spirituel, social, économique, technique ou scientifique, mais il est toujours une amélioration par rapport à une situation antérieure. Le progrès, toujours en mouvement, est l’instigateur des futurs.
Dans l’imaginaire collectif, le progrès est représenté par la découverte du feu et celle de la pénicilline, le passage des totalitarismes aux démocraties, l’invention du moteur à explosion, la sortie de l’obscurantisme par Les Lumières, la théorie des cordes en physique ou l’exploitation de la puissance nucléaire, pour n’en citer que quelques-uns.
La notion de progrès est donc intimement liée à celle de découverte scientifique, qu’elles soient issues des sciences naturelles ou humaines. Nous découvrons ou inventons aujourd’hui ce qui fera part de notre futur demain.

La question se pose alors : Qui fait les découvertes ?
Il faut des hommes et des femmes qui dévouent leur vie à chercher, parfois sans rien trouver, pour augmenter la somme des connaissances humaines et apporter un progrès à nos sociétés. Ces chercheuses et chercheurs, ces scientifiques, ces penseurs travaillent soit dans le secteur privé soit avec les académies (hautes écoles et universités).
En Suisse, selon les chiffres de l’OFS, les deux tiers de la recherche et développement sont financés par le secteur privé. Celui-ci finance, bien entendu des recherches qui peuvent être économiquement rentables. Seules les académies réalisent de la recherche fondamentale. Cette recherche qui a pour but d’augmenter la somme de connaissance humaine, ne se profile pas vers une utilisation directe ou une application.

Quels futurs choisissons-nous donc de construire à travers la recherche ?
Il semble logique que les secteurs privés choisissent d’investir dans un futur suivant les modèles actuels de rentabilité. Quelle entreprise investirait dans une recherche qui ne lui serait pas rentable ? Quelle compagnie financerait une étude permettant la fermeture de son secteur ? Aucune bien entendu.
Si ces entreprises tendent toutes vers la création d’un futur similaire, quels acteurs permettent d’ouvrir le champ des futurs possibles, à travers la recherche ?
La recherche fondamentale, de par sa mission universelle et neutre devrait permettre de mener des recherches en dehors du simple cadre de la rentabilité économique. Elle devrait étudier des secteurs novateurs mais pouvant se trouver en opposition avec le modèle économique actuelle : décroissance, low-tech, permaculture, résilience, circuit court, parmi d’autres.
Il n’est pas dit que notre avenir sera composé de ces objets mais il n’est pas non plus certain qu’il suivra les préceptes de l’économie de marché et des innovations technologiques.

Alors qu’en est-il de l’état de la recherche fondamentale en Suisse, et plus précisément sur les secteurs touchant à la durabilité ?
Malheureusement l’image est terne et monochrome. La recherche fondamentale semble suivre les mêmes inclinaisons que le secteur privé : high-tech, économie de marché, biofuel, monétarisation de l’environnement, transhumanisme, etc. De la recherche financée ces dix dernières années par le FNS, la quasi-totalité prend cette orientation, qui peut être associée à la durabilité faible.
La durabilité forte semble ne pas soulever d’intérêt parmi la communauté scientifique ou ne pas répondre aux exigences de financement.
Cette direction unique peut inquiéter. Elle limite grandement nos capacités à imaginer et modeler des futurs multiples. En effet, l’avenir ne se définit pas par la recherche mais nos futurs possibles se construisent au sein de celle-ci.

Devant un avenir aussi incertain, ne pas s’offrir un champ de futurs possibles le plus large possible semble incohérent et dangereux. Si notre avenir est unique, il est de notre devoir envers les générations qui y vivront, de créer dans le présent un contexte permettant d’ouvrir le plus de futurs possibles.

 

 

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