Un journalisme de l’ordinaire : l’information pratique dans la presse locale 

Dans les pages du Journal de Morges, les grands articles côtoient une multitude de contenus dits « pratiques » : faire-part, annonces, agendas sportif et culturel… D’apparence triviale, ils continuent pourtant d’apparaître dans le journal chaque semaine.

Par Lola Willemin

En menant une enquête ethnographique au sein de la rédaction du Journal de Morges, nous avons pu voir que les différents contenus et formats qu’héberge l’hebdomadaire ne jouissaient pas tous du même prestige dans le regard des journalistes.

Si l’on pense spontanément à ce que contient un journal, on visualise en premier lieu les grands articles qui occupent quasiment une page entière. Mais entre ces textes développés se trouve une quantité non négligeable de contenus moins imposants. Il y a par exemple les « brèves », c’est-à-dire des informations qui tiennent sur quelques lignes. Un exemple tiré d’un numéro du Journal de Morges datant du vendredi 14 mars 2025 : « Afin d’améliorer la sécurité au carrefour entre la route de l’Enfer et la route de la Gare, la Municipalité́, avec l’accord de Police Région Morges et du Canton, a remplacé les «Cédez-le-passage» de la route de l’Enfer (à la descente) et du chemin des Vergers par des panneaux «STOP». ». On retrouve aussi des « secondaires », légèrement plus développées qu’une brève sans pour autant prendre autant de place que ce que les journalistes définissent comme un véritable article. Il y a également les avis de naissance et de décès, ou encore les agendas culturels et sportifs, souvent en fin de journal, qui inventorient sans plus de commentaire les évènements à venir dans la région.

Assurer la publication de ce type d’informations est souvent considéré comme rébarbatif et peu stimulant par les journalistes : ce n’est pas ce qu’iels estiment être le cœur de leur pratique. Autrement dit, à leurs yeux, ce n’est pas vraiment du journalisme. Mais alors, pourquoi ces contenus continuent-ils d’apparaître dans les pages du journal chaque semaine ?

Assurer la publication de ces informations de service est souvent considéré comme peu stimulant par les journalistes : ce n’est pas ce qu’iels estiment être le cœur de leur pratique. Autrement dit, à leurs yeux, ce n’est pas vraiment du journalisme.

Les évolutions récentes du journalisme ont notamment donné lieu à un journalisme dit de communication, qui s’inscrit dans un contexte « où les passions idéologiques se seraient tiédies, où le lecteur se pense comme consommateur »[1] et qui « valorise les soft news, une information-service sur la santé, les loisirs, les achats »[2]. Dans un article intitulé « Au service des lecteurs ”consommateurs” et ”usagers”. L’information routière dans la presse quotidienne régionale française. », publié en 2008, le sociologue Dominique Marchetti se penche justement sur cette question de l’information dite pratique ou de service. Depuis les années 80, ce type d’information a progressivement commencé à prendre une place considérable dans les journaux locaux. C’est le résultat des mutations économiques du monde de la presse, de plus en plus confronté à des difficultés financières. Selon l’auteur, cela a conduit le journalisme local à se forger de nouvelles représentations de son public. Celui-ci était à l’origine majoritairement envisagé comme un ensemble de citoyen·nes cherchant à se tenir informé·es des enjeux politiques du moment. Mais la baisse d’audience et la nécessité de fidéliser un lectorat considéré comme désormais moins intéressé par ce que la presse avait à lui offrir a fait naître une nouvelle figure : celle d’un public de consommateur·ices et d’usager·es, « un groupe d’acteurs rationnels essentiellement mus par des intérêts utilitaires »[3]. Dans cette perspective, les journalistes considèrent que les lecteur·ices désirent avant tout avoir accès à des informations sur la météo, les activités culturelles de la région, d’éventuels bons plans ou encore au sujet de la circulation routière. En bref, des informations qui ont une utilité concrète pour leur vie quotidienne.

Mais le souci de prendre en compte les attentes (réelles ou supposées) du public ne s’inscrit pas seulement dans une vision consumériste de celui-ci. En effet, Marchetti souligne que le fait de rendre service au public appartient aux « représentations traditionnelles des fonctions du journalisme »[4], ajoutant que « pour certains journalistes, même s’ils ne le formulent pas de cette manière, le rôle du journal local se rapproche d’un « service public » »[5].

On retrouve l’enchevêtrement de ces différentes visions chez les membres de la rédaction du Journal de Morges. En effet, un sentiment désagréable d’être contraint·e de fournir des informations pratiques aux lecteur·ices est parfois exprimé. Probablement aussi parce qu’il s’agit d’un travail peu prestigieux : dresser une liste d’évènements ou résumer un fait en quelques phrases ne nécessite pas particulièrement de déployer ses compétences journalistiques. Cependant, on constate également une forme de concernement chez les journalistes : l’intérêt des lecteur·ices est considéré comme fondamental par plusieurs d’entre elles·eux.

L’objet journal conserve une dimension symbolique particulière, et une partie du public semble encore attachée à cette manière de se procurer des informations à la fois anecdotiques et essentielles.

Parfois, plutôt que d’insister sur l’obligation de devoir fournir de l’information de service, les journalistes détaillent une frustration de ne pas pouvoir proposer des contenus plus développés. En écoutant leurs discours, on comprend que cette difficulté à produire de longs articles – qui correspondent à l’idée qu’iels se font d’un véritable contenu journalistique – n’est pas simplement due à une hégémonie de l’information pratique exigée par un public « roi ». La pression temporelle inhérente au métier de journaliste joue ainsi un rôle prépondérant, puisque la nécessité de produire rapidement s’avère souvent incompatible avec la réalisation d’enquêtes au long cours. À ce titre, il faut souligner le nombre réduit de personnes qui élaborent l’essentiel du Journal de Morges : ce sont environ cinq journalistes qui se chargent à la fois de la récolte d’informations, de l’écriture, de la mise en page ou encore de l’adaptation des articles papiers en format web. On peut aisément imaginer que le cumul de ces tâches engendre un emploi du temps chargé. L’information se doit en outre d’être locale et de se rapporter à une zone géographique strictement délimitée, qui n’offre pas toujours une grande variété de sujets à aborder, surtout au vu du rythme de publication hebdomadaire.

Au cours d’une discussion, un jeune journaliste faisant partie de la rédaction du Journal de Morges nous explique que les brèves visent également à créer un certain équilibre entre les différents éléments de la page – textes longs, textes courts, photos, etc. Pour étayer son propos, il nous parle de « l’œil du lecteur, qui scanne la page ». Selon lui, « il faut que cet œil s’accroche et reste, donc il faut des bons titres, des bonnes photos, un maximum de contenus, et des contenus qui ont un intérêt pour le lecteur ». Les brèves sont donc aussi envisagées stratégiquement comme des éléments venant dynamiser la mise en page.

Brèves, secondaires, agendas sportif et culturel, faire-part de naissance et de décès… ces contenus ponctuent les pages du Journal de Morges, aux côtés d’articles plus longs et élaborés – plus « journalistiques », diraient celleux qui les écrivent. Les journalistes semblent accorder assez peu de valeur à ces textes très succincts, mais assurent ce « service » qui s’inscrit dans une tradition tout en étant perçu comme une attente du lectorat. À l’heure actuelle, ce type d’informations tend à être communiqué directement par les communes ou les instances faisant la promotion de leurs activités, via leur site web ou leurs réseaux sociaux. L’objet journal conserve néanmoins une dimension symbolique particulière, en plus de comporter l’avantage de réunir tous ces renseignements au même endroit, et une partie du public semble encore attachée à cette manière de se procurer des informations à la fois anecdotiques et essentielles.

Réalisée par cinq étudiant·es lors d’un atelier pratique de recherche consacré au journalisme local, cette enquête ethnographique a consisté en trois observations entre et hors les murs de la rédaction du Journal de Morges. Nous avons assisté à deux matinées de bouclage, c’est-à-dire les quelques heures qui précèdent l’envoi final de l’édition préparée durant une semaine. Nous avons également pu suivre les journalistes lors de leur récolte d’informations sur le terrain. Au fil de ces observations, nous avons prêté attention à leurs pratiques ainsi qu’à leurs interactions, et iels ont pris le temps de nous détailler le fonctionnement du journal. Au cours de discussions plus informelles, nous avons eu un aperçu de leur(s) vision(s) du journalisme. Finalement, nous avons épluché plusieurs numéros imprimés du journal afin de mieux saisir sa construction et de mettre en regard les discours et pratiques observées avec le produit fini.

Marchetti, D. (2008). Au service des lecteurs “consommateurs” et “usagers”. L’information routière dans la presse quotidienne régionale française. Dans P. Dauvin & J.-B. Legavre (dirs.), Les publics des journalistes. La Dispute.

Neveu, É. (2024). Un nouvel écosystème des journalismes. Dans Sociologie du journalisme (6ᵉ éd., pp. 92–113). La Découverte.



[1] Neveu, 2024, p. 100.

[2] Ibid.

[3] Marchetti, 2008, p. 2.

[4] Ibid., p. 12.

[5] Ibid.