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Comment être humain : notice explicative à l’attention des androïdes, cyborgs et autres humanoïdes

Par Sarah Juilland

Proposition de critique créative sur le spectacle :
Imposture posthume / Texte, mise en scène et jeu de Joël Maillard / Arsenic – Centre d’art scénique contemporain / du 26 au 31 mars 2019 / Plus d’infos

© Gregory Batardon

Ce petit manuel s’adresse à deux types de publics distincts et poursuit un double objectif. D’une part, il concerne les androïdes qui prolifèrent en société et vise à perfectionner leur programmation, afin qu’ils se mélangent harmonieusement à leurs voisins humains (ou du moins à ce qu’il en reste) sans trop perturber leurs habitudes. D’autre part, il est destiné aux êtres d’origine humaine (autrement dit, aux humains ayant subi des améliorations cybernétiques) qui, de moins en moins nombreux, tendent à oublier leurs fondamentaux et désirent recouvrer la pratique de l’humanité. Ce texte contient donc les informations élémentaires constitutives du « bastion humain », selon les mots de Joël Maillard, l’un des derniers représentants de l’espèce Homo sapiens ressuscité grâce aux récentes innovations de la médecine régénérative. Le présent article vous guidera à travers les étapes et processus de la vie d’être humain, dans le but d’amener les différentes créatures peuplant la planète Terre (ou du moins ce qu’il en reste) à une cohabitation agréable et à une entente cordiale.

Règle n°1 : Répondez (ou, pour les androïdes, simulez une réponse) aux besoins physiques de base
Afin d’éviter une mort prématurée et douloureuse, les êtres humains doivent absolument satisfaire un certain nombre de besoins vitaux, essentiels à leur santé physique et mentale. Si vous ne respectez pas ces quelques codes fondamentaux, les étapes plus avancées seront insurmontables. Au strict minimum, les humains se trouvent dans l’obligation de :

  1. Respirer de l’oxygène : chez l’humain, la ventilation pulmonaire est le renouvellement de l’air contenu dans les poumons par l’action des muscles respiratoires. La respiration procède en deux temps, que les androïdes pourront aisément mimer : l’inspiration (l’air entre dans les poumons provoquant le gonflement du thorax) et l’expiration (l’air sort des poumons provoquant le dégonflement du thorax).
  2. Manger des aliments comestibles et s’hydrater à l’aide d’eau (H2O) : pour survivre, les êtres humains doivent absorber des nutriments leur procurant des quantités suffisantes de glucides, protéines, graisses, vitamines et minéraux, nécessaires au bon fonctionnement de leur organisme. Par exemple, l’aliment « fromage » est indispensable à la préparation du met « fondue » ; remuer une spatule dans un caquelon n’est pas suffisant pour les humains.
  3. Dormir : bien que de nos jours cette pratique soit devenue caduque – il suffit de se brancher à une borne de recharge pour être à nouveau opérationnel –, les êtres humains doivent se reposer. Pour entrer dans un état de somnolence, il suffit de s’allonger dans un endroit confortable et de rester immobile durant environ six heures. Conseils pour rendre l’acte de dormir plus vraisemblable : certains humains s’agitent, grognent ou laissent échapper de légères brises odorantes durant leur sommeil.

Règle n°2 : Assurez votre sécurité
Pour prospérer, les humains doivent se trouver dans un état de quiétude et ne pas être obnubilés par leurs angoisses (au sujet des angoisses, se référer à l’article « Les émotions humaines »). Afin de se sentir en sécurité, les êtres humains évitent les lieux ou les situations susceptibles de causer des dommages physiques à leurs corps (les blessures risquant d’affecter leur santé physique, voire même de les amener à mourir) et se construisent ce qu’ils appellent des « maisons » (abris constitués au minimum de quatre murs et d’un toit).

Règle n°3 : Tissez des relations humaines
Dans votre vie d’humain, vous serez amenés à rencontrer des gens. Certains vous seront agréables – ils seront appelés « amis » – d’autres pourrons vous faire éprouver une attraction physique – ce seront des « intérêts romantiques ». Pour faire partie d’un cercle d’amis, il vous faudra observer certains codes :

  1. La maladresse sociale : les humains sont faillibles, il leur arrive régulièrement de « gaffer », c’est-à-dire d’engendrer des situations de malaise avec autrui en prononçant des paroles ou en effectuant des gestes incongrus et/ou gênants.
  2. La pulsion : les humains sont impulsifs. Pour leur ressembler, il vous suffira de gesticuler, vitupérer, maugréer ou grimacer lorsque vous rencontrerez une situation contrariante. Exemples de situations contrariantes suscitant l’insurrection parmi les humains : un retard de train (l’être humain est pressé et impatient), un climat trop chaud, trop froid, trop humide, trop sec (l’être humain est difficilement satisfait concernant le climat météorologique).
  3. « Boire des verres » : évidemment, il ne s’agit pas de consommer le verre mais son contenu (c’est une métonymie).

Règle n°4 : Pratiquez l’art de la conversation phatique
Les humains aiment se retrouver pour badiner, débiter quelques futilités, débattre et se quereller au sujet de problématiques existentielles, ou encore refaire le monde autour d’un verre (cf. explication ci-dessus). Exemple de sujet de conversation phatique : la situation météorologique est toujours un excellent sujet de conversation à adopter lorsque l’on souhaite parler dans le vide (comme mentionné ci-dessus, il s’agit d’un sujet éminemment polémique chez les humains).

Règle n°5 : Adonnez-vous à la procrastination
La procrastination est l’une des activités favorites des êtres humains. Il s’agit d’une tendance, proprement humaine, à remettre systématiquement au lendemain une action à accomplir. Le procrastinateur n’est pas pour autant passif et amorphe, mais il dépense toute son énergie dans des activités variées et souvent saugrenues, qui ne possèdent aucun rapport avec la tâche problématique.

Règle n° 6 : Cultivez un goût pour les objets inutiles
Dans leur frénésie consommatrice, les êtres humains raffolent des objets superflus et souvent absurdes, dont ils regrettent instantanément l’achat dès leur sortie du magasin. Exemples d’accessoires inutiles mais à acquérir absolument pour être humain : chaussons lampe torche en cas d’envie pressante durant la nuit, l’oreiller bonnet pour ceux qui bougent dans leur sommeil, les mini-parapluies pour chaussures afin d’éviter les pieds mouillés en cas de météo pluvieuse, etc.

Voilà, en appliquant ces quelques conseils, vous ressemblerez à de véritables êtres humains. Attention toutefois à ne pas vous y méprendre et pensez à recharger vos batteries à la fin de la journée.

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Au palais des glaces

Par Sarah Juilland

Une critique sur le spectacle :
Le Cabaret des réalités / D’après l’œuvre d’Alejandro Jodorowsky / Texte et mise en scène de Sandra Gaudin / Théâtre du Reflet / 14 mars 2019 / Plus d’infos

« Pourquoi les pieds touchent-ils terre
Quand ils peuvent faire autrement »
(Louis Aragon, Chagall XI)

© Samuel Rubio

Mêlant univers forain, circassien et freak show dans une atmosphère burlesque et magique, Le Cabaret des réalités propose un numéro d’effeuillage du rapport complexe qui se noue entre réalité et illusion. S’inspirant de l’esprit éclectique, fantaisiste et mutin d’Alejandro Jodorowsky, la création de Sandra Gaudin fait valser les certitudes en préférant l’onirisme au pragmatisme : « Si tout est illusion, il faut voir les illusions les plus belles » (Alejandro Jodorowsky). À la façon d’un palais des glaces, la pièce déforme les perceptions, brouille les repères et met en cause « La Réalité » en insistant sur la pluralité de ses formes.

Brisant la délimitation traditionnelle entre la scène et le public, une voix s’élève péniblement du tumulte des spectateurs, chahutant la convention tacite selon laquelle l’extinction des lumières marquerait le début de la représentation. Victor Poltier, jeune comédien à la recherche d’un premier rôle, établit un pont entre l’assemblée des spectateurs et les personnages de la pièce qui se joue. Invité à monter sur les planches par un mystérieux personnage affublé d’un masque à l’effigie de Jodorowsky, il est rapidement projeté dans l’effervescence kitch et bariolée d’un cabaret.

De part et d’autre du plateau, sur un fond sonore psychédélique, entourés de fumées artificielles et de lumières colorées et stroboscopiques, surgissent des personnages masqués aux costumes extravagants. Perruques, maquillage, robes de tulle ou de velours, strass et paillettes donnent le ton et installent l’ambiance délirante et festive de la pièce. Au fond de la scène, un rideau de chaînes – sur lequel sont projetées images et vidéos – permet aux personnages d’apparaître et de disparaître. Liant le sol au plafond, des cordages évoquent le monde du cirque mais peut-être aussi la relation entre terre et ciel, rationalisme et idéalisme. Le spectacle forme un drôle d’assemblage, mélangeant projection d’images, tours de magie, danses, chants, musique, humour et poésie. Les personnages, hétéroclites quoiqu’alliés dans leur folie, possèdent de façon plus ou moins prononcée leur propre perception du monde et apportent un éclairage particulier sur la question de la réalité. Se côtoient en effet un hermaphrodite hémiplégique, une strip-teaseuse complotiste, une papesse libidineuse, deux naines blanches à l’apparence de poupées, un homme en robe de chambre dont le cœur hypertrophique s’échappe de la poitrine à la manière d’un coucou suisse, un être anonyme recouvert d’une combinaison noire et moulante ne laissant échapper que le visage, et une sorte de « fakir » allophone et torse nu. L’absence de cohérence entre ces personnages, qui sous-tend le projet artistique, vise à concentrer sur scène un maximum de différences. Cela crée par moments un mélange maladroit et réducteur, mettant sur le même plan diversité culturelle, sociale et de genre. Malgré ces confusions, les personnages incarnent, par leur hétérogénéité, une idée inhérente au spectacle : il existe autant de réalités à observer que de paires d’yeux pour les voir.

À l’instar d’un miroir qui renvoie inévitablement une image faussée de ce que l’on est, Le Cabaret des réalités vise à ébranler les convictions, à mettre en exergue les apories et les contradiction incessantes de ce que l’on a appelé « réalité » à travers l’histoire, et à suggérer – à la façon d’un Socrate – que l’on ne sait rien. Dans leurs numéros, les personnages exposent des réflexions et renvoient des images aux spectateurs, leur permettant d’interroger la réalité et d’en examiner les différentes facettes. Encadrant les numéros, un portique en bois agrémenté de cordes et de néons porte une énigmatique inscription : 99,99999999999. Il s’agit d’un pourcentage, censé rappeler la vacuité du concept de réalité : les atomes dont nous sommes composés sont presque entièrement constitués de vide. La mise en cause obsessionnelle de la réalité et l’univers surréaliste du cabaret déclenchent des vagues de rires dans le public. Quelle est la nature de ce rire ? Il semble principalement découler de la cocasserie des situations et, par moments, paraît aussi relever d’une certaine incompréhension ou d’un décalage entre les spectateurs, relativement aux réalités de chacun.

Le martèlement constant de la question « qu’est-ce que la réalité » peut sembler fastidieux à certains moments du spectacle, mais est contrebalancé par des passages d’une grande force poétique, comme par exemple le monologue de Tristan et son « corazón » lumineux, la danse de la goutte d’eau ou les incursions de l’homme anonyme sur le devant de la scène. Paradoxalement, c’est peut-être ce personnage a priori très simple et dépouillé qui marque le plus les esprits, suscitant le rire par la reprise comique et répétitive de l’expression topique du conte « il était une fois », qu’il tourne en dérision : « S’il était une fois, ce n’est plus. C’est bien triste ». Perdu au milieu des personnages fantasques et loufoques, cet homme « invisible dans le visible et visible dans l’invisible » (expression extraite du spectacle) rappelle la puissance de la simplicité et apporte une touche de profondeur à la frivolité du cabaret.

Voix intérieures

Par Sarah Juilland

Une critique sur le spectacle :
Le Journal d’Anne Frank / D’après les textes d’Anne Frank / Mise en scène de Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier / Théâtre des Osses / du 24 janvier au 10 février 2019 / Plus d’infos

© Julien James Auzan

Quoique bouleversant, Le Journal d’Anne Frank ne se réduit pas à un témoignage tragique sur un pan sombre de l’Histoire : c’est aussi, et surtout, le récit de « l’aventure dangereuse […] romantique et intéressante » (Le Journal d’Anne Frank) d’une adolescente inspirée et inspirante. Sur la toile de fond obscure de la Shoah et de la vie clandestine, l’adaptation de Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier au Théâtre des Osses suggère l’adolescence plus que la guerre, le rire et la poésie plus que le désespoir et le pathétique. Confiant les pages du journal aux voix complices et solidaires de trois adolescents, la mise en scène souligne l’universalité et l’atemporalité du message d’Anne : sa voix semble en contenir tant d’autres.

Au centre de l’espace scénique se dresse une construction blanche, pareille à des pages de journal, ne demandant qu’à être habillées de mots. La structure évoque l’Annexe – lieu de vie des clandestins – sans chercher à la reproduire de façon réaliste. Dans un recoin, sous un escalier, des ombres de mains se disputent un mystérieux objet. Un calepin est projeté sur le devant de la scène ; à sa suite déboulent des jeunes gens enjoués et impatients. Lisant de brefs passages chacun à leur tour, ils entrent progressivement dans la peau des protagonistes du journal : Anne Frank, Margot Frank et Peter Van Daan, les trois adolescents de l’Annexe. Les comédiens réactivent l’histoire de la famille Frank-Van Daan et appellent à se souvenir de la condition des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Ce geste symbolise le devoir de mémoire et de transmission qui incombe à une génération où s’éteignent les derniers témoins des atrocités nazies. Durant le spectacle, les trois adolescents se partagent le récit d’Anne Frank, prêtant leur voix à ses pensées et leur corps à son entourage. Les adultes ne se manifestent qu’en tant que fond sonore, mêlant bavardages et injonctions : l’attention se porte sur la jeunesse, ses idéaux et son regard à la fois lucide et empli d’espérances sur le monde. Le dispositif scénique fonctionne comme une métaphore, transmettant les caractéristiques de la vie clandestine : l’exiguïté des lieux, le sentiment constant d’oppression et la promiscuité. Néanmoins, le décor revêt également une dimension ludique : ses façades vierges se parent régulièrement de dessins ou écritures projetés par les jeunes gens à l’aide d’un rétroprojecteur et ses murs amovibles, trappes et chatière insufflent un air comique à leurs déplacements. La richesse scénographique – véritable « patte » de la Cie Pasquier-Rossier exploitée dans des mises en scène antérieures, telles que Le Loup des sables en 2018 qui fusionnait théâtre et animation vidéo – estompe les barrières entre réel et imaginaire, tout en infusant une dimension imagée et poétique au spectacle. Lumières et musiques classiques sont aussi convoquées, afin d’accompagner les émotions des protagonistes : angoisses, joies, craintes, rage de vivre.

L’actualisation, par l’intermédiaire du théâtre, du monument historique et littéraire que représente Le Journal d’Anne Frank met en exergue la cyclicité de l’histoire, la nécessité du travail de mémoire et le rôle d’une jeunesse qui s’apprête à écrire les pages de l’histoire à venir. Les réflexions d’Anne Frank, concernant la guerre, les clandestins, le statut de la femme dans la société et l’oppression, résonnent avec force dans l’actualité : « Pourquoi dépense-t-on chaque jour des millions pour la guerre et pas un sou pour la médecine, pour les artistes, pour les pauvres ? Pourquoi les gens doivent-ils souffrir la faim tandis que dans d’autres parties du monde une nourriture surabondante pourrit sur place ? Oh, pourquoi les hommes sont-ils si fous ? » (Le Journal d’Anne Frank). Les mots – et maux – de la jeune femme font encore sens au regard des problématiques contemporaines. Anne Frank se fait porte-parole de la jeunesse, synonyme d’avenir, et délivre un message d’humanité atemporel et mémorable : « En attendant, je dois garder mes pensées à l’abri, qui sait, peut-être trouveront-elles une application dans les temps à venir ! » (Le Journal d’Anne Frank).

Malgré la gravité de la situation des clandestins – rappelée par de cruelles irruptions de réalité, telles que bombardements et bruits d’avions –, le spectacle de Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier est vivant. C’est avec beaucoup d’humour, de poésie et de légèreté que les comédiens voyagent dans l’univers créatif et romantique d’Anne Frank. Au-delà de l’angoisse et du danger, le récit est aussi celui d’une adolescente en prise avec les problèmes de son âge : conflits familiaux, puberté, questionnements sur la sexualité, histoires d’amour. Le décalage entre la verdeur d’Anne Frank et l’horreur de la guerre fait osciller entre éclats de rire et serrements de cœur. La pièce est vivante à la fois par l’humour et la gaité du monde intérieur de la jeune femme, mais aussi par la pertinence et l’actualité de son message. Transcendant les ans et la mort, les paroles d’Anne Frank trouvent leur écho dans toutes les voix, jeunes ou non, qui embrassent un espoir de paix, de justice et d’amour.

Voilage de nuit

Par Sarah Juilland

Une critique sur le spectacle :
Songe d’une nuit d’été / D’après William Shakespeare / Mise en scène de Joan Mompart / La Grange de Dorigny / du 27 octobre au 3 novembre 2018 / Plus d’infos

© Sofi Nadler

À l’image de la forêt crépusculaire abritant l’action – lieu topique de la transgression –, Le Songe d’une nuit d’été participe d’un esprit subversif et déroutant, entremêlant enchevêtrement d’intrigues amoureuses, mise en abyme de la création artistique et renversements carnavalesques. Amants fugitifs et ensorcelés, comédiens confus et créatures fantasmagoriques se télescopent au sein d’un brouillard extravagant, où fusionnent imaginaire et réalité. Revendiquée comme « fête aux conventions rompues, à l’artifice », l’adaptation de Joan Mompart exacerbe le trouble d’une pièce déjà complexe, en mélangeant poésie, burlesque, absurde, rêve et humour. À la manière d’un bâton d’encens, l’onirisme émanant du Songe infuse l’espace, se répand entre les sièges et envoûte les sens.

L’espiègle lutin Puck – interprété par Philippe Gouin –, se faisant tout à la fois conteur, marionnettiste, chorégraphe et chef d’orchestre, officie devant un simple rideau transparent, laissant deviner un espace scénique dépouillé. L’apparente sobriété du décor et des costumes peut déconcerter celui qui s’attend à être transporté dans une forêt magique, peuplée d’elfes et de fées excentriques. À l’instar du voile qui s’offre aux regards, les spectateurs sont priés de « faire page blanche » et d’estomper leurs a priori, de sorte à se laisser surprendre par la représentation. Le rideau s’ouvre pour dévoiler un monticule de terre comme unique élément de décor. Pourtant, la matière organique est essentielle : elle finit par recouvrir l’intégralité de la scène ainsi que les comédiens, qui s’y roulent et s’en jettent régulièrement des poignées au visage. Il s’agit d’un geste symboliquement chargé, exprimant le retour à la nature et à l’animalité que prône Joan Mompart : « Le Songe est une ode jouissive au théâtre et à la nature, une loupe grossissante sur notre humanité et notre animalité ». Des voiles de différentes dimensions, sortes de filtres oniriques, habillent également le plateau, permettant une infinité de possibles : plusieurs zones scéniques sont créées, des ombres sont projetées et des lueurs multicolores se succèdent. Ces astucieux jeux d’ombres et de lumières reproduisent l’univers chimérique du Songe. Un fond sonore omniprésent – évoquant esprits des bois et enchantements – achève de transformer la Grange de Dorigny en forêt, grouillante et habitée. Comme le déclare l’un des comédiens, « le but n’est pas de représenter le réel, mais de rendre la représentation réelle » : l’essence du Songe est transmise par un décor sobre mais authentique et subtil, rendant la forêt d’Obéron et Titania plus vraie que nature.

Le jeu de brouillage entre rêve et réalité – caractéristique du Songe – est poussé à son paroxysme par la mise en scène de Joan Mompart, qui confond personnage et comédien et propose une réflexion sur l’art du spectacle. La mise en abyme du théâtre – déjà présente dans la version shakespearienne et visant à railler les prologues et épilogues d’antan –, raconte de manière cocasse les difficultés du travail de mise en scène et le souci de satisfaire le public. Les acteurs quittent brusquement leurs personnages, constatant qu’ils se sont mépris sur le spectacle à jouer : « Je ne sais pas si on est en train de jouer la bonne pièce ! » Ce soudain chaos comique est intensifié par un brouhaha généralisé et un assemblage disparate de performances : chacun de leur côté, les comédiens chantent, dansent ou boxent. Les frontières et repères sont abolis, et le public lui-même est invité à prendre part au spectacle. « Et si on jouait avec eux ? », s’exclame Puck.

L’adaptation de Joan Mompart, rajeunissant le classique shakespearien en le pensant comme « un conte d’ici et maintenant », semble également délivrer un message écologique, à travers un roi des elfes assailli par les quintes de toux et une reine des fées exténuée et plaintive. Implicitement, certains personnages paraissent dénoncer la crise écologique contemporaine, évoquant la déforestation et le dérèglement des saisons. À travers son interprétation du Songe, le dramaturge et comédien souhaite mettre en exergue la condition de l’être humain et son rapport au monde qui l’a fait naître. Piétinant le sol de leurs pieds nus et s’engouffrant dans la terre qui tapisse la scène, les personnages du Songe appellent à recouvrer le lien à la nature et aux racines.

Le Songe d’une nuit d’été, à travers les yeux et la plume de Joan Mompart, est une invitation au voyage dans les profondeurs du rêve. Toutefois le public prend le risque de se perdre dans les abysses de l’onirisme s’il ne respecte pas la requête initiale de Puck, à savoir pardonner et accepter de prendre part à ce « voilage de nuit » :

« Si nous, les ombres que nous sommes,
Vous avons un peu outragés,
Dites-vous pour tout arranger
Que vous venez de faire un somme
Avec des rêves partagés. »

D’une flammèche au brasier

Par Sarah Juilland

Une critique sur le spectacle :
F(l)ammes / D’Ahmed Madani / TKM – Théâtre Kléber-Méleau / du 25 au 29 septembre 2018 / Plus d’infos

© François Louis Athénas

F(l)ammes – deuxième partie du triptyque Face à leur destin d’Ahmed Madani – est un spectacle qui donne chaud, tant aux corps qu’aux cœurs. Au fil de la représentation, le public est embrasé par cette création éclectique, où fusionnent confidences, chants, danses et même démonstrations de karaté. Cette chaleur humaine est offerte par dix jeunes femmes aux origines hétéroclites, qui ouvrent les portes de leur intimité en partageant leurs chemins de vie, leurs fragilités et leurs forces. À travers un regard anthropologique enveloppé de poésie, Ahmed Madani interroge l’histoire de l’immigration en France, la construction des identités et le rapport aux racines. Le spectacle est un hymne à la diversité, mais également à ce qui nous unit les uns aux autres, peu importe notre sexe, notre couleur de peau ou encore notre texture capillaire. F(l)ammes est un brasier d’émotions, que chacun attise de son étincelle d’humanité.

La tonalité intimiste de la pièce résonne dès l’abord, à travers le bruissement d’un feu de camp crépitant, annonciateur de fables, récits légendaires et confidences. L’atmosphère se précise par la projection d’images sylvestres sur un écran blanc en arrière-fond, et par des enregistrements nébuleux de voix féminines. L’aménagement de l’espace scénique situe les spectateurs dans une ambiance de communion et d’échange. Sur le devant de la scène trône un micro sur pied, prêt à accueillir les mots – mais aussi les maux – des protagonistes. Une femme, tout sourire, fait son entrée en fredonnant un air dans une langue inconnue. Elle se présente au public en s’adressant directement à lui, puis se lance dans un monologue personnalisé évoquant sa vie en banlieue – « une forêt très sensible » – et son amour pour l’éducation et la culture. Peu à peu, le feu qu’elle vient d’allumer de ses propos s’intensifie par l’arrivée d’une, de deux, puis finalement de neuf autres f(l)ammes qui livrent, chacune à leur tour, un morceau de leur identité. D’une façon kaléidoscopique, anecdotes et histoires personnelles se succèdent et s’imbriquent, jusqu’à former une mosaïque d’humanité, faite de souffrances et de peines mais aussi de force et de caractère. Pendant que l’une s’exprime, les autres patientent et l’écoutent respectueusement, assises sur des chaises à l’arrière de la scène. Une lumière chaude caresse les visages et dédouble les corps, projetant les silhouettes au sol à la manière d’un théâtre d’ombres chinoises.

Bien qu’elles ne soient pas actrices de profession, ces femmes éblouissent par leur aura scénique, leur prestance et leur éloquence. Toutes issues de milieux populaires français, elles se font progressivement actrices de leur vie en se racontant sur scène, devant un public. Leurs témoignages authentiques se trouvent « fictionnalisés » par la mise en scène et le travail d’écriture. Les sujets abordés sont hétérogènes, allant de la simple anecdote à la légende et de la plaisanterie aux larmes. L’une rappelle le mythe d’Ulysse et l’attente inlassable de Pénélope ; une autre parle de son attirance pour la culture japonaise et de son style hybride – « je suis une mosaïque kaléidoscopique » – ; une autre se confie à propos de violences subies dans son enfance ; une autre rit de sa prétendue banalité ; une autre s’insurge contre le patriarcat ; une autre se réjouit de l’indépendance algérienne vécue par ses parents. Au cœur de ces discours de prime abord décousus, se cachent des questionnements partagés autour de la place des femmes dans la société et de la difficulté de se construire et de s’affirmer en tant que personne. Toutes ces jeunes femmes semblent tiraillées entre l’envie et le besoin de se singulariser d’une part, et l’attachement à leur origine et à leur famille – cette « prison pleine d’amour » – d’autre part. Au fur et à mesure de la représentation, les monologues s’éteignent au profit d’une explosion de danses, de cris, de musiques et de chants. Cette effervescence collective gagne finalement le public, qui s’enflamme à son tour et se fait entendre par un tonnerre d’applaudissements.

En travaillant sur l’individu et la différence, Ahmed Madani forme le dessein de toucher l’universel par le particulier : « Il s’agit de chercher à travers la singularité d’une personne sa dimension universelle ». Les témoignages de ces femmes, toutes différentes mais douées d’une certaine force de caractère, dressent un tableau coloré et vivant du monde dans lequel nous vivons. Elles se livrent sans filtres et font part de leurs peurs et faiblesses. Pourtant, ce n’est pas de la fragilité qui émane du spectacle : c’est de l’humanité. Avec justesse, le dramaturge parvient à saisir la diversité tout en nous unissant dans nos différences, au nom du partage. Geste à la fois poétique et social, F(l)amme est un melting pot d’humanité qui illustre le propos de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss : « La diversité des cultures humaines ne doit pas nous inviter à une observation morcelante ou morcelée. Elle est moins fonction de l’isolement des groupes que des relations qui les unissent » (Race et histoire).

Mise à nu

Par Sarah Juilland

Une critique sur le spectacle :
Infidèles / D’après Ingmar Bergman / Par les collectifs tg STAN et de Roovers / Le Reflet / du 17 au 18 mai 2018 / Plus d’infos

© Ida Jakobs

Infidèles – spectacle d’inspiration bicéphale alliant le scénario éponyme rédigé par Ingmar Bergman et son autobiographie Laterna Magica – est une histoire à tiroirs où s’enchâssent deux récits : d’abord le rapport de création entre le metteur en scène suédois et ses personnages, puis le triangle amoureux formé par ceux-ci. Les collectifs tg STAN et de Roovers promènent leur public dans les méandres de l’œuvre bergmanienne et jouent à le confondre en oscillant continuellement entre illusion et réalité, candeur et cruauté, rire et tragique. Le spectacle se donne comme reflet du geste créatif bergmanien et sonde la complexité des rapports humains. Il s’agit d’une véritable « mise à nu » de l’écrivain, de son œuvre et de la relation à l’Autre. Le ton et le propos de la pièce font écho à la célèbre formule sartrienne : « L’enfer, c’est les Autres ».

Quatre personnages – deux femmes et deux hommes – se dressent sur scène, pareils à des statues, bien droits, mains dans le dos. Derrière eux, un décor simple et froid : un lit défait, des draps blancs, un canapé brun, des tables et des chaises dépareillées. Un rideau transparent, que les acteurs peuvent tirer et arranger pour modifier le décor, sépare la scène en deux. L’homme posté côté jardin est le premier à prendre la parole, il dit vouloir « jouer à imaginer ». Il endosse le rôle d’un Bergman vieillissant, en plein travail créatif. Il décrit et donne la vie à l’une des deux femmes, prénommée Marianne, « comme toujours ». Il lui demande de raconter sa vie avec son mari Markus, sa fille Isabelle et son amant David. Par ce geste, il ouvre la voie à un récit enchevêtré dont Marianne sera la narratrice. Sur le devant de la scène, elle dévoile peu à peu son amour passionné et terrible pour David, un metteur en scène maniaque et torturé – jeune avatar de Bergman lui-même. Pendant ce temps, les autres personnages, pris dans un huis clos, se déplacent nonchalamment sur la scène tout en l’écoutant attentivement. Dialogues discontinus et pauses narratives s’enchaînent sur un mode kaléidoscopique, engendrant incompréhensions et rires confus dans la salle. Progressivement, l’intrigue prend forme et les moments narratifs se font plus rares. À mesure que le tragique s’accroît, les lumières se ternissent et les acteurs investissent le pôle émotif de leurs personnages, pleurant et jurant : « c’est là que commence la tragédie ».

Le texte, devenant de plus en plus tranchant, heurtant et cru, donne une image à la fois cruelle et juste des relations humaines. Infidèles peut être considéré comme une « mise à nu » à plusieurs égards. Avant tout, c’est le travail d’écriture et la vie de Bergman qui sont dévoilés. La dimension autobiographique infuse dans les personnages et imprègne l’atmosphère scénique. Le « je » de l’écrivain côtoie les personnages et insiste sur le rapport intime qui liait Bergman et ses créatures. Dimension autobiographique et fictionnelle se contaminent mutuellement, au point de se confondre parfaitement. Les acteurs se livrent également tout entiers et sans restriction, jusqu’à nous offrir – littéralement – leur nudité lors d’une scène d’amour. Finalement, le spectateur lui-même est dépouillé et démuni, perdu dans le brouillard établi – intentionnellement – entre fiction et réalité. À plusieurs reprises, on peut se demander « qui est qui » ou encore « est-ce l’acteur qui parle en son nom ou son personnage ? » Entre la voix de Bergman qui se confond avec celle des personnages et les différentes casquettes que peuvent prendre ces derniers, il y a de quoi s’égarer. La relation paradoxale entre illusion et réalité est l’un des principaux moteurs de la réflexion bergmanienne : « Faire un film, c’est pour moi planifier une illusion dans le moindre détail, c’est le reflet d’une réalité qui, au fur et à mesure que s’écoule ma vie, me paraît elle-même de plus en plus illusoire » (Laterna Magica).

Au terme de ces deux heures de représentation, le spectateur a ri. Pourtant, il ne s’agit pas d’un rire léger, innocent et salvateur. Le rire déclenché par Infidèles est jaune, caustique et parfois gêné. C’est une véritable tragédie humaine qui vient de se jouer sous nos yeux, pourquoi rions-nous ? De quoi rions-nous ? Le comique – contractualisé au début de la pièce par de petites plaisanteries inoffensives – se referme doucement sur le spectateur pour le piéger dans un rire qu’il ne désire pas vraiment. Dans les moments les plus sombres et dramatiques de l’histoire, les réactions du public sont décalées. C’est peut-être là que l’on touche à l’essence du projet bergmanien : la possibilité d’un regard à la fois lucide et humoristique sur le terrible. Les collectifs tg STAN et de Roovers ont su très justement restituer l’ambiguïté de l’atmosphère bergmanienne. Le spectateur quitte le théâtre avec une sensation semblable à celle qui succède le visionnage d’un film du cinéaste : l’étrangeté. On ne saurait dire si l’on a aimé, et encore moins si l’on a détesté. Ce qui est sûr, c’est qu’Infidèles nous a marqués et que l’on n’est pas près de l’oublier.

La valse des sentiments

Par Sarah Juilland

Une critique sur le spectacle :
Automne / De Julien Mages / Mise en scène de Jean-Yves Ruf / Théâtre la Grange de Dorigny / du 12 au 15 avril 2017 / Plus d’infos

© Vicky Althaus

Avec Automne, Julien Mages fait pleurer dans nos cœurs. C’est l’histoire de l’un de ces vieux couples – comme on en croise si souvent sans vraiment les remarquer –, arrivé une heure trop tôt au théâtre pour assister aux Légendes de la forêt viennoise d’Ödön von Horvath. Ce temps d’attente devient l’occasion d’une dernière valse effrénée, où se mêlent et s’agitent reproches et remords, mais aussi complicité et amour. La mise en abyme créée par le dispositif scénique exacerbe le sentiment de proximité à l’égard du drame existentiel qui se joue : la vieillesse. Le couple fonctionne comme un miroir et nous incite à penser – et à panser – les thèmes universels du temps qui passe, de la décrépitude et de la mort. La plume de Julien Mages, mise en scène par Jean-Yves Ruf, livre un véritable mariage de forces antagonistes : douceur et amertume, joie et mélancolie, légèreté et tragédie. Cette pièce fait rire, pleurer, puis laisse gorge serrée et sourire aux lèvres.

Attention à ne pas se tromper de place ce soir-là en pénétrant dans le foyer de la Grange de Dorigny. Les quelques sièges confortables en velours rouge, semblables à ceux que l’on trouve dans les vieux cinémas, sont à l’usage des acteurs : Yvette Théraulaz et Jacques Michel. C’est donc en face, sur les banquettes grises, que le public prend place. Dans un décor minimaliste et épuré, garni de ces seuls fauteuils couleur vermeille, notre couple automnal débarque tranquillement côté jardin : « Les places sont numérotées ? – Non ». Monsieur et Madame s’installent paisiblement et nous font face. C’est alors un silence interminable qui baigne la Grange, engendrant rires étouffés, quintes de toux et reniflements parmi les spectateurs. On se demande si cela va durer pendant toute la représentation. Mais la glace ne tardera pas à être brisée et à nous voler au visage.

Dès le premier coup d’œil, la tension entre les deux personnages est visible. Lui, affublé d’un veston en velours beige et d’un pullover moutarde, se décline parfaitement dans l’imaginaire automnal qui donne son titre à la pièce. Elle, vêtue d’une blouse en soie blanche, d’une veste d’un bleu glacial et d’un pantalon marine, évoque un hiver qui la gagne peu à peu. Sourire farceur en coin, petits regards adressés à sa partenaire, enfoncé dans son siège, Lui est l’archétype du bon vieux bonhomme, philatéliste et amoureux de son petit « Villette » qu’il boit « sous la tonnelle ». Mains jointes, jambes croisées et sourire figé, « Madame la prof » est quant à elle une amatrice d’art, désabusée et cynique, qui semble prendre un plaisir cruel à dénigrer son époux. Ces deux « forces d’oppositions » – selon l’expression de Julien Mages – vont alors s’embarquer dans une valse aigre et douce à la fois, décomposée en trois temps : les souvenirs, les regrets et la maladie de l’oubli. Silences, échanges cinglants et révélations vont alors rythmer notre Automne, de sorte que l’on pourrait rester là, à les regarder, toute la nuit durant.

Ce sont les souvenirs d’une enfance suisse et paysanne – Il se souvient si bien de l’odeur des foins fraichement coupés – qui font surface en premier. C’est ensuite au tour de la vie de couple et de famille de comparaître au tribunal des regrets. Faisant l’effet d’un coup de tonnerre, un premier aveu éclate : Elle n’a jamais aimé ses enfants – ce fils « fade, gras et stupide », cette fille narcissique et croqueuse d’hommes –, ni la vie construite avec Lui. Peu de temps après cette confession, un autre secret, déchirant, est dévoilé : Elle va bientôt tout oublier, et mourir. Tout comme leurs nombreux amis déjà partis…

Exposant à nos yeux ces deux vies lassées, et pourtant entrelacées pour l’éternité, Automne nous rend sensibles à la fragilité et à la fugacité de la vie, qui, comme Elle le dit, « passe aussi vite qu’un long weekend ». À la manière du dramaturge et cinéaste Ingmar Bergman, dont il revendique l’inspiration, Julien Mages nous confronte aux thématiques existentielles de la maladie, de la mort et de l’oubli mais également à l’isolement et à la solitude dont nos aïeux sont les victimes. Sur le banc de touche des EMS, les personnes âgées sont délaissées par une société qui prône la performance, l’efficacité et la rapidité : « le monde nous oublie, alors je ne suis pas mécontente d’oublier le monde en retour ». La valse rend son dernier souffle avant de s’évanouir dans l’obscurité :

  • Alors, tu vas mourir ?
  • Oui.
  • Je t’aime.
  • Oh.

C’est le cœur serré et émus que nous quittons nos banquettes grises, pour disparaître, nous aussi, dans la pénombre de cette soirée d’avril. Sur le chemin de la maison, ces quelques vers de Paul Verlaine résonnent doucement à nos oreilles et bercent nos pensées :

« Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone. »

Vélo Congo-Lausanne

Par Sarah Juilland (Atelier critique)

Proposition de critique créative sur le spectacle :
Cargo Congo-Lausanne / Création Rimini Protokoll / Théâtre de Vidy / du 1er février au 23 mars 2018 / Plus d’infos

© Mathilda Olmi

Rosette Mbemba est une jeune femme congolaise d’une trentaine d’années. Quotidiennement, elle arpente la ville de Goma en compagnie de son beau vélo rouge et rouillé. Enturbannée, robe traditionnelle en wax et pieds nus, elle sillonne les ruelles étroites en quête de quelque aventure ou événement hors du commun à se mettre sous la dent. De nature rêveuse, elle imagine une existence grandiose. Quelque chose de plus grand que sa vie ici, à Goma. Un jour, alors qu’elle vadrouille à son habitude parmi les maisons en tôle, elle aperçoit un étrange camion vitré. Elle plisse les yeux et déchiffre une inscription, en lettres orange, sur l’une des faces du véhicule : « Théâtre de Vidy, Cargo Congo-Lausanne ». À la lecture de ces quelques mots, en particulier de « théâtre », Rosette est prise d’une furieuse envie de suivre l’énigmatique convoi pour en découvrir la cargaison, hors normes. Sans perdre une minute, elle décide de prendre le camion en chasse avec, pour unique allié, son beau vélo rouge et rouillé. Ainsi commence le périple – invraisemblable – de Rosette Mbemba, qui la conduira jusqu’à nous, à Lausanne, ce jeudi 8 mars.

Sur les traces de Roger et Denis, Rosette et sa bicyclette traversent les vertes collines rwandaises puis les broussailles tanzaniennes, tachetées de girafes et d’impalas. Embarquées sur un bateau dont les mouvements incessants donnent le mal de mer, elles traversent la Méditerranée pour atteindre l’Europe. De retour sur le dos de sa bicyclette, Rosette parcourt la Belgique et l’Allemagne pour enfin rejoindre la Suisse. Il y fait si froid ! « Tout de même, on aurait pu me prévenir… », maugrée Rosette. Sur un bâtiment gris et gelé, le thermomètre indique huit degrés Celsius. Un manteau et des bottes n’auraient pas été du luxe !

Arrivée finalement à Lausanne, Rosette est ex-té-nuée. Elle décide de suspendre sa course un instant pour se reposer un peu. De toute façon, elle a perdu la trace du camion depuis longtemps. Il faut se rendre à l’évidence : un vélo, ça avance moins vite qu’un camion de fret ! Elle pénètre dans une petite maison transparente, s’assoit en tailleur sur la table et fait quelques étirements. Le voyage était long et éprouvant, toutes ses articulations sont en compote. Mais voilà que le fameux camion réapparait, comme par magie, derrière les vitres de la maisonnette. Cette fois-ci, Rosette parvient à distinguer son chargement… des gens ! Une cinquantaine de personnes est assise derrière une grande vitrine, yeux écarquillés, et fixe Rosette en souriant, et même en riant un peu. Cette surprenante découverte attise l’irrépressible curiosité de la jeune femme, qui enfourche immédiatement son vélo rouge et se lance à la poursuite du convoi. Malheureusement, le temps de se remettre en selle, le camion est déjà loin. Rosette ne se décourage pas pour autant, elle en a vu d’autres. Elle chemine vaguement sur les routes lausannoises, éclairée par la lumière argentée des réverbères. Dans le quartier Sébeillon-Sévelin, elle repère quelques jeunes femmes éparpillées et postées sur le trottoir. Elles semblent attendre quelque chose, ou quelqu’un. Peut-être ont-elles aperçu le camion, peut-être même qu’elles l’attendaient ? Rosette s’approche et demande, timidement :
– Bonsoir, excusez-moi de vous déranger… Je suis à la recherche d’un camion… Il porte une grosse inscription orange et transporte des gens. Vous ne l’auriez pas aperçu par hasard ?
L’une des jeunes femmes, une petite brune aux bottes vernies, s’exclame :
– Ouais, il vient juste de passer. J’connais un des chauffeurs d’ailleurs, j’lui ai même fait un p’tit signe. C’était bizarre d’être matée par ces gens-là, dans l’camion. J’me demande c’qu’ils y foutaient ! Bref, j’crois qu’ils ont continué par là, tout droit.
Rosette la remercie chaudement puis reprend sa route, toujours accompagnée de son vélo rouge et rouillé. Un peu plus tard dans la soirée, aux abords d’un garage mal éclairé, le camion se montre à nouveau. Rosette en profite pour improviser une petite danse qu’elle offre à ses curieux spectateurs. Mais voilà qu’il est déjà reparti, ce satané camion ! Décidément, les chauffeurs n’ont pas envie de laisser Rosette faire le show. Mais cette dernière, tenace, n’abandonne pas son désir de faire partie de l’événement. Elle saute sur son vélo et reprend sa course. Passant près de deux promeneurs nocturnes, à l’air interloqué, elle leur demande ce qu’ils ont vu. Comme tout à l’heure, on lui répond :
– Un gros camion avec des gens, assis sur une estrade, à l’intérieur. Ils nous observaient étrangement, comme s’ils faisaient un safari sur les routes de Lausanne.
« C’est bien mon camion ça ! », pense Rosette amusée. Elle se remet en route et pédale de toutes ses forces, espérant surprendre une dernière fois le camion et son singulier colis. Elle se poste, munie d’un tam-tam traditionnel qu’elle avait emporté, sur un énorme giratoire. Le camion l’encercle, il fait des tours alors que Rosette, réjouie, chante des airs de son pays. Elle appartient enfin au spectacle : la voie – ou la voix – a été ouverte.