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Symbiose engagée

Par Nadège Parent

Une critique sur le spectacle :
F(l)ammes / D’Ahmed Madani / TKM – Théâtre Kléber-Méleau / du 25 au 29 septembre 2018 / Plus d’infos

© Madani Compagnie

Monter un spectacle avec des jeunes femmes non comédiennes issues des quartiers populaires et poétiser les problématiques actuelles de l’immigration et de la place des femmes dans la société, au sein d’univers culturels traditionnels parfois contraignants : tel est le projet ambitieux entrepris par le metteur en scène Ahmed Madani pour le deuxième volet de sa trilogie Face à leur destin.

F(l)ammes, ce sont dix Françaises originaires d’Afrique subsaharienne, d’Afrique du Nord et des Antilles qui partagent la scène et dévoilent sur le ton de la confidence des épisodes de leur histoire. L’exercice suppose une frontière trouble entre témoignage et fiction, puisque le travail d’écriture et de mise en scène d’Ahmed Madani éloigne indéniablement le texte dramatique de l’événement vécu. Mais sa remarquable réalisation séduit et le public se laisse porter par le partage tantôt émouvant, désopilant ou révoltant de Ludivine, Anissa A., Laurène, Maurine, Inès, Dana, Anissa K., Chirine, Yasmina et Haby.

L’agencement des témoignages prend la forme d’une succession poétique de tableaux statiques ou dynamiques alternant monologues, danses, chants, voix off ou encore extraits vidéo. La mise en scène paraît par ailleurs progresser vers une collectivisation : si les premiers tableaux sont individuels, ils prennent une dimension collective toujours plus forte au fur et à mesure que la pièce progresse. Le spectacle s’ouvre ainsi sur le témoignage de Ludivine, qui se tient seule derrière un micro à l’avant-centre de la scène et partage tantôt avec sensibilité, tantôt avec humour son rapport à ses racines, à sa famille et à la France. Cette mise en scène se répète avec les confessions successives d’Anissa A., Laurène et Maurine, sans aucune interaction entre les protagonistes, qui s’asseyent sur les chaises disposées en arc-de-cercle au fond de la scène à la fin de leur intervention.

Cette dynamique linéaire et itérative instaurée au début de la pièce subit cependant une rupture à l’entrée en scène d’Inès, qui crée un moment de connivence avec le public pour le moins déroutant. À partir de là, les interactions entre les différentes protagonistes se font de plus en plus fréquentes, à l’image de l’altercation impliquant la plupart des jeunes femmes autour de la question de la légitimité de se sentir française. On assiste dès lors à une succession de tableaux collectifs : la préparation mimée de la mahdjouba par Anissa K. dont les gestes sont repris par toutes les protagonistes en arrière-plan ; la démonstration générale de karaté lorsque Chirine fait part de la violence de son père ; la danse festive et déjantée qui vient clôturer le témoignage de Yasmina. Ces tableaux prennent une dimension toujours plus engagée : la question de la maternité les réunit toutes au centre de la scène et leurs voix se superposent ; elles entourent Haby qui témoignent de l’excision qu’elle a subi à son insu, marquant une prise de position collective face à cette coutume. Enfin, l’un des tableaux de groupe finaux aborde la question capillaire, symboliquement très forte, puisque les cheveux représentent l’intimité, mais aussi la différence, dont on peut être fier !

Le renversement par rapport à la linéarité des tableaux individuels d’ouverture, la collectivisation progressive de la mise en scène et la distance que le texte dramatique instaure vis-à-vis de l’événement vécu confèrent à ces témoignages singuliers une dimension universelle. Bien qu’Ahmed Madani se défende de chercher à véhiculer un message politique à travers F(l)ammes, les tableaux de groupe manifestent un certain engagement idéologique au regard des thématiques du genre, des origines et des traditions, embrayant ainsi une réflexion chez les spectateurs et ouvrant des perspectives réflexives plus globales.

Pour le meilleur et pour le pire

Par Nadège Parent

Une critique sur le spectacle :
La Joie des Autres / Texte et mise en scène de Philippe Soltermann / Centre Pluriculturel et social d’Ouchy (CPO) / du 4 au 7 octobre 2018 / Plus d’infos

© Marino Trotta

Si Ernest Renan écrivait que « la joie des autres est une grande part de la nôtre », la nouvelle création de Philippe Soltermann repose sur un présupposé exactement inverse. On y découvre l’envers des préparatifs d’un mariage et toutes les amertumes que l’heureux événement peut engendrer chez les témoins des futurs époux. Une mise en scène explosive et cocasse, marquée par la performance décomplexée des comédiens.

Une sono, des micros, un rétroprojecteur : c’est un karaoké que deux témoins – la sœur aînée de la mariée et le meilleur ami du marié – s’affairent à organiser, avec un enthousiasme nuancé. Si elle souhaite le bonheur de sa sœur, ses échecs personnels lui laissent de l’amour et du mariage un goût amer. Quant à lui, célibataire endurci et solitaire, il envisage même de déjouer cette union, tant il craint que son meilleur ami ne lui soit ravi. Si le tempérament fougueux et électrique de l’une et la nonchalance de l’autre confèrent à leur échange un ton provocateur et sarcastique, leur relation s’avère toutefois bien plus ambiguë que ne le laissait d’abord présager cette atmosphère conflictuelle. La situation se complique lorsque la future mariée les surprend. S’en suit une série d’altercations explosives et hilarantes. Et c’est précisément sur la démesure des interactions physiques particulièrement engagées que repose tout le savoureux comique de La Joie des Autres. Aux scènes effrénées font également pendant des séquences musicales empreintes d’une bonne dose de second degré. Chantées avec passion, celles-ci dépeignent avec dérision les sentiments des protagonistes : alors que la sœur de la mariée, qui se dit désenchantée, entame « Aimer, c’est ce qu’il y a de plus beau » (Gérard Presgurvic, Roméo et Juliette), le témoin que l’on croyait cynique entonne « Quand on perd un ami » (Gérard Manset). Quant à la future mariée, elle conclut la pièce en reprenant L’Amérique (Joe Dassin) : une allusion cocasse à une métaphore phare du spectacle, que vous découvrirez en allant applaudir La Joie des Autres !

Attachez vos ceintures !

Par Nadège Parent

Une critique sur le spectacle :
Variations sur un temps / Texte de David Ives / Traduction de Maryse Warda / Mise en scène de Julien Schmutz / Théâtre des Osses / du 29 septembre au 21 octobre 2018 / Plus d’infos

© Cie Le Magnifique Théâtre

Présenter cinq pièces avec seulement six comédiens, en un seul spectacle : c’est le défi que proposait le dramaturge américain David Ives dans son All in the Timing (1993) et que relève brillamment le metteur en scène Julien Schmutz, co-fondateur de la compagnie Le Magnifique Théâtre. Entraînés dans un voyage spatio-temporel déjouant toute chronologie et conquis par la palette de personnages évoluant selon un rythme millimétré, nous n’avons qu’un regret : que l’on ne puisse pas arrêter le temps pour savourer deux ou trois saynètes supplémentaires !

C’est à travers cinq tableaux explorant des temporalités discontinues que Julien Schmutz fait entrer le spectateur dans l’univers humoristique et étrange – voire absurde – de David Ives. Ce voyage temporel prend place devant un décor sobre, composé d’un mur lumineux dressé au fond de la scène. Dans le premier tableau, le spectateur est invité à explorer une réalité temporelle multiple aux côtés de Laura, une jeune femme en plein déménagement qui se trouve projetée dans un entremêlement de plusieurs époques (que le travail sur les costumes permet de distinguer). Le deuxième tableau se déroule au minigolf : on y accompagne le séducteur Chuck au cours de trois rendez-vous galants temporellement distincts, mais mis en scène simultanément avec les six comédiens. Le comique repose sur des échanges particulièrement rythmés et précis : les répliques de séduction répétées à l’identique, reprises en écho ou prononcées à l’unisson dans les trois scènes, les cafouillages de Chuck, les réactions diverses des interlocutrices ainsi que les mimes et bruitages des mouvements de clubs et de balles font de cet épisode l’un des plus mémorables du spectacle. À la fin de cette scène, le mur lumineux maintient le plateau dans une semi-clarté permettant aux spectateurs d’assister à la préparation du tableau suivant et notamment au changement de costume de l’une des comédiennes qui s’effectue non pas en coulisse mais aux yeux du public. Si le spectacle de ces ombres mouvantes a quelque chose de poétique, il a aussi le mérite d’attiser la curiosité du public, de donner du rythme entre les deux tableaux et de faire apparaître le travail de métamorphose des six comédiens tout au long du spectacle, qui assurent à eux seuls la prise en charge de vingt et un rôles au total. Ce troisième tableau propulse alors le spectateur en compagnie d’Al et Marc dans l’univers atemporel et excentrique du Philadelphie où ce que l’on désire ne peut être obtenu qu’en demandant explicitement le contraire. La fantaisie est également à l’honneur dans le quatrième tableau où la scène se déroule au ralenti le temps d’une pièce musicale insolite, élaborée à partir de quelques mots échangés dans une boulangerie. En parodiant le genre de la comédie musicale et en s’inspirant de la musique répétitive et minimaliste du compositeur américain Philip Glass, cet épisode produit un jeu rythmique et itératif suspendant le temps autant sur scène que dans la salle, tant le public semble captivé. La rencontre de Ben et Benedicte fait enfin l’objet d’un ultime tableau, où le temps est rembobiné à chaque fois que les protagonistes s’expriment maladroitement, jusqu’à jouer la parfaite rencontre amoureuse. L’enchaînement de répliques variant subtilement sur le plan textuel et tonal dans un rythme soutenu est admirablement exécuté.

Explorant autant de possibilités qu’offre le théâtre de jouer sur la temporalité, le voyage que propose Variations sur un temps vaut ainsi la peine d’être vécu en chair et en Osses ! Ultime miracle temporel : les 90 minutes s’écoulent sans qu’on ne s’en aperçoive et le spectacle s’arrête alors qu’il semblait à peine avoir commencé.