Paix
Conception et mise en scène par Tiphanie Bovay-Klameth / Maison Saint Gervais (Genève) / Du 27 au 31 mai 2026 / Critique par Hadrien Halter .
27 mai 2026
Par Hadrien Halter
What about us ?

Écrit, mis en scène et interprété d’une main de maître par Tiphanie Bovay-Klameth, Paix est un joyeux amas de personnages, un seule en scène quasi-documentaire aussi drôle que mélancolique, un spectacle d’humour tendre et de drames qu’on voudrait silencieux, un résultat d’une sincérité folle.
Sur une scène vide, éclairée pleins feux, Tiphanie Bovay-Klameth interprète Brigitte, Daniel, Michaela, Christophe, Tiffany et bien d’autres personnages, toustes membres de la même chorale, alors que leurs répétitions s’intensifient à l’approche de leur prochain concert, sur le thème de la paix. On assiste à l’arrivée de Brigitte et de son ami Dominique, de leurs discussions avec différents membres du chœur, notamment Daniel, qui revient d’un arrêt maladie prolongé. On suit Daniel, tentant de faire marcher ses tout nouveaux écouteurs Bluetooth. On revient vers Brigitte, qui accueille une nouvelle venue. Puis c’est Michaela, « metteuse en vie » du concert, qui mène une répétition endiablée et pleine de lieux communs, d’exercices clichés et d’idées vues et revues pour dynamiser un concert trop statique. Tous ces individus s’enchaînent sans jamais se confondre, portés par le talent de leur interprète, qui, cela se sent, aime ses personnages autant qu’elle s’en amuse.
Le rythme est hésitant au départ, on ne sait pas sur quel pied danser : le spectacle est-il aussi transparent qu’il n’y paraît, « juste un bon petit moment humoristique » ? La simplicité du dispositif, les personnages criants de vérité, caricaturaux sans êtres simplistes, les situations truculentes, tout pousse au rire. La salle rit avec précaution d’abord, puis plus fort, puis plus du tout. Brigitte, le personnage le plus récurrent (à défaut d’être le principal), se confronte à sa mère au téléphone. Tendresse et amour. Douleur aussi. Une tension, un malaise s’installe. La mère de Brigitte perd la tête avec l’âge. Brigitte est démunie. Elle est sur le point de craquer. Alors elle évacue la tension une fois l’échange fini par un sonore et très suisse « Oh mais elle me fait caquer !! ». Le public peut à nouveau rire. Ainsi va le spectacle, entre les durs moments d’une réalité difficile, hors de la chorale, et des moments de légèreté pendant les répétitions, qui, on s’en rend compte, sont devenues une échappatoire nécessaire pour beaucoup. On tient pour chanter, on chante pour se libérer.
Alors peu importe que le spectacle préparé par la chorale soit construit sur des poncifs et des clichés de spectacles amateurs, à base de chants chorégraphiés et de montages vidéo compilant hasardeusement images de guerre, de tragédies humaines et environnementales avec des images d’animaux heureux et d’enfants fêtant leur anniversaire. L’important, c’est que ce spectacle puisse exister.
Et il existe. Dans un final brillant, Tiphanie Bovay-Klameth donne vie à ce concert dont on a tant entendu parler, dont a vu les idées se développer, dont on a été témoin des difficultés et des échecs. Au fur et à mesure des chansons (vraiment ringardes), la comédienne interprète l’un ou l’autre des personnages qu’on a suivis tout ce temps et auxquels on est attaché, dans un tourbillon superbement interprété. Les lumières, restées jusqu’alors statiques, s’animent enfin, la musique, jusqu’ici absente, emplit nos oreilles, pour une débauche jouissive de technique. Tiphanie Bovay-Klameth tournoie, virevolte, dans une apothéose d’une tendresse caustique tout simplement magique. Un triomphe.
À la fin du spectacle, on applaudit autant la performance, l’énergie et le talent de Tiphanie Bovay-Klameth que de ses personnages.
27 mai 2026
Par Hadrien Halter
