Cassavetes en pièces

Par Frédérique Sautin

Une critique sur le spectacle :

Sous influence / D’après le film Une femme sous influence de John Cassavetes / Mise en scène par Nina Negri / Théâtre de Vidy / du 3 au 13 novembre 2021 / Plus d’infos.

© Manuele Geromini

Le théâtre de Vidy accueille jusqu’au 13 novembre le dernier spectacle de Nina Negri Sous influence, librement inspiré du film A woman under the influence du réalisateur américain John Cassavetes. La metteuse en scène et chorégraphe mélange théâtre et danse urbaine par le biais d’un duo d’acteur.rices et de danseur.ses à travers un montage fragmenté, à l’image d’un couple en perpétuelle composition et décomposition. Le spectacle sera en tournée en Suisse romande – à Genève, à Sierre et à La Chaux-de-Fonds – jusqu’en février 2022.

Ce n’est pas première fois que Nina Negri s’empare de la question féministe en y alliant des références cinématographiques : M. la Multiple en 2018 (d’après M, le Maudit de Fritz Lang) sur l’injonction sociale de la maternité, puis Adèle H. en 2019 (d’après le titre éponyme de François Truffaut) sur le harcèlement sexuel subi par l’actrice Adèle Haenel.

Avec Sous influence, l’artiste pluridisciplinaire, s’attaque à l’emprise des normes sociales et familiales, au rapport de domination d’un mari (Nick) sur sa femme (Mabel) en 2021, presque 50 ans après la sortie du film de Cassavetes Une femme sous influence (1974), dans lequel Peter Falk et la magnifique Gena Rowlands – épouse du cinéaste – jouaient ce couple amoureux en crise.

Le spectacle conserve la chronologie de l’œuvre originale, ses personnages principaux (le couple et leurs trois enfants), ses répliques-clés (en français ou en anglais), ses scènes repères (l’attente de Mabel, son errance dans la ville, son internement forcé, son retour à la maison), en modifiant cependant sa fin. Pour renforcer le lien entre cinéma et théâtre, les échanges incluent des indications de cadrage cinématographique (« Plan serré sur Nick », « Plan large dans la rue ») et la bande-son comprend même un extrait du film. Pour son adaptation, Nina Negri a recours au montage de différents médiums scéniques originaux : d’une part, des projections vidéo sur des pans de verre mobiles qui forment des murs opaques, des paravents-miroirs, puis finalement une cage d’enfermement psychiatrique pour Mabel. D’autre part, deux danseur.ses krump (une danse urbaine née à Los Angeles dans les années 1990 dans les ghettos de la communauté afro-américaine) incarnent les doubles de Nick et Mabel ; dansent leurs rapports de force ou les troubles de l’héroïne.

Sous influence, « c’est l’histoire d’une femme qui s’appelle Mabel ». Elle est devenue dingue à force de jouer un rôle qu’elle n’assume pas ; celui de bonne épouse, de bonne mère. Et elle a honte, parce qu’elle n’arrive pas à s’adapter. Son mari Nick, un type très « normal » qui croit à la famille, aime sa femme passionnément : « ça ne me gêne pas que tu sois cinglée… », mais son comportement le met, malgré tout, très mal à l’aise.

La comédienne Laura Den Hondt, qui incarne Mabel, joue avec ce malaise dès l’arrivée des spectateurs et spectatrices dans la salle de spectacle, en adoptant un jeu déroutant, dérangeant parfois, en interpellant directement (« Comment tu t’appelles ? ») ou en touchant même certaines personnes, à la manière de Gena Rowlands qui accueillait les amis et la famille de Nick dans le film. La comédienne brise les conventions théâtrales comme Mabel brise les conventions sociales. Elle ose, non sans difficulté, et elle va même jusqu’à nous faire chanter en canon en mode « mabelesque ». Mais Mabel ose trop, alors il faut la calmer, la cadrer, l’enfermer. Ce sera dans une cage de verre, une sorte d’aquarium géant qui donne lieu à la projection de belles images aquatiques où l’héroïne semble d’abord se noyer, puis se transformer en sirène avant sa métamorphose finale en cygne blanc, au son de la mélodie « déconstruite » du Lac des Cygnes de Tchaikovsky. La représentation se termine sur l’image d’une Mabel en plumes, apaisée et chantant, en anglais, une composition originale : « Birds in the cage » …