Conte de Noël : la magie de Dickens

Par Noémie Desarzens

Scrooge et les fantômes / d’après Charles Dickens / conception David Deppierraz et Laurence Iseli / mise en scène Laurence Iseli / du 3 au 31 décembre 2014 / Le Petit Théâtre / plus d’infos

© Pénélope Henriod

Scrooge Ebenezer, une « vieille noix » aigrie par la vie, ne trouve d’autres sujets de réjouissance que ceux que lui procure son argent. A la veille de Noël, des fantômes l’entraînent dans un voyage fantastique, qui lui fait prendre conscience des dysfonctionnements dans sa vie manière de vivre. Serions-nous tous et toutes des sortes de Scrooge à l’approche des fêtes de fin d’année ? Un spectacle magique à la scénographie enchantée.

C’est bientôt Noël ! Tout le monde s’affaire dans les rues, fait les derniers achats, concocte quelque met succulent. Un vieillard aigri préfère quant à lui se confiner dans son vieil appartement, seul, comme tous les ans. Cette adaptation de Dickens plonge le public dans l’aventure fantastique de Scrooge Ebenezer (Vincent Aubert), vieil avare qui, dans cette version, se trouve à la tête d’une usine.

L’histoire commence à la veille de Noël : l’employé Bob Cratchit (Antonio Troilo) et une secrétaire (Stefania Pinnelli) font les comptes de l’usine, jetant des liasses de billets dans un sac tout en s’amusant. C’est alors qu’arrive Scrooge, qui met un terme à leur jeu. Il travaille et vit au sein de son usine, dans une grande austérité, entretenant le moins possible de contacts avec autrui. Grincheux, il refuse de partager l’esprit festif qui anime ses employés. Noël, pour lui, n’est qu’une « foutaise ». Or, cette année-là, l’esprit de son ancien associé, Jacob Marley, mort il y a sept ans déjà, lui apparaît. Trois autres fantômes se présentent ensuite à lui pour l’emmener dans un périple à travers le temps. Il y retrouve des images de ses Noëls passés, observe au présent les réjouissances de la famille Cratchit, et finalement se retrouve projeté dans un Noël futur. Ce qu’il voit dans les trois cas lui fait prendre conscience des conséquences de son avarice.

Ce spectacle est la première création jeune public de la compagnie Dahlia Production, issue en 2007 de la collaboration entre la comédienne Laurence Iseli et le scénographe David Deppierraz. Scrooge et les fantômes est une adaptation du fameux Conte de Noël de Charles Dickens, paru en 1843. Son actualisation dans un univers industriel permet de créer des liens avec notre époque, tout en gardant une certaine distance pour rester fidèle à l’histoire de Dickens. Le projet de Laurence Iseli et David Deppierraz est de sensibiliser « le jeune public à des situations de misère que nous avons parfois de la peine à concevoir en Suisse ». Au-delà de ces questions sur l’inégalité, un accent est également mis sur la question de l’épanouissement personnel.

Le décor de Scrooge et les fantômes permet d’ingénieuses entrées et sorties des personnages au sein de l’usine, qui est à la fois le lieu de travail et le domicile de Scrooge. Grâce à des rouages sur le plateau, les parois – fixées sur des socles rotatifs – peuvent tourner sur elles-mêmes, et ainsi exprimer et faciliter les changements temporels et spatiaux. Des projections recouvrent tout le plateau lors des voyages dans le temps, invitant le public à s’envoler avec les personnages au-dessus de la ville notamment. Ces survols, ainsi que la superposition de plusieurs cadrans de montres, guident aussi la compréhension du jeune public lors de ces excursions temporelles.

L’adaptation du roman vers le spectacle a entraîné la réduction du nombre de personnages. Un personnage féminin, celui de Bella Sigwick, a été ajouté pour apporter une note de romance, ce qui d’ailleurs peut apparaître un peu superflu : l’histoire originale de la nouvelle de Dickens montre que le salut de Scrooge réside avant tout dans les relations qu’il doit entretenir avec son entourage. La reconquête de sa relation passée avec Bella introduit l’idée qu’il est sauvé par l’amour, ce qui atténue l’accent mis sur la découverte de ses relations avec autrui.

On salue la remarquable fluidité des enchaînements entre les scènes, qui dynamise le déroulement de l’histoire. Cette aisance est due aux choix d’adaptation du texte et à la scénographie fantastique. Le dénouement quelque peu moralisateur de ce spectacle n’est pas dérangeant, au contraire : Scrooge et les fantômes aimerait en effet relayer auprès d’un jeune public l’idée de l’importance qu’il faut accorder aux relations humaines, qui doivent être considérées comme un partage enrichissant et généreux. Le cœur sec de Scrooge est surtout un cœur triste.

A la veille des fêtes de fin d’année, il est bon de se faire rappeler que Noël est avant tout une fête qui réunit les gens, les familles, dans le but de passer un bon moment ensemble. Indépendamment du message chrétien sous-jacent à Noël, il faudrait se rappeler que ce rassemblement festif devrait se suffire à lui-même. Sur un autre plan, la folie acheteuse qui aujourd’hui s’empare des gens ne revêt-elle pas elle aussi une allure grotesque et démesurée ?

Durant tout le mois de décembre, cette adaptation de Dickens insufflera un esprit de générosité aux jeunes (et moins jeunes) spectateurs du Petit Théâtre de Lausanne.