Pierre, mécano, alias Ulysse

Par Aline Kohler

Une critique du spectacle :
La Dérive des continents / d’Antoinette Rychner / mise en scène Philippe Saire / d’après l’Odyssée d’Homère / Théâtre de Vidy / du 29 octobre au 17 novembre 2013

© Philippe Weissbrodt

Pour sa première pièce de théâtre La Dérive des continents, Philippe Saire, qu’on connaissait comme chorégraphe, offre une Odyssée revisitée par des mécanos du XXIe siècle. Un incessant va-et-vient entre la Grèce Antique et l’Europe d’aujourd’hui, surprenant et déroutant, mais qui réussit à dessiner au fil de la pièce un parallèle plutôt détonant et décalé entre les deux époques.

L’Odyssée autrement

Le public entre dans la salle et, avant même de s’asseoir, découvre sur scène les comédiens et un décor rappelant un garage de mécanicien. Divers objets de toutes tailles et dont la fonction première n’est pas esthétique remplissent la scène. Le spectacle commence, le public peine à se taire, la délimitation est floue, les spectateurs entrent petit à petit dans l’histoire. Les comédiens se changent, se déshabillent, enfilent leurs bleus de travail et, sans raison apparente, troquent le cambouis pour les lettres, le temps de rejouer la célèbre épopée d’Ulysse. Un début sur les chapeaux de roues, sans mise en contexte, une initiative qui laisse perplexe jusqu’à la fin de la pièce. Heureusement, le public finit par se laisser entraîner dans l’aventure par les quatre comédiens expérimentés dans les arts de la scène.

Une scène mécanique

Depuis leur garage du XXIe siècle, les quatres personnages tirent leurs rôles au sort, acceptant plus ou moins leur destinée d’un soir, et se lancent dans le récit de l’épopée grecque antique. Ils restituent les scènes-clefs à l’aide d’objets de mécanique et d’installations ingénieuses, bricolées de bric et de broc, de la ficelle au fusil en passant par la mappemonde. Sans lésiner sur les moyens,ils réussissent ainsi à surprendre, fasciner et réjouir le public. Les mécanismes inventés, qui fonctionnent (pas toujours parfaitement) en réaction en chaîne, reflètent les événements qui s’enchaînent tel le destin d’Ulysse. Une scénographie abstraite, mais qui souligne avec brio la distance qui sépare les deux époques et illustre avec fantaisie les différentes épreuves qu’Ulysse doit traverser.

Les mécanismes du théâtre

L’aternance entre les deux temps de l’histoire se ressent également dans le texte de la pièce et dans le jeu des quatre mécanos. Le récit navigue entre un narrateur externe, préenregistré sur une cassette audio diffusée sur un vieux radiocassette, et les dialogues, monologues et récits des personnages. Le mythe est raconté avec toute la variété des moyens théâtraux contemporains. Les rouages du théâtre sont dévoilés. Les changements de décors se font sous les yeux du public par les comédiens et s’intègrent à la pièce. Les dialogues se déclinent en plusieurs styles et niveaux de langue. Dans ce foisonnement, Philippe Saire laisse aussi la place à la danse contemporaine – son premier amour – pour explorer ce qu’elle peut raconter et ajouter à une pièce de théâtre. La Dérive des continents dans son ensemble retrace les siècles artistiques qui nous séparent de la Grèce Antique.

Le récit est sans cesse interrompu par les multiples décrochages des mécanos qui entrent et sortent de leurs rôles à tout instant. L’attention est sans arrêt ramenée au temps présent de la pièce, ce qui empêche le spectateur de se laisser aller trop pleinement dans l’histoire antique. Ce mélange des discours entraîne une superposition des deux époques, permettant ainsi une confrontation de la Grèce Antique et de l’Europe contemporaine pour mieux faire ressortir les similitudes et les contrastes. L’abstraction du propos contraint le spectateur à rester attentif et curieux.

Innovant…ou frustrant ?

La Dérive des continents raconte un célèbre classique d’une manière nouvelle et divertissante et réussit à surprendre le public. Il ne s’agit pas tant d’une adaptation à proprement parler que d’une illustration moderne d’un récit ancien. Ainsi le mythe n’est pas explicitement ancré dans notre époque ni intégré dans un contexte plus large. Qui sont ces mécanos ? Pourquoi rejouent-il l’Odyssée ? Pourquoi avoir choisi des mécanos ? Est-ce uniquement pour souligner que le spectacle souhaite dévoiler les mécanismes du théâtre et de la société ? Le récit des aventures d’Ulysse est conté de façon captivante et extraordinaire, mais le deuxième niveau, celui du temps présent, laisse les spectateurs sur leur faim. Le parallèle entre la Grèce Antique, le berceau de l’Europe moderne, et l’Europe d’aujourd’hui, incite au questionnement, mais on aurait aimé en savoir plus.

 

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