Pour la première fois, la genèse de l’oiseau en pâte à modeler nous est racontée. L’historienne du cinéma Chloé Hofmann a reconstitué le parcours de cette star des écrans (et du merchandising), sortie de l’œuf en 1990 sur les télévisions suisses.

Aujourd’hui, les droits de propriété intellectuelle de Pingu appartiennent à Mattel (oui, Barbie et le Uno). Comment ce mignon pingouin conçu en Suisse, dont l’évocation suscite de la nostalgie chez celles et ceux qui l’ont découvert à la télévision dans leur enfance, a-t-il connu un tel destin?
«En 2024, Mattel a annoncé le développement d’une série Pingu en collaboration avec les studios Aardman, qui ont réalisé Wallace et Gromit. Cela m’a donné envie de travailler sur ce thème, puisque le personnage principal est suisse. Étonnamment, il n’existait aucune étude à ce sujet. Un fragment d’histoire nous manquait, qu’il fallait investiguer!», se souvient Chloé Hofmann. Cette chercheuse FNS senior en Section d’histoire et esthétique du cinéma (Faculté des lettres) mène ses travaux au sein du projet FNS «Histoire de l’animation suisse francophone», dirigé par la professeure Maria Tortajada. Elle a aussi été la commissaire de l’exposition Grains de folie, consacrée à Gisèle et Nag Ansorge, au Musée Forel de Morges.
Outre cet intérêt professionnel, Chloé Hofmann fait partie de la génération qui a pu grandir avec Pingu, dont les premiers épisodes ont été diffusés en 1990 sur les chaînes publiques suisses. Un parfum de nostalgie plane sur une histoire qui porte aussi en elle des aspects économiques, juridiques et politiques.
Pingu nage en haute mer
Comme la recherche menée en Section d’histoire l’a abondamment documenté, un tournant néolibéral a lieu au sein des télévisions publiques européennes au cours des années 80. En Suisse, le directeur général de la SSR Leo Schürmann oriente la maison vers le marché, dans un contexte de compétition avec les diffuseurs privés et étrangers. Né dans le Secteur Jeunesse de la DRS (aujourd’hui, la SRF), Pingu constitue une réponse à la concurrence. D’ailleurs, «dans les grilles des programmes, on constate l’augmentation de productions animées destinées à la jeunesse tout au long de cette décennie, un signe que ce genre, qui plaît à son public, est reconsidéré», note l’historienne du cinéma.
Toutefois, la réalisation d’une série en stop motion, dans laquelle des personnages en pâte à modeler façonnés à la main sont filmés image par image, requiert des compétences alors rares en Suisse. La DRS mandate le cinéaste Otmar Gutmann (1937-1993). Son court-métrage Pingu: Eine Geschichte für Kinder im Vorschulalter obtient une mention du jury des enfants à la Berlinale de 1987, un signal positif.
La production d’une telle série coûte cher. Pour trouver des fonds, la DRS s’associe à la Zweites Deutsches Fernsehen, la chaîne publique allemande. L’entreprise zurichoise Editoy SA investit 275 000 francs pour compléter le financement de la première saison. Elle acquiert en contrepartie les droits exclusifs sur l’image de Pingu en dehors du cadre télévisuel mais, au-delà d’une certaine somme, doit reverser une partie des royalties à la SSR.
Les petites pattes de Pingu trottinent dès janvier 1990 sur les écrans alémaniques, et dès septembre chez les Romands et les Tessinois. «Ce personnage a d’emblée une vocation nationale et internationale», note Chloé Hofmann. Il ne connaît aucune barrière linguistique, puisqu’il parle une langue inventée, le penguinese. Le contenu des épisodes s’avère universel. Typiquement, «Pingu fait une bêtise, ou il lui arrive des ennuis, et il pleure. Mais sa maman le console. Un adulte est toujours là pour lui pardonner et l’accompagner. Ce sont des motifs qu’on trouve dans bon nombre de productions préscolaires et qui sont rassurants pour le public visé», complète la chercheuse. Les valeurs portées par la série sont la non-violence, la coopération et la gentillesse. Ce qui se situe aux antipodes des productions américaines ou japonaises diffusées alors par la concurrence, comme Dragon Ball, qui distribue ses mandales au Club Dorothée dès mars 1988.
David Hasselhoff, alerte à Pingu
Comme l’écrit Chloé Hofmann dans son article, les choix «opérés au cours du développement de Pingu s’avèrent fructueux, puisque la série est rapidement vendue à l’étranger, et que, au milieu des années 90, ses différentes saisons sont proposées sur 2200 chaînes de télévision, dans plus de 140 pays». Ce succès mène à des instants hallucinatoires, quand l’acteur David Hasselhoff (K 2000, Alerte à Malibu) chante la Pingu Dance en play-back sur le plateau de la DRS, un soir de décembre 1993!
Le merchandising s’avère central dans cette histoire. «Il est fascinant d’observer que ce produit culturel devient un support publicitaire aux produits marchands», note Chloé Hofmann. Ce renversement a sans doute été opéré par Guido Weber, le fondateur d’Editoy.
L’opération de lancement de Pingu est décrite en détail par Chloé Hofmann dans l’article scientifique issu de sa recherche (référence ci-dessous). La série est diffusée le dimanche en début de soirée, un jour où la publicité est interdite à la télévision. Comment contourner cet obstacle? Par étapes. Après avoir fait connaissance avec le personnage début 1990, les jeunes Alémaniques découvrent la glace Pingu de Lusso/Eldorado à l’occasion des vacances d’été. Dès l’automne, parallèlement à la reprise de la diffusion des épisodes, d’autres produits sont mis en vente par les partenaires, comme la Migros, qui propose des peluches, des jeux de cartes, de plateau ou des puzzles. D’autres, comme Swissair, Silva ou Pfister nouent des accords commerciaux avec Editoy. À l’international, c’est de la folie. L’historienne relève qu’en 1994, près de 800 produits dérivés sont commercialisés dans le monde, et en particulier au Japon.
Toutefois, Editoy trouve le moyen de ne pas payer tout ce qu’elle doit à la SSR. Une action auprès de la justice a même été entreprise par le service public, sans succès. La mort d’Otmar Gutmann, en 1993, provoque d’autres bouleversements puisque sa veuve transfère les droits de production et d’exploitation à Editoy. Cette dernière déménage à Amsterdam l’année suivante puis disparaît en 2001, après avoir vendu la série à HiT Entertainment. Les droits de propriété intellectuelle sont rachetés par Mattel en 2011.
Histoire orale
Comment Chloé Hofmann a-t-elle mené sa recherche? Grâce au travail en archives et à des entretiens. «Les constats de production de Pingu sont conservés aux archives centrales de la direction générale de la SSR. J’ai également recouru aux collections de journaux rassemblées sur les sites Scriptorium et e-newspaperarchives, ainsi qu’à la Bibliothèque nationale suisse, qui conserve les imprimés dérivés de la série, comme les livres proposés par Silva.»
La chercheuse a pu également parler avec le juriste de la SSR qui a suivi le dossier à l’époque. «Cette histoire orale, avec toutes les précautions que cela implique, est l’un des aspects passionnants de la recherche sur des sujets contemporains», ajoute Chloé Hofmann. Celle-ci a contacté des personnes ayant travaillé sur la série afin de mieux comprendre sa genèse et son développement, ou de mieux cerner la place des femmes dans les départements jeunesse des télévisions publiques. Il reste bien des histoires à écrire.
À lire
Pingu and the Emergence of Merchandising Within Swiss Public Service Television, publié dans VIEW Journal of European Television History and Culture, vol. 14, n°28, décembre 2025. viewjournal.eu/articles/10.18146/view.384. La version française sera publiée fin 2026 dans la revue Décadrages – Cinéma, à travers champs.
