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En 1937, l’Unil a décerné un doctorat honoris causa à Mussolini. Le 23 juin 2026, l’ouvrage Présences fascistes en Suisse a été présenté au public. Le même jour, Marc Bloch entrait au Panthéon. L’aveuglement des sociétés lie ces deux actualités. La professeure Estelle Doudet, alors membre de la Direction, livre ici ses réflexions.
Le professeur Marc Bloch (1886-1944) entre aujourd’hui au Panthéon de la République française. À travers lui, on rend hommage au rôle des académiques. Un triple rôle: celui de l’innovation scientifique, illustrée par le fondateur de l’école historique des Annales; celui de la défense contre toutes les formes d’exclusion et d’oppression, qu’incarne cet intellectuel juif ciblé par les discriminations du régime de Vichy; enfin, celui de la réflexivité et de l’engagement civique qui furent ceux du résistant fusillé par l’occupant.
Mais a-t-on bien pris la mesure de la leçon que Marc Bloch avait donnée dès son livre L’Étrange défaite en 1940, puis dans son ouvrage posthume Apologie pour l’Histoire (1948)? Dans ces écrits, Marc Bloch n’a en effet cessé de pointer l’aveuglement des Autorités et des sociétés d’il y a un siècle face à la montée en puissance des fascismes, à la source de conflits mondiaux nourris des craintes suscitées par la crise économique, du culte de l’homme fort, de la promotion du militarisme et du colonialisme. «Vous n’avez pas compris», disait Marc Bloch. Et nous, que comprenons-nous de notre présent et de notre passé?
1937 a marqué la consécration académique de Bloch, élu professeur à la Sorbonne. Cette année-là, l’Université de Lausanne célébrait son quatre-centième anniversaire. Elle célébrait aussi l’un de ses éphémères étudiants, par ailleurs exact contemporain du médiéviste français, le dictateur fasciste italien Benito Mussolini (1883-1945). Que n’avions-nous pas compris?
L’ouvrage Présences fascistes en Suisse démontre que ce geste n’a pas été le fait d’un manque d’information. Il a été accompli en connaissance de cause et avec le soutien des autorités cantonales (lire l’article). Il est plutôt le résultat d’un contexte, celui des présences fascistes en Suisse, en particulier dans le canton de Vaud. Si la remise d’un tel doctorat honoris causa peut se lire aujourd’hui comme une «faillite», terme utilisé par le recteur Frédéric Herman en 2022, c’est qu’il est aussi le signe d’un manque de réflexion sur les valeurs fondatrices de l’université, face à un homme politique fauteur de guerre et qui supprimait au même moment les libertés académiques dans son pays. C’est enfin le signe d’un manque de courage, peut-être d’une incapacité de prendre clairement position dans une situation complexe, puisque dans la même Université de Lausanne, à cette époque, on accueillait aussi des professeurs poursuivis en Italie pour leur refus du fascisme.
Dévoiement de la science
Parmi les sources mises en lumière dans le livre, on découvre la laudatio qui a accompagné la remise de ce doctorat, accordé pour «l’enrichissement de la science sociologique» supposément apporté par le dictateur. Ces termes, qui font référence à la réorganisation totalitaire de la société italienne, laissent aujourd’hui un goût d’amertume. Comment faire confiance à la science quand ceux qui la produisent sont les premiers à dévoyer son sens et son usage?
L’histoire du doctorat honoris causa à Mussolini est une histoire difficile car elle fait honte. C’est une histoire nécessaire parce qu’elle nous fait réfléchir.
Elle a d’abord le mérite d’alimenter la réflexion sur l’articulation entre l’autorité universitaire et le pouvoir politique. Les universités ont souvent été fondées par des puissants, elles sont financées par eux, elles sont les instruments de leurs objectifs éducatifs et économiques. En ce sens, les universités ne sont pas neutres. Elles ne sont pas faites pour l’être. En outre, le monde académique est consubstantiel à la société qui l’accueille. Elle lui donne ses étudiantes et étudiants, que l’université lui rend en leur permettant de devenir des citoyennes et des citoyens.
L’université est un corps social, et comme tel complexe et situé. Mais ce qui la distingue peut-être des autres collectifs, c’est qu’une université est essentiellement un lieu où se fabriquent des questions et des réponses. Ces questions, elle les pose à son temps, à travers une grande diversité d’approches scientifiques. Elles ne sont pas dissociables des réponses que la recherche et l’enseignement génèrent de concert: répondre à des attentes, mais aussi répondre de ses propres actes. L’université fabrique cette forme de réponse qu’est la responsabilité.
Ce jeu de questions-réponses fait d’une université une puissance fragile, entre assignations des pouvoirs et attentes sociales. Ayant besoin d’affirmer leur légitimité, les universités ont toujours eu tendance à s’auto-célébrer. Cette autocélébration est traditionnellement passée par la canonisation des grands professeurs – plus rarement, jusqu’à une date récente, des grandes professeures – celles et ceux qui ont laissé une «trace dans l’histoire», comme le disait la laudatio à Mussolini.
Prise de risque
Mais faire mémoire est une prise de risque: de quoi une université, et plus largement une société veut-elle et sait-elle se souvenir aujourd’hui? Le livre illustre ce questionnement. Il contribue à nous faire apprendre collectivement comment se souvenir des sources d’inspiration aussi bien que des sources d’embarras.
La Direction de l’Université de Lausanne s’est elle aussi posé ces questions en reprenant, dès son entrée en fonction en 2021, le «dossier Mussolini» qu’avait réouvert en 2020 la Direction menée par la rectrice Hernandez. Nous avons misé sur le débat interne et nous sommes mis à l’écoute des voix externes. L’université a toujours eu besoin de ces dernières pour questionner son propre processus d’institutionnalisation mémorielle. Nous devons donc beaucoup à la lucidité critique manifestée dès les années 70 par des chercheurs indépendants comme Claude Cantini, qui nous a quittés récemment; et aux actions de protestation de nos étudiantes et étudiants qui nous ont demandé de ne pas mettre sous le tapis les faits qui dérangent.
Refaire mémoire. Depuis les années 90 et ce qu’on appelle généralement le tournant mémoriel, le sens de ce geste n’a cessé d’évoluer pour les institutions. Aux anciens récits fondateurs a succédé la repentance face aux erreurs commises; aujourd’hui, on débat de «dé-commémoration». En écho à cette dynamique, les directions successives de l’Université de Lausanne ont réfléchi aux gestes qu’elles devaient faire pour rendre compte de ce qui s’est passé en 1937: l’ouverture des archives en 1987, sous le rectorat de Pierre Ducrey; depuis quelques années, l’affrontement explicite d’un tel passé sensible.
«L’incompréhension du présent naît de l’ignorance du passé», disait Marc Bloch. Par ce que nous avons fait hier, nous sommes engagé·es à savoir et à comprendre où nous en sommes aujourd’hui. Cette réflexivité critique nous définit: nous la produisons en tant que scientifiques, nous l’enseignons, nous l’offrons aux sociétés qui nous font vivre.
