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Tempétueux vaudeville

Par Thomas Cordova

Feu la mère de Madame et Les Boulingrin / La première de Georges Feydeau ; la seconde de Georges Courteline / Théâtre de Carouge / du 02 mai au 21 mai 2017 / Plus d’infos

© Théâtre de Carouge

Un appartement en flammes, un chien qui hurle, le vin qui gicle, des claques qui partent : voilà la tourmente conjugale dans laquelle nous emmènent ces deux créations de début de siècle reprises aujourd’hui par Jean Liermier.

Ah Vaudeville, mon cher vaudeville… Il nous prend nos travers, nos défauts, nos lubies et nous les recrache au visage avec toute la puissance, la subtilité et la grâce grinçante d’un orchestre symphonique de scies à métaux sur des tuyaux de radiateurs. Et cela nous fait rire. Mieux, cela nous défoule. Car oui, toute la catharsis du vaudeville réside dans cette jubilation tribale provoquée par la contemplation de notre petitesse poussée à l’extrême. Et sur scène, cette médiocrité, portée par le talent des comédiens, le goût du bon mot et la géniale absurdité des situations, devient alors grandeur. Voilà pourquoi l’on ne peut rechigner à se gaver de ce genre de théâtre du plus viscéral des styles.

Les deux pièces nous emmènent donc chez deux couples de bourgeois et tournent, bien évidemment, autour de tout ce qu’un couple peut avoir de ridicule. D’un côté, chez Feydeau, la virilité dans toute sa splendeur de gaucherie face à la fragile féminité dans la conscience de sa décadence. De l’autre, chez Courteline, l’incomparable force de destruction massive d’un couple qui a passé trop de temps dans l’espace infernal de la vie conjugale. Le tout gesticule, crie, mais dans une grâce toute propre au genre. Les personnages sont drôles par leur aspect caricatural et sont joués avec une grande dextérité par les quatre comédiens. Surtout qu’ils passent d’un rôle à l’autre en quelques minutes avec une justesse minutieuse et dans un écart d’interprétation énorme bien que les rôles diffèrent grandement d’une pièce à l’autre. Écart qui s’ajoute à toute l’entreprise comique du spectacle par la surprise de voir un même comédien interpréter un personnage aussi différent.

Oui, car le spectacle est drôle et le vaudeville fait encore rire même si les deux pièces ne sont plus d’une rose jeunesse. Et la question de se poser : quelle est la source de ces gloussements, de ces éclats hilares, de ces rires francs et jaunes ? Eh bien, la réponse réside peut-être dans le fait qu’il existe encore un trait d’actualité dans l’exagération des caractères représentés sur scène ; un fil ténu qui nous relie toujours à ces monstres bourgeois du début du XXe siècle. Effrayant ? Mais non, c’en est peut-être même rassurant, l’être humain ne change finalement pas aussi vite que l’on veut bien le croire et puis, puisque je vous dis que c’est hilarant.

La philosophie dans l’assiette

Par Thomas Cordova

Les luttes intestines / Conception et mise en scène de Adrien Barazzone / Théâtre du Loup / du 29 avril au 14 mai 2017 / Plus d’infos

©Théâtre du Loup

Etre ou ne pas être… en train de digérer ? Et Hamlet, l’œil torve, bras tendu, de lorgner non plus une tête de mort mais une belle assiette de porcelaine bleu turquoise – vide. Voilà peut-être ce que devrait être l’étiquette de la dramaturgie aujourd’hui. Et le bouleversement épistémologique ne s’arrête pas là. Au vu des récentes découvertes scientifiques, le cogito même est à refaire et la question posée : je mange donc je suis ?

Le sujet ? La science et ses découvertes quant à l’influence du microbiote intestinal sur nos comportements cognitifs. Oui, aussi simplement que ça, car vous n’êtes certainement pas sans le savoir, les micro-organismes vivant dans notre appareil digestif influencent nos comportements, nos humeurs, nos désirs, etc. A quelle échelle ? Mystère. Mais la configuration théorique autour de laquelle était pensé l’homme est bel et bien à redessiner. Sommes-nous véritablement les maîtres à la maison ? Ou sommes-nous réduits à n’être qu’un vulgaire véhicule uberisé au service de petits organismes qui nous dépassent ? Voilà en quelques mots les enjeux auxquels s’attaque avec intelligence et humour Adrien Barazzone.

Quand l’art empiète sur les plates-bandes de la science. C’est ce sur quoi la pièce va travailler : cet éternel débat entre Apollon et Dionysos, entre la science et l’art, ici entre la tête et le ventre. La mise en scène joue sur des codes que nous connaissons bien : sorte de plateau télé, débat agencé par un médiateur-présentateur et présence d’invités-chroniqueurs venus alimenter la conversation. Ici, des scientifiques spécialisés chacun dans un domaine particulier, un psychiatre et une artiste. Tous se retrouvent autour d’une table ronde et tentent de réfléchir à l’importance de cette découverte scientifique et à la pertinence d’une performance artistique inspirée de cette révolution copernicienne intestinale. Qui de l’art ou de la science est en droit d’établir la connaissance ?

Eternel débat, donc, mais représenté ici avec un savant décalage humoristique qui en permet une saine relecture, légère et digeste. Les personnages sont interprétés de façon caricaturale, nourris par un discours qui, sans surprise lorsqu’il touche aux intestins, gravite inconditionnellement autour d’un lexique que Freud, sans sourciller, situerait dans la phase « touche-kiki ». Cela dit, sans jamais tomber dans le trop gras ou le trop lourd, écueil dans lequel ce type de discours tombe généralement assez facilement – pas sous la plume de Barazzone. Sans oublier le travail des acteurs, qui portent leur personnage décalé avec beaucoup d’énergie et véhiculent facilement une hilarité contagieuse.

Manger ou penser, penser et manger… Pour être homme, il est certainement judicieux de faire les deux mais il est possible de faire l’un sans l’autre dans un seul ordre uniquement. Enfin, dans tous les cas, pensez à manger, mais pas trop.

Cinquante nuances de sombre

Assemblage de textes de l’Atelier critique à partir du spectacle Rêve et folie de Claude Régy

Par Jérémy Berthoud, Céline Conus, Thomas Cordova, Jehanne Denogent, Ivan Garcia, Margot Prod’hom, Artemisia Romano, Basile Seppey, Joanne Vaudroz

Rêve et folie / De Georg Trakl / Mise en scène de Claude Régy / Théâtre de Vidy / du 28 février au 4 mars 2017 / Plus d’infos

®Pascal Victor 2016

Le texte qui suit est issu d’un exercice guidé de critique créative sur le spectacle de Claude Régy. Il est composé d’une sélection d’extraits de neuf propositions.

Ce n’est pas un spectacle. Ce n’est pas une histoire. Ce n’est pas un jeu. Il n’y a que les pensées qui traversent les têtes. Des souvenirs qui sont rappelés. Il y a une voix et des couleurs, des sensations. Une transe. Un courant électrique et des sons. Je sens. Je pars. Un délire, des phrases…. Cauchemars d’enfants. Une transe. De la gêne, de la vergogne. Soudain des rires empêchés qui répondent aux gémissements de l’âme en peine. Pourquoi rire ainsi ?

Le texte violent : pourpre, bleu, ombre, cimetière, gorge, bouche, caverne, mort. Il tourne en boucle, en forme de litanie. Une transe. La voix plane et se pose parfois dans les têtes, comme un oiseau de malheur. Pourquoi s’imposer cela, me dis-je. Mais la voix poursuit. Impossible de s’extraire de cette gangue. Soudain l’ennui et l’envie d’échapper à tout cela. Une peur de la contagion de tous ces mots, de toutes ces phrases sordides et de ce corps donné à voir, lent et tordu. Une transe comme un sort en train d’être jeté. Et la résistance s’épuise peu à peu et rend les armes. Cela se sent. L’atmosphère se lâche. Se laisser faire sans savoir pourquoi, sans pouvoir faire autrement. Admirer même cette violence impudique, cette âme nue et brute qui ose se montrer. Ne pas savoir quoi dire ni penser. Ne plus vouloir y retourner. Le désir d’y échapper. La pulsion de vie ravivée ainsi par la mort qui apparaît sans voile et sans déguisement. Ce paradoxe comme voie de salut, car il faut en sortir indemne. (C. C.)

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Jour de sang. Une lumière blafarde luit en attendant la fin de la souffrance. Le temps s’est ralenti, enlisé, enfoncé. Le corps n’obéit plus, il viole et rampe dans le silence d’une vieille église sans vitraux.

Jour de cendre. Bête affreuse, il erre dans la rue avec ses copains les démons. Il espère qu’un Dieu descendra du ciel. Mais l’attente est longue. Où est la joie? Sa voix s’amplifie, en un cri pathétique. Il n’y a plus rien à perdre, plus rien à gagner.

Jour de sens. Il a lu trop de romans. Dans ses yeux un reflet fugace et indicible d’une mort qu’il ne mérite pas et d’une vie qu’il n’a jamais eue, et pour laquelle il n’a jamais lutté. Parce qu’on l’a exclu pour sa différence. Parce qu’avec son imagination débordante d’enfant gâté violeur récidiviste, il écorchait des chats sur une terre consacrée.

Jour de vent. L’aurore luit une dernière fois. Ô insupportable souffrance, personne ne veut de toi ni chez les vivants ni chez les morts. Tu devrais te faire une raison. Mais non. Tu préfères chercher une autre proie. Ainsi va la vie. (J. B.)

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Je me souviens…

… que le moment pendant lequel le public a attendu que la lumière s’éteigne sur les gradins et que la pièce commence a été très long, plus long que d’ordinaire, que ce moment a été tellement long que j’ai cru que la lumière ne s’allumerait jamais.

… que le comédien bougeait comme au ralenti, levant les bras, faisant de grands pas, marchant comme un pantin désarticulé, mais crispé, rouillé.

… qu’il avait l’expression d’un fou, d’un névrotique, d’un extasié, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés

… qu’il paraissait parfois en pleine extase d’un bonheur qui lui tirait tous les traits, et parfois dans une souffrance si intense qu’elle lui crispait le visage.

… avoir pensé pour cette raison que la pièce aurait dû s’appeler « Cauchemar et névrose ».

… que le plateau était recouvert d’un arc de cercle, en toile peut-être. (M. P.)

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Cinquante nuances de sombre. Les limites de la raison ou l’inabordable : cet espace obscur où les mots n’ont plus cet attachement serein avec le monde. C’est dans cet endroit inconfortable pour l’esprit que Claude Régy nous emmène, avec pour turbulent véhicule les textes de Georg Trakl. L’entrée en matière se fait méditative. Un saut dans l’ombre, si l’on peut dire, mais en douceur. Pas de « triple-axel-bouc-piqué » furieux et resplendissant non, c’est un plongeon tout en fluidité et presque torpeur dans une liquidité ténébreuse. Mot d’ordre : le silence ; décor : l’obscurité. On entend la respiration de son voisin, les gargouillis faméliques de quelques-uns.

La pièce, l’obscurité, le silence. Sur scène une forme fantomatique se dessine vaguement, lumière laiteuse presque flottante difficile à distinguer. Elle s’approche et d’une voix plaintive se fait le passeur des mots de l’artiste allemand Trakl. Impossible de lui donner une identité, une forme cohérente, elle n’est aucun personnage sinon une voix, sinon une poésie en prose qui survole notre rêve collectif. Un rêve avec lequel Claude Régy tente de dessiner la carte d’un espace aux abords de la conscience en jouant sur les limites du langage. Un langage cohérent mais qui ne dit rien du réel, qui exhibe sa nature symbolique. Ainsi nous voilà au travers de l’œuvre, balancés entre deux pôles de notre humanité, à onduler entre bestialité et symbolisme. Tout un jeu entre la folie et le rêve. (T. C.)

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L’attente est longue. Un faisceau vert et des mouvements étranges perturbent notre champ visuel. Mes yeux sont dérangés, ma rétine ne peut saisir complètement les formes. Mon cerveau tente de saisir mouvements et jeux de lumière. L’homme se déplace sur scène, se pliant, se tordant. Bien d’autres gestes que je peine à percevoir. Trop de vert, trop d’obscurité, la sensation n’est pas agréable. J’entends « viol, enfant, cris, hurlements ». Je ne comprends pas, mais ce n’est pas grave. Je visionne la scène comme un film muet, faisant un va-et-vient entre ma vue et mon arrière-monde de la pensée. En quittant la scène, l’acteur avait un petit air de Rocky, non ? (I. G.)

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En la selve obscure. Une fois de plus, au crépuscule, les sons s’égrènent et son corps, noué comme suspendu, s’égare. Avant qu’ils n’achoppent dans le froid, le golem tourne ses yeux bistrés encore avides. Il gémit, veule et gueulard.

L’aigre salive des crapauds a diapré son front d’une dentelle fuligineuse et des guttules, purpurines et lactées, sèchent sur ses cuisses gonflées. Au long des rainures de ses ailes déchirées glisse une eau, toujours verte et juteuse.

Il a dû quitter l’intérieur de la nef, cet écrin lumineux qu’arcs et arrêtes festonnent. Il a fui cette forge où le vieil orgue halète, où les crucifix cloués aux murs sont autant d’oiseaux noirs. Depuis lors il se perd dans cette forêt de pinacles et de contreforts qui déchiquettent la nuit.

Maintenant ruissellent autour de lui les vomissures de ses frères aveugles. Il se souvient des joues rutilantes de l’enfant et du bruit chaud de la nuque d’un chat sauvage sous ses doigts convulsés. Mais le souvenir de sa race brûle ses muscles d’airain et de son œil torve la gargouille perce une dernière fois le vide.

Sa grimace raconte enfin les escaliers sombres, les venelles altières et venteuses qui ont scandé son supplice. Et tandis que sa peur l’avale, que ternit sa souffrance, l’héritier maudit suit du regard la main absente de son père. Alors le reflet de sa sœur se morcelle et sa langue blette luit, immobile, au-dessus de la bourgade qui hier encore rissolait au soleil. (B. S.)

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Le son de sa voix m’imprègne de façon intense après ces minutes passées dans le noir, le silence créant une sorte de démultiplication des sens. Un fond sonore, toujours régulier, et des gestes corporels en tension, voire tremblants. Le comédien est dans l’exercice même du texte. Il mène une forme de combat avec les mots, qui semblent l’imprégner dans sa propre matérialité. Il paraît éprouvé par le texte.

Il s’approche lentement pour nous saluer, et semble épuisé de la performance qui a eu lieu. Il s’en va presque en boitant, nous laissant dans l’obscurité du commencement. (A. R.)

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Les traits de son visage sont tirés. Congestionnés même. Souriant. Grimaçant. Sourire grimaçant. Il semble en proie à une intense émotion. Sa bouche s’élargit comme pour laisser échapper un cri. Inarticulé. Serait-ce en fait un sourire ? Cette figure d’agonie me glace. Elle me rappelle les peintures de Yue Minjun, un artiste chinois, qui représentent des hommes aux faces colorées en rose bébé, rieuses, terribles. Comme pour échapper à la censure, les visages affichent un optimisme hypocrite et forcé. Forcé jusqu’au grotesque. Que peut bien cacher cet homme devant moi ? De la douleur, c’est certain. Du remords aussi, je crois comprendre. La censure n’est pas chez lui une force imposée de l’extérieur. Elle est interne, composée d’oubli et de honte. Inhibante. Angoissante. Comme un guerrier japonais, il se bat contre son passé. Comme un skieur, il slalome entre les souvenirs. Comme un nageur, il remonte à contre-courant. Sous l’effort, ses jambes fléchissent, son dos ploie. La lutte intestine tord son corps et son visage. (J. D.)

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Je me souviens de l’euphorie des gens dans la file d’attente avant de découvrir l’ultime pièce de Claude Régy.

Je me souviens de ce spectre paraissant si loin et se rapprochant si près du public, comme s’il se tenait au-dessus de moi.

Je me souviens de son visage, de ses expressions terribles, d’une bouche qui se tordait de douleur. Je me souviens que cela a suscité au fond de moi un mélange d’effroi et de compassion pour cet homme.

Je me souviens que la torsion de sa bouche faisait écho à des mouvements de son corps très étranges. Le personnage se retrouvait dans des positions abracadabrantes qui suggéraient l’endolorissement.

Je me souviens qu’il marquait un temps d’attente dans chaque posture affligeante.

Je ne me souviens pas du contenu de ce texte décousu.

Je me souviens des variations sonores de sa voix et je me souviens des frissons ressentis en entendant soudain une voix âpre sortir de ce corps agenouillé sur le devant de la scène.

Je me souviens m’être assoupie, laissant passer le flot de paroles dans ma tête sans vouloir m’y accrocher, y chercher un sens.

Je me souviens des applaudissements ininterrompus, des salutations par trois fois d’un homme revenant doucement à lui, à nous.

Je me souviens d’un mot me traversant l’esprit à la sortie du théâtre : expérience. (J. V.)

L’étranger

Par Thomas Cordova

Une critique du spectacle :
J’appelle mes frères / de Jonas Hassen Khemiri / mise en scène de Michèle Pralong / Le Poche (Genève) / du 9 au 29 janvier / Plus d’infos

©Samuel Rubio

Est-ce que c’est lourd, une tête à porter ? Oui, si c’est celle qu’il ne faudrait surtout pas porter. La tête du coupable. La pièce de Jonas Hassen Khemiri est centrée sur ces visages qu’un contexte de tension, un mouvement de pensée ou une attitude sociale vont mettre au banc des accusés. La mise en scène de Michèle Pralong rend sensible le climat de guerre qui exacerbe les suspicions.

En temps normal, les étrangers, on leur fout plus ou moins la paix et eux font tout pour plus ou moins la trouver. Amor est l’un de ceux-là. Oui, il fait partie de ces gars dont la tête, le visage interpelle. Il est émigré. Ou immigré : cela dépend, bien évidemment, de la situation dans laquelle on se place pour lui coller cette étiquette. Mais lorsque le quotidien est balayé par un événement extraordinaire, un événement terrifiant, comme il en arrive de plus en plus aujourd’hui, un peu partout, l’étranger devient objet de suspicions. Pire : il est certainement la source de ces problèmes, le semeur même de ce chaos. Qui sème le vent… Amor pourtant, n’a rien d’un semeur et malgré lui, après un attentat au centre-ville, il se retrouve dans la tempête.

Que faire, alors, quand on est au cœur du vent ? Amor appelle ses frères. Et c’est autour de cet appel que la pièce tourne. Chaque acteur interprète plusieurs rôles, sauf celui qui incarne Amor, source fixe dans la tourmente. Les répliques sont celles des conversations téléphoniques, parfois imaginées par le personnage, aucune conversation en face à face. Amor est véritablement seul avec pour unique outil de communication son téléphone portable. La pièce originale est construite sur un monologue : ici, les acteurs incarnent tour à tour l’état de panique, de repli sur soi, de la volonté d’anonymat d’Amor ou des personnages passés ou présents avec lesquels il converse.

L’ambiance, elle, est au climat de guerre, sur une scène envahie de flashs et une musique oppressante. Tout ça prend des airs assez angoissants et pourtant non, il y a de quoi respirer grâce à l’humour. Oui, l’humour, ce décalage de réalité qui nous permet de prendre quelques inspirations et un peu de recul face à une problématique loin d’être légère. Et Jonas Hassen Khemiri le maîtrise très bien, ce décalage. Il donne ainsi de l’espace au vent qui peut, du coup, rugir un peu plus faiblement et nous donner la possibilité d’entendre clairement son message. Un message camouflé sous le cri qu’Amor destine à ses frères, ceux qui portent la même tête que lui : « Planquez-vous ! Devenez anonymes ! Fondez-vous dans la masse ! »

Que faire, donc, quand on ressemble trop à un poseur de bombes ? Où aller quand on a la seule volonté d’être anonyme ? Quand notre tête, nos traits ont tout pour faire de nous un criminel, quel type de basse innocence faut-il chercher ? Finalement, il est dans la pièce, un conseil poétique et léger qui nous dit peut-être, lorsque le vent souffle, de simplement sortir un cerf-volant.

Et si c’était possible

Par Thomas Cordova

Cette année, l’avenir est en avance / de Robert Sandoz / Mise en scène de Aude Bourrier et Carole Schafroth / Théâtre Am Stram Gram / du 16 au 18 décembre 2016 / Plus d’infos

©Am Stram Gram

En tant que parents un tant soit peu préoccupés par l’éducation de votre progéniture, vous avez bien dû, un jour, vous demander comment lui expliquer l’astrophysique nucléaire et la relativité générale. « Comment faire comprendre, à ces chères têtes blondes, l’incomparable immensité du multivers des potentialités ? » Voilà une préoccupation toute normale, un tracas, hélas, bien commun… Une des solutions est de voir comment Robert Sandoz s’y prend pour vous le montrer et ça se passe sur scène.

Aude est technicienne de scène. Elle est sympa, elle nous accueille et nous fait patienter. L’avenir est certes en avance mais, ma foi, pas les comédiens. Rien de catastrophique : Aude a de la musique d’ambiance, le théâtre une machine à café et nous, nos smartphones… On a de quoi s’occuper. Quelques minutes à apprendre que le mariage de Kanye West est en danger, deux ou trois échanges d’une courtoisie à toute épreuve avec d’autres hominidés, et notre hôtesse décide de nous faire entrer. La scène est un capharnaüm, rien n’est prêt : Aude se voit obligée d’improviser. Et n’est-ce pas là une représentation poétique et assez pertinente de l’univers ? Une belle pagaille où l’on se contente d’improviser ?

Alors oui, dans ce chaos, tout peut arriver. Et comme le dit la loi de Murphy : tout arrive. Trappe, effets de lumières, explosions pyrotechniques, ombres chinoises, calembours sur leur lit de contrepèteries ; demandez, il vous sera donné. Et ce n’est pas tout : nous avons même la chance de rencontrer une voyageuse temporelle : Carole.

Carole vient du futur, à peu de chose près une trentaine d’années. Elle est bien entendu dans sa combinaison orange de spationaute et possède des chaussures gravitationnelles. Elle est, comme son nom ne l’indique pas, une scientifique ou, du moins, une savante un peu folle. C’est elle qui va nous faire voyager dans le multivers des possibles. Comment ? Eh bien, somme toute, avec une sorte d’immense machine bigarrée qui permet de lire les univers possibles d’un individu. Plus simplement : un lecteur DVD géant d’univers possibles. Car comme vous ne l’ignorez pas : chaque individu, au moment d’un choix se retrouve devant l’immensité des potentialités s’offrant à lui, chacune existant indépendamment dans un univers parallèle.

Oui, dit comme ça, cela paraît un peu compliqué. Sur scène, ça l’est beaucoup moins. La pièce regorge d’idées brillantes, d’astuces ingénieuses afin d’éclairer cette problématique qui est loin d’être facilement accessible à notre cortex parfois trop reptilien. Mieux encore, la pièce s’attaque au paradoxe avec beaucoup de poésie et fait passer son message simplement, sans forcer les matières grises. Alors, personnellement, étant assez lent, je n’ai pas tout compris mais mon voisin de neuf ans m’a promis de m’envoyer par mail un Powerpoint avec ses explications.

Ami lecteur, il n’est pas nécessaire de te conseiller ou non d’aller voir cette pièce ; de toute façon, il est un univers possible où tu y as déjà été. C’était un jour chaud de la fin d’un printemps, tu transpirais un peu dans cette salle comble, ton fils avait faim et Donald Trump était marchand de glace.

Une histoire de globe

Par Thomas Cordova

Cercle / de Alexandre Chollier / Mise en scène de Jean-Louis Johannides / Théâtre du Loup, Genève / du 07 au 18 décembre 2017 / Plus d’infos

© Christian Lutz

Voir une carte, avouez-le, c’est toujours assez étonnant. Mais non, pas Google Maps… Je vous parle de ces cartes qui respirent un air poussiéreux. De celles qui vous donnent envie d’habiter les régions qu’elles montrent d’une façon assez particulière. Une façon bien à elles qui convoque notre esprit et le pousse à faire le voyage. Et nous voilà investissant ces lignes, ces tracés, de toute notre imagination. Naissent alors toutes ces aventures, ces périples à braver, cet exotisme à découvrir, oui, cet amour à rencontrer ! Eh bien, laissez donc vos espadrilles de cordes et lacez vos baskets : « Cercle » nous fait faire le voyage.

Voir Cercle, c’est être invité à sortir du théâtre. Les billets que l’on reçoit ne peuvent plus être qualifiés d’« entrées » et le génie est déjà là : dans le défi néologique lancé à tout le système administratif nomenclatural des caisses de théâtre. Mieux, ce sont les limites de l’espace théâtral qui sont mises à mal, bousculées, dans une nouvelle cartographie qui nous pousse à prendre l’air. Et que c’est vivifiant ! Nos billets de « sortie » nous emmènent à la rencontre du texte, à la rencontre de l’œuvre. Pas d’inquiétude : les comédiens sont nos guides, le monde notre scène.

Et où allons-nous ? Rencontrer l’espace que nous habitons, se confronter au chaos qui nous entoure, prendre conscience des absurdités qui nous masquent parfois le regard. Oui, la pièce se joue aussi entre réalité et illusion. Car le projet est de faire naître, de la surface plane, tout le relief que celle-ci recèle, tout ce qu’elle possède d’insoupçonné. Faire émerger la rotondité du globe d’une carte aussi plate qu’elle peut l’être. Avec le recours à des performances visuelles et auditives, l’énergie de ses deux acteurs et un dispositif scénique d’une esthéticité toute poétique, Cercle est une performance conduite avec brio. Oui, car je vous l’avoue, on retrouve quand même une scène.

Une scène qui est aussi terrain d’exploration et d’expérience. Tout est remis en question, soumis à l’esprit critique de l’entreprise scientifique. D’ailleurs, quelques grands noms nous accompagnent : Elisée Reclus, Kenneth White ou John Berger. Ces explorateurs du monde et de la pensée nous inspirent au travers de quelques citations. L’aventure est aussi la nôtre : les limites entre le public et les comédiens sont à redessiner. Rassurez-vous, sans aucune gêne. Nos deux guides savent ce qu’ils font et, sans véritablement nous en rendre compte, nous voilà devenus membres de cette création artistique. Nous faisons partie de cette expédition exploratoire.

Bref, Cercle c’est la découverte d’une jungle embrumée, une mission spatiale Apollo : ça embaume, ça décolle et on n’a plus vraiment l’envie d’atterrir.

Mère avec contestation

Par Thomas Cordova

Nino / de Rébecca Déraspe / mise en scène de Yvan Rihs / POCHE Genève / du 05 décembre 2016 au 29 janvier 2017 / Plus d’infos

®Samuel Rubio

Quel est le rapport entre être enceinte et préparer son suicide ? Ou plutôt : est-ce que devenir mère, c’est nécessairement enterrer une femme ? Non, non, non ! Mettre au monde pour tirer une révérence ? Rébecca Déraspe s’attaque à cette problématique avec piquant et nous dresse le portrait de toutes les mères qui ont oublié d’être femmes.

Une fête d’anniversaire, des amis, de la famille et un gosse. La scène est toute trouvée, quoi de plus merveilleux pour dresser une satire ? Mieux : la fête, c’est celle du gosse, il a un an et il braille. Alors oui, à des fêtes comme ça, tout le monde a déjà été convié. On trouve une excuse, on se désiste et, s’il n’y a pas de lien parental ou amical trop fort, eh bien on y échappe. Heureusement, avec Nino on n’a qu’à observer, pas besoin d’apporter de cadeau. Et tout le jouissif est là : dans l’observation !

Le gamin pleure, évidemment. Chacun y va de son propre raisonnement, de sa méthode et tous se tournent vers la mère, dernier juge et responsable de l’interminable mélopée. Là se trouve toute la problématique : les pleurs font d’elle une mère, inconditionnellement. Pire, une mauvaise mère, les larmes du gosse ne sont pas prêtes de se tarir. Impossible d’y échapper, l’enfant, qui n’est pourtant pas sur scène, impose son omniprésence mélodique. La femme n’est plus, tous veulent que la mère rende des comptes. Les amis, le père, la belle-sœur : chacun propose sa version de ce qu’est une bonne mère : comment s’occuper de son enfant de la meilleure façon, comment ne pas le traumatiser, ne pas le briser, cette chose fragile, certes emmerdante mais toute belle dans sa pleine potentialité. Une fête d’anniversaire peut parfois prendre des airs d’enterrement : faut-il pour qu’un fruit mûrisse qu’une fleur se fane ?

Les mots comme les personnages sont caricaturaux. Chaque chose qui se dit est un cliché entendu mais retravaillé dans un texte qui percute. Les relations entre la mère et son entourage sont explorées à travers l’exagération. Et on s’y retrouve. L’organisation de l’espace souligne le discours. L’appartement sur plusieurs étages permet parfois quelques situations burlesques. L’incompétence du père, par exemple, est reflétée par son incapacité à gravir les deux échelles qui le séparent de la chambre de son fils. Bref, tout est à sa place et ça fonctionne. Sans oublier qu’avec l’entreprise Sloop3 et le peu de temps que les artistes ont eu pour assimiler la pièce, le défi était de taille.

Pensez maintenant à ces femmes qui, dans leur sainte grossesse, ont parfois, par hasard, jamais véritablement, oui, bon… pris quelques kilos. Eh bien, le poids gagné n’est malheureusement jamais métaphorique, surtout quand il perdure au niveau des hanches. Ou plutôt si, dans notre société toute esthétisée où l’on se gargarise de courir pour aller nulle part, il est la métaphore d’une métamorphose : femme ou mère, mère ou femme, est-ce que l’on doit vraiment choisir ?

Entre soupe betterave-tofu-ananas et sorbet glacé aux baies de Gobi

Par Thomas Cordova

Unité modèle / de Guillaume Corbeil / Mise en scène de Manon Krüttli / du 14 novembre 2016 au 29 janvier 2017 / POCHE Genève / Plus d’infos

®Samuel Rubio

®Samuel Rubio

Unité modèle, c’est de la haute couture labélisée Roche-Bobois, du vent en poupe Pop, de la technicolore luminothérapique, du rap français biodégradable et équitable… Un conseil : accrochez-vous la coiffure.

Sur scène, ils sont deux, hauts en couleur, débordant d’une énergie équivalente à toutes ces devantures lumineuses qui seraient à même de nous faire bronzer en novembre (rien de mieux qu’un teint légèrement hâlé pour fêter la naissance d’un homme-Dieu). Des devantures qui nous promettent, pour ce Noël, non pas de quelconques breloques inutilisables (à ces heures où le consumérisme n’est plus du tout à la mode, voyons-donc !) mais bien tout simplement : le bonheur. Et ça tombe bien car nos deux artistes, eux aussi, nous proposent une offre à ne pas manquer : l’achat d’une unité modèle. Et ils nous le garantissent, ce n’est pas n’importe quoi ! Moi, je les crois : qui n’a jamais voulu rêver sa vie ?

Mais qu’est-ce qu’une unité modèle alors ? eh bien, c’est votre vie. Enfin, non. Pas exactement… C’est votre vie mais encastrée dans du bois de grange. Oui, c’est cela ! C’est un appartement. Et Guillaume Corbeil a décidé de travailler là-dessus : sur les nouvelles constructions et la façon dont les agences immobilières nous les vendent. Un projet qui reflète très bien la volonté de l’entreprise Sloop3 du théâtre POCHE : mordre la bien-pensance. Tout est sobrement mis en scène de façon efficace : blanc, épuré, nul besoin de moult artifices, les clichés sont déjà par trop implantés dans nos esprits. Les costumes, l’ambiance musicale et l’énergie des acteurs portent un texte qui fait mouche. Une caricature très actuelle, simplement délicieuse, un monument au présent.

Ce sont donc deux représentants que nous rencontrons. Deux représentants qui vont, sur le fil d’un texte ambitieux, fracasser tous les clichés avec lesquels la publicité nous étouffe tous les jours. Oui, Unité modèle, c’est toutes ces vitrines qui se brisent et c’en est jouissif. Le verre grince, crisse, éclate et la salle rit. On respire, on attrape une bouffée d’air, c’est pour la relâcher aussitôt. Le rire est contagieux, l’oxygène salutaire. Et cette pièce nous en donne à revendre.

Voir Unité modèle, c’est se voir soi, se voir « nous »… Oui, un petit peu, jamais trop, non. C’est surtout comme « ils », les publicitaires, veulent nous voir. Voilà. En tous cas, c’est décoiffant.