Quand l’être humain se retrouve derrière les barreaux

Par Lisa Tagliabue

Une critique du spectacle :
Misterioso 119 / de Koffi Kwahulé / mise en scène Cédric Dorier / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 11 au 30 mars 2014 / plus d’infos

© Mario del Curto

Une fois que les spectateurs ont pris place dans l’énorme cube métallique à moitié suspendu dans l’air, une sorte de cage flottante, qu’est la Salle René Gonzalez du Théâtre de Vidy, les lumières s’éteignent. Une musique d’un rythme tonnant casse le vide que l’obscurité a créé. Onze femmes dans la pénombre. Elles sont agenouillées, elles nettoient le sol. Leurs voix créent un mélange absurde, presque animal, de sons et de paroles. Sont-elles des femmes ? Sont-elles des animaux ? Ou sont-elles tout simplement des êtres humains reclus ?

Les lumières s’allument en dévoilant la scénographie. L’image qui en dérive, et qui va être présente tout au long du spectacle, est celle du musical de Rob Marshall Chicago, et plus précisément la scène de Cell Block Tango. Ici aussi, nous retrouvons des femmes enfermées. Ici aussi, leurs habits ne sont pas ceux qui seraient conformes au lieu, la prison. Ici aussi, ces femmes se racontent, elles parlent de leurs crimes.

Mais il s’agit ici d’autre chose. Misterioso-119 n’est pas un musical, les chorégraphies ne sont pas au centre de l’histoire. Certes, il y est question de musique, ou plutôt d’une chanson en particulier, Misterioso de Thelonious Monk ; mais Misterioso-119 est beaucoup plus que cela.

Le décor, un échafaudage mobile divisé en trois parties, est imposant. Il occupe, tout au long du spectacle, l’ensemble de la scène. Les trois parties de l’échafaudage sont souvent déplacées. La structure métallique peut ainsi former une séparation nette entre le « dedans » et le « dehors », mais elle peut aussi se transformer en autre chose qu’une prison, comme par exemple le banc sur lequel les prisonnières se confient et parlent d’elles-mêmes.

Les onze femmes enfermées, quant à elles, ne sont pas des prisonnières classiques. Par le biais des habits, très différenciés, les prisonnières gardent chacune leur individualité. Il y a la femme fatale, la sportive, la rockeuse, la romantique et toutes sortes d’autres femmes. Elles peuvent ainsi être vues comme une sorte d’échantillon, pour ne pas dire l’échantillon, des femmes de notre société.

Au fur et à mesure que le spectacle avance, nous en apprenons plus sur les raisons pour lesquelles ces femmes se trouvent derrière les barreaux. Leurs crimes sont eux aussi une sorte d’échantillon des peurs et des problèmes des femmes modernes. Il y a notamment celle qui n’aime pas son corps, qui ne veut pas être mère.

Néanmoins, sous leur diversité, ces femmes forment de plus en plus une unité au fil de la représentation. Elles deviennent une entité unique, guidée par la nécessité de survivre et par la peur paradoxale de devoir tôt ou tard quitter ce lieu si familier qu’est devenue la prison. Car si pour nous le pénitencier est un lieu horrible, de manque de liberté, d’anéantissement de la personne, pour ces onze femmes il s’agit du seul lieu où elles ne craignent pas, où elles peuvent être les personnes qu’elles sont, où elles peuvent s’exprimer librement. Grâce aux barreaux qui les séparent du reste du monde, elles ont pu retrouver leur liberté. Une liberté qui n’est pas celle du corps, du mouvement, mais celle de leur esprit, dans leur corps.

Cela pousse à se demander si nous ne vivons pas, nous aussi, dans une prison gigantesque, sans barrières physiques. Dans une prison faite d’apparences, d’images, de règles de conduite, de peurs.

Misterioso-119 nous fait ainsi penser et réfléchir, d’une manière directe mais subtile, sur nous-mêmes, et nous fait prendre conscience que les barreaux de la prison ne sont pas ceux que nous voyons sur scène, mais bien ceux que les autres nous imposent.

Plus qu’une musique de jazz, plus qu’une pièce de théâtre. Misterioso-119 est le miroir de la société contemporaine, de ses faiblesses et de ses peurs.

 

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