Le compte-rendu des tables rondes tenues le 4 décembre 2025 dans le cadre du cours public de la Société d’histoire du canton de Fribourg.
Par Valentine Fornerod
Partant du constat que les archives théâtrales sont la condition sine qua non pour l’écriture de l’histoire de la vie théâtrale romande, Béatrice Lovis et François Vallotton de l’Université de Lausanne ont réuni archivistes, conservateurs et chercheuses afin qu’ils présentent leur travail en lien avec le patrimoine documentaire et audiovisuel sur les arts du spectacle en Suisse romande. Clôturant le cours public sur le théâtre fribourgeois qui s’est déroulé du 30 octobre au 4 décembre 2025 sous l’égide de la Société d’histoire du canton de Fribourg, ce dialogue entre professionnel·les a apporté un éclairage interdisciplinaire sur l’actualité des questions de conservation et de mise en valeur de ces archives.
Archives papier et artefacts : vers une meilleure valorisation ?
Dans le cadre de la première table ronde, Geneviève Gross (Archives de la Ville de Fribourg), Anne Jenny (Théâtre des Osses), Serge Rossier (Musée gruérien) et Matthieu Péry (Musée national suisse — Château de Prangins) ont été invités à présenter les enjeux liés à la conservation et la valorisation des archives papier et artefacts des arts du spectacle. Les échanges ont permis de mettre en évidence la fragilité de ces sources et les défis liés à leur conservation.
En introduction, Béatrice Lovis a rappelé que les archives constituent une condition indispensable à toute recherche historique. Or, dans le contexte suisse, et plus particulièrement fribourgeois, leur conservation est rendue difficile par l’absence de centralisation et par un soutien institutionnel longtemps limité envers les arts de la scène. Cette situation a entraîné une dispersion des sources et la persistance de nombreuses lacunes documentaires.
Les spécialistes ont mis en évidence la diversité des archives disponibles, à l’image de la Section « Autorités communales » des AVF, présentées par Geneviève Gross. Les documents administratifs permettent de retracer concrètement la vie théâtrale fribourgeoise, depuis l’organisation des spectacles jusqu’aux enjeux de sécurité ou de censure. À ces fonds institutionnels s’ajoutent des archives historiques et privées, composées de programmes, d’affiches ou de photographies, qui enrichissent la compréhension des pratiques culturelles fribourgeoises depuis le XIXe siècle.
La constitution et la transmission des fonds ont été relevées comme un enjeu majeur dans le contexte de la création théâtrale. L’exemple du Théâtre des Osses, présenté par Anne Jenny, illustre le rôle déterminant des initiatives individuelles dans la sauvegarde des archives. Initialement menacées de disparition, celles-ci ont pu être triées et déposées à la BCU Fribourg. Ce cas souligne l’importance d’intégrer une réflexion sur l’archivage, en collaboration avec les différents secteurs impliqués dans la vie d’un théâtre, dès le processus de création artistique, afin d’assurer la pérennité des documents produits.
La question des artefacts constitue un autre enjeu essentiel. Les collections du Musée gruérien, présentées par Serge Rossier, abritent des photographies tout comme des costumes issus des XIXe et XXe siècles qui illustrent la vie théâtrale régionale dans une dimension matérielle, souvent absente des sources écrites. Certains décors, comme ceux du château d’Hauteville (Saint-Légier) exposés au Château de Prangins et présentés par Matthieu Péry, sont d’une valeur exceptionnelle en tant que rares témoins matériels documentant la pratique du théâtre de société en Suisse, voire en Europe. L’histoire d’acquisition de ces décors, redécouverts en 2015 à l’occasion d’une vente aux enchères, met quant à elle en évidence l’importance de rendre de tels objets accessibles dans les collections publiques.
Les discussions ont mis en lumière les difficultés de conservation et de traitement des archives théâtrales. L’accumulation de documents non inventoriés nécessite un travail archivistique très long. Ce processus est indispensable pour garantir l’accessibilité des fonds, mais il demeure contraint par des ressources humaines et financières limitées. Enfin, la valorisation des archives apparaît comme un enjeu central. Les institutions archivistiques et théâtres développent diverses stratégies, allant de la mise en ligne des archives à la publication d’albums, comme en témoigne le Théâtre des Osses, afin de rendre ces documents accessibles.
En conclusion, cette table ronde souligne la nécessité d’une mobilisation conjointe des institutions, des chercheur·euses et des professionnel·les du théâtre. La sauvegarde des archives papier et des artefacts ne relève pas uniquement d’un enjeu scientifique, mais participe pleinement à la préservation de la mémoire culturelle et artistique du théâtre en Suisse romande.
Les archives audiovisuelles: des « terres rares » encore inexploitées
Modérée par François Vallotton, la seconde table ronde a rassemblé Cécile Vilas (Memoriav), Céline Boesch (SAPA), Valentine Robert (Université de Lausanne) et Yves Cirio (Bibliothèque cantonale et universitaire Fribourg) autour de la question des archives audiovisuelles.
En introduction, les spécificités de ce type d’archives ont été mentionnées. La grande fragilité de ces sources a été soulignée, tout comme la relative difficulté à les identifier et les recenser, puisqu’elles sont souvent dispersées et mêlées à d’autres types d’archives. Puis, il a été rappelé que l’audiovisuel est intimement lié à l’histoire du théâtre, et ce dès les origines des médias modernes. Captations, enregistrements sonores ou encore dispositifs pré-cinématographiques témoignent d’une relation ancienne, et persistante, entre scène et image animée, visible notamment dans l’inventaire des fonds d’archives théâtrales suisses romandes.
Premier axe débattu, cette fragilité du patrimoine audiovisuel est à la fois matérielle – rendue difficile par des supports obsolètes ou de moindre qualité et par leur détérioration – et structurelle, puisque ce matériel archivistique manque encore de reconnaissance patrimoniale. De nombreux documents sont conservés hors des institutions, notamment par des associations, comme des théâtres amateurs, ou des particuliers, ce qui accroît le risque de perte. Depuis 2022, l’enquête nationale menée sous la direction de Cécile Vilas par Memoriav, centre de compétences du patrimoine audiovisuel, illustre bien cette situation en tant qu’elle révèle une grande diversité de détenteurs et des pratiques de conservation très inégales selon les cantons. Si une centaine de théâtres suisses ont signalé des archives audiovisuelles, cela ne signifie pas pour autant qu’elles soient traitées ou bien conservées.
Un deuxième enjeu réside dans la collecte et la sélection des archives. La Fondation SAPA, dont l’antenne romande est dirigée par Céline Boesch, applique des critères stricts en raison du coût élevé du traitement du matériel audiovisuel. Ces archives ne peuvent être conservées efficacement que si elles sont contextualisées, c’est-à-dire reliées à d’autres documents comme des programmes, des photographies et d’autres écrits les éclairant. Cette approche globale permet de restituer au mieux la nature éphémère du spectacle vivant et de rendre visible le processus de création.
Un autre point central est la valorisation des archives. Les projets numériques, comme la base de données que Valentine Robert a établie en partenariat avec la RTS ou les plateformes collaboratives telles notreHistoire.ch, offrent de nouvelles perspectives pour la recherche et la diffusion. L’exemple du projet mené avec la RTS autour des archives théâtrales montre combien ces ressources peuvent renouveler l’histoire du théâtre en donnant accès aux spectacles, mais aussi en éclairant leur contexte de création et en établissant un lien avec les discours et les débats qu’ils suscitent.
La valorisation et la diffusion des archives, bien qu’elles constituent chez les participant·es un objectif principal, sont toutefois difficiles à mettre en œuvre. À la BCU Fribourg qui abrite le fonds très riche du Théâtre des Osses et celui du Guignol à roulettes, Yves Cirio souligne la difficulté, causée par un manque de ressources, de traiter et rendre accessible une quantité de documents toujours plus importante. Pour le fonds du Théâtre des Osses, il a été décidé de publier une partie sur la plateforme Fri-Memoria, afin de mettre en valeur des archives encore en cours de traitement.
Enfin, les participant·es ont insisté sur la nécessité d’une collaboration entre les différents professionnel·les du domaine archivistique. Loin d’être en concurrence, institutions et associations doivent travailler ensemble pour préserver et valoriser ce patrimoine, notamment en faisant prévaloir le principe de provenance et d’unité, pour éviter les doublons et conserver un ensemble cohérent dans un même lieu. Dans ce contexte, il paraît nécessaire de développer des portails centralisant les inventaires des institutions nationales. La base MemoBase se profile comme une solution prometteuse afin d’éviter la dispersion des données et de faciliter la recherche d’archives audiovisuelles au niveau suisse. Il a également été question de l’importance du travail de sensibilisation que des institutions et associations peuvent mener pour tenter de garantir la survie des archives, notamment auprès de théâtres. Enfin, les participant·es proposent des solutions plus concrètes pour la sauvegarde de ce patrimoine. Memoriav offre par exemple un soutien aux travaux de numérisation et de conservation. La SAPA, quant à elle, a établi un guide pour la création d’enregistrements audio et vidéo, afin qu’ils soient compatibles pour l’archivage.
En conclusion, les archives audiovisuelles apparaissent comme un champ encore largement à explorer et porteur d’un potentiel considérable. Leur préservation repose sur une prise de conscience collective, une meilleure coordination et le développement de standards communs. À ces conditions, elles pourront pleinement contribuer à mettre en lumière une nouvelle dimension de l’histoire du théâtre en Suisse romande.
Valentine Fornerod est diplômée de la faculté des lettres de l’Université de Lausanne. Sous l’égide du Centre d’études théâtrales, elle a collaboré au projet ThéâtRomand en recensant les fonds d’archives des arts du spectacle en Suisse romande et en mettant différents outils à disposition des chercheur·euses intéressé·es par l’histoire du théâtre romand.