Dans un article récemment publié lors de la Conférence européenne sur les systèmes d’information à Milan, la Professeure Stéphanie Missonier a souligné un manque de réflexion critique sur la technologie dans son domaine. Un problème qui pourrait également se poser au niveau de la société.
Les nouvelles technologies permettent de capturer le carbone, d’optimiser la consommation d’énergie et de contribuer à la surveillance de la biodiversité. Mais à quel prix ? « Les technologies ne sont jamais neutres.», affirme Stéphanie Missonier, professeure à HEC Lausanne (Unil) au sein du département des systèmes d’information. Si elles peuvent offrir des avantages environnementaux, elles ont toujours un coût, ne serait-ce qu’en raison de l’impact environnemental de leur production.
Cependant, ces coûts sont souvent minimisés, un phénomène connu sous le nom d’optimisme technologique, c’est-à-dire l’idée que les technologies résoudront la crise climatique. « Je suis convaincue que la technologie à elle seule ne peut pas résoudre nos problèmes, car elle fait elle-même partie du problème.», poursuit la chercheuse. De plus, l’optimisme technologique s’accompagne d’une conséquence potentiellement dangereuse : si l’on croit qu’une solution sera trouvée, il n’y a pas lieu de changer de comportement ni de modèles de production. « C’est le statu quo.», note Stéphanie Missonier.
Un manque de regard critique sur la technologie
Dans un article qu’elle a récemment publié avec sa co-autrice Florence Laval (Université de Poitiers/Laboratoire CEREGE) 1, la chercheuse a constaté qu’une analyse critique de la technologie faisait défaut dans les publications scientifiques du domaine des systèmes d’information. Ce domaine de recherche vise à aider les organisations à mener à bien leur transformation numérique et leurs projets d’innovation. Mais en ce qui concerne le cadre de ces analyses, la chercheuse s’est rendu compte qu’il existait un biais : « J’ai été assez surprise de constater que les articles scientifiques se concentraient principalement sur la manière dont les technologies numériques pouvaient favoriser le développement durable.».
Plus précisément, elle a constaté que 88% des 50 articles analysés, publiés dans les revues les plus prestigieuses du domaine, ne mentionnaient que les avantages des technologies pour l’environnement, tout en accordant peu d’attention aux coûts environnementaux des technologies numériques. Le discours dominant présentait les technologies numériques avant tout comme des catalyseurs de développement durable, tandis que les coûts environnementaux de la numérisation étaient rarement remis en question.1 « Nous avons besoin de recherches plus critiques pour aborder et remettre en question le côté négatif des technologies.», commente-t-elle.
Pourquoi il est important de remettre en question les a priori
Il ne s’agit pas de décider si la technologie est bonne ou mauvaise, mais de remettre en question les a priori qui façonnent la perception que l’on en a. Une évaluation critique nécessite d’examiner à la fois ses promesses et ses coûts, ainsi que les croyances qui influencent la manière dont elle est perçue. Comme l’a écrit la chercheuse dans son article 1 : « La manière dont un problème est formulé détermine les outils et les approches jugés appropriés pour le résoudre : si vous tenez un marteau, tous les problèmes peuvent ressembler à des clous.», faisant ainsi écho à la célèbre loi de l’instrument d’Abraham Maslow (1966).
Que ce soit en science ou dans la vie courante, remettre en question les a priori est le seul moyen de s’assurer que l’on va dans la bonne direction, affirme-t-elle : « Je pense que, surtout à l’ère de l’IA, nous devons porter un regard critique sur les discours dominants autour de la technologie. Il est essentiel de savoir d’où viennent nos convictions.». Cela nous permet de savoir s’il vaut la peine de remettre en cause ces points de vue et d’envisager d’autres possibilités qui pourraient mieux refléter les objectifs collectifs.
À la question souvent posée « à quelle vitesse devons-nous nous adapter ? », Stéphanie Missonier répond par une autre question : « est-ce vraiment la trajectoire que nous souhaitons ? ».
Référence
1. Missonier S., Laval F. (juin 2026). Dominance and marginalisation in IS research on digital environmental sustainability: a critical discourse analysis. Trente-quatrième Conférence européenne sur les systèmes d’information (ECIS 2026), Milan, Italie.
[Vidéo] Numérique et IA : le piège de nos « lunettes invisibles » | Stéphanie Missonier – juin 2026 (< 7 min)
Maslow, A. H. (1966). The Psychology of Science: A Reconnaissance. Harper & Row.