
Thèse en géographie, soutenue le 4 septembre 2026 par Andrea Mathez , rattachée à l’Institut de géographie et durabilité (IGD) de la FGSE.
Cette thèse explore les agricultures alternatives au Maroc et en Suisse en tant que lieux de possibles dans un contexte d’approfondissement de la crise socio-écologique. Elle retrace comment les agricultures alternatives se fabriquent, se vivent et se maintiennent dans des lieux spécifiques.
Empiriquement, la thèse situe les agricultures alternatives dans les dynamiques de modernisation verte, qui visent à améliorer la performance environnementale du secteur agricole, tout en orientant l’agriculture vers des formes de production plus larges, plus spécialisées et plus intensives en capital et énergies fossiles – accentuant ainsi les inégalités et l’exploitation des ressources. La Suisse et le Maroc apparaissent comme emblématiques de deux expressions distinctes mais interreliées de ce processus : la modernisation écologique, qui verdit un secteur déjà industrialisé, et une nouvelle Révolution verte portée par des technologies présentées comme durables. Dans les deux contextes, l’État apparaît à la fois omniprésent et fragmenté, à la fois facilitateur et disciplinaire. Les agriculteur·ices engagé·es dans des agricultures alternatives naviguent de manière pragmatique cette présence inégale : ils et elles cultivent tantôt avec l’État, tantôt contre lui, et pour des futurs alternatifs, se conformant lorsque nécessaire, contournant les règles lorsque possible, et développant des pratiques qui échappent à la standardisation et dépassent les cadres existants.
En suivant ces pratiques, la thèse met en lumière une constellation d’expériences : des formes d’agriculture mixte à petite échelle, portées par des agriculteur·ices produisant pour eux-mêmes et pour des marchés locaux, ancrées dans des pratiques écologiques qui réduisent la dépendance aux énergies fossiles et au capital. Cela rend visibles non seulement des formes politisées d’alternativité, mais aussi des formes d’alternativité silencieuse – des pratiques qui transforment la manière dont la nourriture est produite, partagée et valorisée. S’y rattachent étroitement des aperçus d’utopies incarnées – des moments d’intensité sensorielle, émotionnelle ou spirituelle au cours desquels d’autres manières d’être au monde sont éprouvées. Bien que fugaces, ces moments soutiennent l’engagement lorsque l’espoir s’amenuise, ouvrent de nouvelles voies agricoles et donnent du sens à des pratiques pouvant être économiquement précaires et physiquement exigeantes. À travers la notion d’oikos paysan, la thèse souligne que les agricultures alternatives se maintiennent grâce à un travail matériel, émotionnel et plus-qu’humain, fait de négociations impliquant soin et attachement, mais aussi ambiguïté, compromis et conflits.
Ancrée dans une ethnographie multi-située, la recherche s’est construite à travers un engagement incarné et collaboratif sur plusieurs années. Travailler aux côtés des agriculteur·ices a permis de saisir et d’être affecté·e par les relations sensorielles, affectives et plus-qu’humaines à travers lesquelles ces agricultures se composent. Cet engagement incarné s’accompagne d’une posture épistémologique qui reconnaît que les agricultures alternatives ne peuvent être saisies à l’aide de méthodes séparant la cognition de l’expérience ou reléguant à la marge les corps par lesquels les savoirs sont traduits et produits.
Au coeur de cette enquête se trouve la proposition de comprendre l’« alternatif » de manière relationnelle. Les agricultures alternatives ne sont ainsi jamais fixes, toujours en devenir, et imbriquées dans des structures dominantes. La thèse relie ainsi des lieux, des acteur·ices et des politiques, en mettant en dialogue deux contextes rarement étudiés ensemble et en remettant en question les présupposés de développement linéaire et les divisions Nord–Sud. En analysant à la fois les modes d’opération de la modernisation verte et les manières dont la vie se négocie dans ses marges, la thèse montre comment ces dynamiques sont co-produites à différentes échelles. Les agriculteur·ices subissent des forces géopolitiques, les régimes de marché et les transformations écologiques, mais les reconfigurent aussi activement à travers des alliances et des engagements émotionnels et matériels avec la terre, les animaux, les semences et l’alimentation. La thèse soutient que les agricultures alternatives, entre alternativité choisie et marginalité subie, interrompent l’apparente inéluctabilité du développement agricole moderniste et élargissent le répertoire des futurs possibles.

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