En marge de la COP23 – Commentaires de Christophe Mager

La Conférence de Bonn sur le climat a eu lieu en novembre 2017. Elle est la 23e des conférences annuelles (COP23) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.


Commentaires de Christophe Mager,
Maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de géographie et durabilité

Le 13 novembre 2017, un collectif de quelques 15’000 scientifiques publiait un appel rappelant l’impératif d’agir pour contrer les dérèglements climatiques (Ripple et al., 2017) et proposant, dans un catalogue large d’actions souhaitables, deux mesures relatives à la démographie (ibid.?: 2, traduction personnelle)?:

  • «?Réduire davantage les taux de fécondité en veillant à ce que les femmes et les hommes aient accès à l’éducation et aux services volontaires de planification familiale, en particulier là où ces ressources manquent encore?».
  • «?Estimer une taille de population humaine scientifiquement défendable et durable à long terme tout en rassemblant les nations et les dirigeants pour soutenir cet objectif vital?».

S’il est évident que les atteintes environnementales sont dues aux activités humaines, le double impératif de limitation de la croissance de la population mondiale et de détermination de son niveau critique est une vieille lune (Cohen, 2010?; Le Bras, 1994?; O’Neill, MacKellar & Lutz, 2005).

«?Un seul être de plus, et tout est surpeuplé?»

Il va de soi qu’en mettant en correspondance, sur les soixante dernières années, la hausse de la population mondiale et celles de la température et des émissions d’équivalents C02, le constat semble imparable et donner crédit à l’affirmation d’Aymeric Caron, que «?moins on est nombreux, moins on pollue?» (2017?: 1192-1993). Reste que la moitié des émissions de gaz à effets de serre est le fait d’environ 10 % de la population mondiale, essentiellement située dans les pays à fort revenu et dont les indices synthétiques de fécondité (ISF) sont en dessous du seul nécessaire au renouvellement des générations, d’environ 2,1 enfants par femme.

Les pays les plus riches et les plus polluants ne sont pas, au niveau mondial, les plus peuplés, et leur déclin démographique — hors solde migratoire — est avéré. Quant aux pays les plus peuplés, ils ne sont pas ceux où la natalité est la plus importante. L’Inde et la Chine ont un ISF en dessous du seuil de renouvellement, même s’ils ont une forte inertie démographique en raison de leur part encore importante de femmes en âge d’avoir des enfants (Sergent et al., 2017).

De plus, selon l’ONU (2017), en 2050, 69 % de la population mondiale sera en dessous d’un ISF de 2,1 (46 % en 2015), le 31 % restant ayant un ISF entre 2,1 et 5 (46 % en 2015). Aucun pays n’est supposé avoir en 2050 un ISF supérieur à 5 (8 % en 2015). Être en dessous de la fécondité de remplacement impliquant que la croissance de la population est de type logarithmique, «?même si l’augmentation de la durée de vie favorise la croissance de la population mondiale, cette dernière devrait se stabiliser [avec un maximum vers 2050], voire décroître?» (Le Bras, 2012?: 915-916). Ce sera donc la fin de l’explosion démographique.

Affirmer la nécessité de diminuer davantage la fécondité dans le monde ignore donc qu’une telle décroissance est déjà à l’œuvre — même l’abandon de la politique de l’enfant unique en Chine n’y a pas notablement remonté l’ISF — et que baisser plus rapidement la fécondité nécessiterait la conjonction de 4 mesures?:

  • Interdire l’entrée en union des couples en dessous d’un certain âge?: mais lequel??
  • Obliger le recours à la contraception ou à l’avortement?: mais à partir de combien d’enfants??
  • Allonger la durée de l’allaitement, qui, s’il ne bloque pas complètement l’ovulation après l’accouchement, la diminue?: mais comment s’en assurer??
  • Stériliser?: mais qui et quand dans le cycle de vie??

Tenter d’accentuer la diminution de l’ISF dans les pays où il est déjà inférieur à 2 enfants ne pourrait guère se faire qu’avec des mesures coercitives qui soulèveraient des résistances, même si ces mesures n’allaient pas jusqu’à celles évoquées dans le film dystopique «?What happened to Monday ??» (2017). Laisser d’autre part entendre que l’on n’est pas allé assez loin pour faire en sorte que la fécondité baisse dans les pays où elle est élevée ne tient pas compte du fait que, dès les années 1960, le mot d’ordre des institutions à stratégie internationale a été la diminution de la fécondité par des mesures incitatives. Le Fonds des Nations unies pour les activités en matière de population (FNUAP) finance depuis des décennies des campagnes de planning familial et d’éducation à la contraception, de même que les fondations anglo-saxonnes Population Council et Pathfinder. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont, dans leurs conditions de prêts, introduit des objectifs de baisse de la fécondité ou de financement de campagnes de prévention des naissances.

De fait, la fécondité est déjà contrôlée dans les pays pauvres, puisque l’on sait que si elle ne l’était pas, «?elle serait en moyenne de 15 naissances par femme en cas de mariage dès la puberté et de vie de couple jusqu’à la ménopause?» (Le Bras, 2012?: 638-639)?; alors que, par exemple, elle se monte, en 2017, à 4,45 par femme en Afrique. En l’absence d’accès à l’éducation et à l’emploi, de régularité de revenus et de protection sociale, il n’y existera pas d’incitations fortes à une diminution librement consentie de la fécondité. La faire baisser plus dans les pays du «?Sud?» nécessiterait donc, comme au «?Nord?» une gouvernementalité à forte intensité de la sexualité des couples, dont on peut imaginer qu’elle susciterait des oppositions internes et qu’elle n’aurait pas l’assentiment de tous les États concernés.

Certes, l’augmentation de la population sera importante dans les pays les moins avancés, essentiellement africains, mais sachant que le 50 % des humains les plus pauvres n’émet actuellement qu’un dixième des gaz à effets de serre, l’impact climatique global sera modéré, sauf à supposer que leur consommation matérielle et énergétique se rapprochera par personne de celle des pays les plus riches (Foucart, 2017?; Giraud, 2017).

L’enjeu est bien là?: ce n’est pas, en matière de réchauffement climatique, le nombre qui importe, mais les habitudes de consommation. La priorité n’est pas la baisse de la natalité des plus pauvres, mais de «?décarboner?» le genre de vie des plus riches et des pays émergents.

Quant au souhait de fixer le chiffre de la population mondiale au-delà duquel il y aurait insoutenabilité, l’ambition n’est pas nouvelle. Joel E. Cohen (1996) a recensé près de quarante-cinq tentatives de détermination «?scientifique?» de la population mondiale critique. Celles faites entre 1900 et 1950 proposaient en moyenne 7,8 milliards, alors que les estimations menées entre 1950 et 1980 tendaient à situer cette population limite à environ 25 milliards d’humains. Plus récemment la moyenne des estimations tend à avoisiner les 8,8 milliards (Le Bras, 2012), la prise en compte des effets du réchauffement amenant sans doute à un plus grand pessimisme.

Nathan Keyfitz & Hal Caswell (2005) notent que les mesures les plus basses proviennent plutôt de biologistes et d’écologistes, les économistes et les agronomes livrant des chiffres en moyenne 8 fois plus importants. La diversité des mesures de la capacité de charge de la Terre est essentiellement due au fait que les uns et les autres ne s’accordent pas sur la quantité de la production agricole destinée à nourrir les animaux d’élevage et celle pour alimenter l’Homme (Le Bras, 2012). À supposer que l’on considère comme fiables les mesures faites par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le FNUAP et l’International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA), basées sur une évaluation de la production agricole — selon un niveau technologique donné — de zones homogènes de 100 km de côté sur le globe, si la part de la production agricole réservée aux animaux d’élevage avoisinait les quelque 43 % actuellement estimés, la population maximale serait de 6,7 milliards de personne. Si cette part était de 0 %, la population critique monterait à 11,4 milliards (Le Bras, 2012).

Sachant que selon l’ONU (2017) la population mondiale actuelle de 7,6 milliards d’habitants devrait atteindre, en scénario moyen, 8,6 milliards en 2030, 9,8 milliards en 2050 et 11,2 milliards en 2100, diminuer la concurrence entre les surfaces agricoles destinées à l’alimentation animale et celles pour l’alimentation humaine accroîtrait les possibilités d’adéquation entre la population mondiale et les limites de la planète. En d’autres termes, si la «?décarbonation?» des activités est une mesure environnementale souhaitable, il en irait de même de la diminution de la part prise par la consommation de viande — surtout bovine — dans l’alimentation mondiale. La quantité de ventres importe moins que la façon dont ils sont nourris.

Y a-t-il donc urgence à lier la fécondité aux possibilités d’accueil de la planète?? Selon Jean Baudrillard (2004) «?un seul être de plus et tout est surpeuplé?». S’il s’agissait d’une boutade, force est de constater qu’une bonne partie de la littérature liant démographie et analyse environnementale est eschatologique, posant, parfois de façon péremptoire, le surnombre, imputant à la quantité la responsabilité de la fin du monde, célébrant la dénatalité comme seul salut possible. Succédant aux pessimistes époux Meadows, les Tarrier affirmaient il y a quelques années que «?faire des enfants tue?» (Tarrier & Tarrier, 2008). La pression anthropique est toutefois moins une question de nombre que de mode de vie. Aucune institution n’étant capable d’imposer une législation «?mondiale?» destinée (1) à limiter la croissance démographique et (2) à contraindre à des consommations matérielles et énergétiques soutenables, l’on ne peut au mieux qu’informer et aider à financer les transitions, tout s’efforçant de garder confiance en l’Homme, malgré les nombreuses raisons d’en désespérer.

Lectures complémentaires

  • Caron, A. (2017). Utopia XXI. Paris. Flammarion [édition Kindle].
  • Le Bras, H. (1994). Les limites de la planète: mythes de la nature et de la population. Paris: Flammarion.
  • Le Bras, H. (2012). Vie et mort de la population mondiale. Paris: Éd. le Pommier?: Universcience éd. [édition Kindle 2017].
  • United Nations Department of Economic and Social Affairs. (2017). World Population Prospects: The 2017 Revision. United Nations.
  • Bibliographie complète (PDF)

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