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Ceci n’est pas un chou-fleur

Par Mélanie Scyboz

Une critique sur le spectacle :
Digressions et autres détours avant de jouer / Ève Bonfanti & Yves Hunstad / Le Reflet Théâtre de Vevey / du 13 au 14 décembre 2018 / Plus d’infos

© Christian Rouaud

Le nouveau spectacle de La Fabrique imaginaire, compagnie composée et créée par Eve Bonfanti et Yves Hunstad, est une mise en scène de l’écriture et de la répétition de L’heure et la seconde, cinquième pièce de ce duo belge, avant sa représentation dans un festival québécois. Un auteur, joué par Yves Hunstad, réfléchit à la création d’un spectacle alors qu’un personnage venu de l’espace lui apparaît. S’entremêlent en permanence fiction et réalité, espace de la scène et du public, rires et questionnements.

Eve et Yves parlent dans un coin, accompagnés de Fred le régisseur, agenouillés près d’une petite console d’éclairage. Au milieu de la scène se trouve un chou-fleur déposé sur un présentoir. De manière tout à fait naturelle, décontractée et assez maladroite ils s’adressent directement au public encore éclairé. Est-ce que la pièce a déjà commencé ? Jouent-ils un rôle ? Sont-ils personnages ou auteurs ? C’est à ce moment-là que les frontières se brouillent. Tout est mis en place afin de provoquer une certaine déstabilisation du spectateur. Le duo incarne deux auteurs, puis un auteur et son personnage dans L’heure et la seconde. Sur le plan de la mise en scène comme de la diction et du comportement, aucun changement n’est décelable lors des passages entre les deux (voir trois) rôles qu’ils jouent tour à tour. Les personnages d’auteurs s’appellent d’ailleurs Yves et Eve. Nous pourrions dire qu’il s’agit d’une pièce dans une autre pièce : la première serait la répétition du spectacle, et la seconde serait le spectacle de L’heure et la seconde lui-même, ainsi la pièce Digressions et autres détours avant de jouer engloberait ces deux spectacles. Contrairement aux quelques scènes de L’heure et la seconde, la répétition et les dialogues qui les entourent paraissent si naturels qu’on ne s’imagine pas un instant qu’ils sont écrits dans les moindres détails.

Les deux auteurs cherchent à faire réfléchir le public au principe même de la représentation. Consciemment ou non, nous sommes tous contraints de nous représenter ce que l’on nous montre sur scène, étant donné qu’il ne s’agit pas de la réalité. Evidemment, la mise en scène nous y aide, comme ce chou-fleur qui représente en fait un cerveau (celui de l’auteur ?) ou un canapé qui se transforme en fusée. « Ce sera surtout au public d’imaginer ce que vous proposez » écrit d’ailleurs un potentiel éditeur de la pièce aux auteurs. Convoqués par des « vous avez compris ? » et des « vous en pensez quoi ? », nous devenons nous-mêmes acteurs de leur pièce, la scène s’étend dans tout le théâtre, jusqu’à la régie principale où se trouve Fred avec lequel les comédiens interagissent durant l’ensemble du spectacle.

À deux, ils remplissent tout l’espace et nous font voyager. La poésie tient à leur façon maladroite de s’exprimer, de ne pas être d’accord sur le déroulement d’une séquence de leur pièce ou d’interpeler Fred pour allumer ou éteindre un projecteur. Le duo nous fait réfléchir à la difficulté d’écrire une pièce de théâtre, mais également à celle de vivre : « on n’a même pas encore compris comment habiter une même planète ensemble » disait le personnage, observant la terre depuis le cosmos. Tissant un message actuel et profond à leur trame comique et constamment floue à cheval entre la fiction et le réel, leur théâtre bouscule les codes. Comme le dit si bien le nom de leur compagnie, ils fabriquent, devant nous et avec nous, de l’imaginaire.

Le monde du silence

Par Mélanie Scyboz

Une critique sur le spectacle :
La Largeur du Bassin / Texte de Perrine Gérard / Mise en scène de Lucile Carré / Théâtre Poche Gve / du 12 novembre au 16 décembre 2018 / Plus d’infos

© Samuel Rubio

Après La résistance thermale de Ferdinand Schmalz, Le Poche prête son décor de piscine à la pièce de Perrine Gérard, mise en scène par Lucile Carré. Entre nuances pastel et odeur de chlore, La Largeur du Bassin nous replonge dans nos cours de natation à la piscine municipale. Une cour de récréation où l’on ne porte pas de vêtements, excepté un morceau de lycra qui colle à la peau. Normalement pudiques en lieu public, les corps se déshabillent en piscine. Ce lieu particulier suscite la réflexion sur de nombreux sujets délicats touchant à l’intimité.

Dans la salle, c’est comme si nous étions, avec les personnages, dans le bassin de la piscine municipale ! Un vestiaire dans un coin, des écrans LED sur scène ainsi qu’au plafond, et trois sirènes à claquettes. Trois étoiles : deux sœurs et une gagnante forment une équipe de natation synchronisée. Du haut de leur plongeoir, trois hommes : le coach, le nettoyeur timide et un troisième observent les filles, les encourageant, les admirant ou les déshabillant du regard. Le travail de mise en scène produit de subtils tableaux chorégraphiques, comme en natation synchronisée, les filles se déplacent d’un coin à l’autre, un bras en l’air et les jambes tendues.

Ce lieu public représente un monde à lui seul, entre le bassin, le vestiaire et le local de rangement. Alors, lorsque l’entraînement est terminé, la compétition continue et les histoires amoureuses commencent : laquelle fait le plus de vagues ? Laquelle donne envie de regarder sous sa jupe ? Laquelle rend sa mère la plus fière ? Le goût de l’eau est âpre, acre et en même temps acide. L’eau de la piscine pique, gratte et salit, comme les regards de Bouli sur la petite Olive. Ce « vieux porc », à la gestuelle et aux paroles qui dégoûtent, incarne le voyeur par excellence.

Les personnages ne parlent pas de façon naturelle, ils récitent de manière précise et mécanique, laissant parfois place à des coups de gueule explosifs de la part d’Olive ou à des silences cassants plein d’émotions. Baver devant le corps d’une jeune femme, c’est, d’une certaine manière, le sexualiser.

Olive et son casque « plus gros que sa tête » n’a pas de mot devant ces paroles déplacées. Elle crie, mais on ne l’entend pas à cause d’une musique assourdissante. La métaphore filée du monde aquatique, déjà présente dans le titre, fait parfois rire, mais elle est souvent déclinée de manière crue. « Ton cul et tes seins, c’est juste du poids pour te lester dans l’eau ». La pièce se termine sur un dernier tableau lourd de sens, la sirène qui ne s’est pas faite entendre s’échoue.