Le corps de Claudine
Conception et mise en scène par Fabrice Gorgerat / La Grange / Centre Arts et Sciences / UNIL (Lausanne) / Du 3 au 8 mars 2026 / Textes créatifs par Ilian Guesmia et Félix Blandin .
3 mars 2026
Par Ilian Guesmia
J’ai du courage
Je suis née pendant la guerre
Ni attendue ni souhaitée
Et toute ma vie j’ai pensé
Qu’on ne me désirait guère
J’ai du courage
J’ai été femme au foyer
Pendant des décennies
J’ai servi d’autres que moi
Depuis que je suis fille
J’ai du courage
J’ai passé mon temps
Dans mon tablier bleu
Et le temps qu’il me reste
Je l’ai donné à Dieu
J’ai du courage
J’ai toujours été sage
Je n’ai jamais désobéi
Et je n’ai jamais su
Ce que le plaisir signifie
J’ai du courage
J’ai trouvé mon mari
Immobile dans son canapé
Avec dans ses mains un café
Qu’il n’a jamais fini
J’ai du courage
On s’est moqué de moi
Parce que j’ai oublié
Pourquoi je suis là
Pourquoi je suis restée
J’ai du courage
J’ai fait les examens
On m’a diagnostiqué
Un mal au nom allemand
Que j’ai aussi oublié
C’est mon courage
***
Ils m’ont ouverte ici
Pour me prendre une dent
Ils m’ont ouverte ici
Pour me prendre l’appendice
Ils m’ont ouverte ici
Pour me prendre un fibrome
Mais ils n’ont rien pu ouvrir
Pour me prendre l’oubli
***
Ça, c’est la marque de mes jeux d’enfance à Mollie-Margot
Ça, c’est l’endroit où il m’a embrassée pour la première fois à la piscine de Schönenwerd
Ça, c’est le souvenir de tous mes plats brûlants
Ça, c’est la cicatrice qu’il m’a laissée en partant
Ça, ce sont les bleus de tous les coups du sort
Ça, c’est la trace de mes sourires quand je marche dehors
Ça, c’est le sillon de mes ans et de mes peurs passées
Ça, c’est une blessure que je n’ai pas su panser
Ça, c’est ma plaie invisible : je ne sais plus penser
Et ça, pour être honnête, je ne sais plus ce que c’est
***
Madame, pardon.
Pardon de vous avoir fait attendre des mois pour un rendez-vous, alors que chaque minute compte.
Pardon de ne vous avoir livré que des constats, sans vous donner de solutions.
Pardon de ne pas avoir pris le temps de vous expliquer ce qui vous attendait.
Pardon de vous avoir prescrit des médicaments inutiles et néfastes.
Pardon de ne pas vous avoir accompagnée, ni vous, ni votre famille.
Pardon de vous avoir considérée comme une parmi d’autres, alors que vous êtes unique.
Pardon d’avoir répondu « c’est difficile à dire » et « ça dépend des cas ».
Pardon de ne jamais vous avoir parlé de méthodes alternatives, de votre alimentation, de votre mode de vie.
Pardon de vous avoir menti pour vous faire quitter votre maison.
Pardon de vous avoir laissée seule dans votre fauteuil, de ne pas avoir été assez nombreux pour vous.
Pardon de ne pas toujours vous avoir aidé à manger, à marcher, à sourire.
Pardon de ne pas vous avoir fait vous sentir belle.
Pardon de vous avoir laissé tomber, au sens propre comme au figuré.
***
Si seulement ils étaient dans ma tête
Ils goûteraient le vertige
Ils entendraient le néant
Ils sentiraient les ombres
Ils verraient les échos
Ils toucheraient l’absence
J’aimerais tellement qu’ils soient dans ma tête
Pour voir le temps qui fuit
Sentir les voix qui vacillent
Toucher les parfums qui titubent
Goûter les mots qui se délitent
Entendre ton image qui s’effrite
Si seulement ils étaient dans ma tête
Ils ne comprendraient pas
Et me comprendraient bien
Connaîtraient l’insouciance
Et la mort qui vient
Ils sauraient cette peur
D’être un fardeau pour vous
Et cette absence lourde
Au creux de mon rein
Mais personne n’en saura rien
***
Les Cullayes, mercredi 20 juin 2018
Marianne est chez sa fille. Elle garde les enfants. Ilian est à l’école, sa sœur joue dans le jardin. Marianne est dans la cuisine. Sur la table, il y les fraises qu’elle a cueillies avec sa fille à Attalens, deux jours plus tôt. Elle équeute les fraises, puis se dirige vers l’évier pour les laver. L’eau froide ruisselle sur ses mains fripées. Marianne lève les yeux vers la fenêtre de la cuisine. Son regard se perd au dehors. Un frisson parcourt l’échine d’un arbre fruitier. La balançoire vacille. Quelques pâquerettes percent la couche de trèfles. Dans la cabane à oiseaux, une petite mésange bleue picore frénétiquement. Toutânkhamon explore le potager. De l’autre côté de la barrière, il y a la maison jumelée des voisins. Marianne ne les connaît pas, à part Claudine qu’elle a croisée une fois en allant chercher Ilian à la place de jeux. L’eau coule toujours. Marianne ne sait plus ce qu’elle fait. Elle regarde autour d’elle. Un grand saladier en porcelaine est rempli de fraises. Des bocaux en verre sont disposés de part et d’autre d’une haute casserole métallique. Les confitures ! Elle s’empare d’un couteau, le moins tranchant qu’elle trouve. Marianne n’aime pas les couteaux. Elle n’en a pas peur, non ce n’est pas ça, elle sait parfaitement les manier. Mais elle ne les aime pas. Elle coupe méticuleusement les fraises en quatre et les fait glisser dans la casserole, avec une cuillère à soupe de jus de citron et cent grammes de sucre. Elle porte la mixture à ébullition, en remuant doucement avec une spatule en bois. De petites bulles émergent à la surface. Elle ajoute encore cent grammes de sucre et attend.
C’est alors qu’elle réalise qu’elle n’a pas encore pris le courrier. Le facteur est pourtant passé devant la maison il y a plus de trois heures, elle avait vu sa voiture jaune canari à travers les rideaux translucides du salon. Mais elle n’était pas sortie. Elle avait oublié. Marianne délaisse ses casseroles, traverse le couloir, enfile ses chaussures imitation croco, ouvre la porte et se dirige vers la boîte aux lettres d’un pas rapide et sec.
Claudine est là, affairée devant la boîte aux lettres. Elle semble vouloir l’ouvrir, mais n’y parvient pas. Marianne s’approche doucement. Les deux femmes se regardent. Elles échangent quelques mots, un peu gênées. Claudine essaye vainement de viser la serrure, mais la clé qu’elle tient serrée entre ses mains tremblantes refuse de coopérer. Marianne a l’air inquiet. « Je ne sais plus ce que je fais ici ». Claudine la dévisage, surprise. « Vous veniez récupérer votre courrier je crois ». Marianne éclate de rire. Oui, c’est ça, récupérer le courrier. Réalisant que Claudine peine à ouvrir sa boîte, Marianne lui propose son aide. Elle s’empare de la clé, la glisse dans la serrure, ouvre la boîte et tend son courrier à Claudine, qui la remercie.
L’espace d’un instant, Claudine a été la tête de Marianne, Marianne le corps de Claudine. Et Toutânkhamon est un chat roux.
3 mars 2026
Par Ilian Guesmia
3 mars 2026
Par Félix Blandin
Mes implants sont-ils remboursés par l’AVS ?
Je suis en train de boire mon petit thé du matin quand je vois le facteur déposer une seule lettre dans ma boîte.
10h03. Pile à l’heure. En reprenant une gorgée de mon thé noir, je vois que le robot-facteur de SwissPost© me regarde avec son écran-visage en 16 bits et son corps rond, jugé « meilleurs design 2030 », puis me salue joyeusement de la main.
Cela fait maintenant cinq ans que nous étions chacun dans nos habitudes de verser la lettre et de boire le thé. 10h03… pourquoi pas 10h05 ? Il y a une forme de folie et de respect à suivre cette course précise. Buvant toujours ma tasse, je me dirige vers la feuille A4 enveloppée : Centre médical et cybernétique de Lausanne.
Un nom qui m’est beaucoup trop familier à mon goût, étant l’un de ses premiers patients, clients ou cobayes ; cela dépend du point de vue et de la manière de considérer le monde. Cette entreprise m’avait proposé des implants neuraux pour lutter contre une maladie qui m’affligeait et qui continue de m’affliger, moi et tant d’autres. À l’époque, nous n’avions pas eu à payer les frais, car une réussite leur apporterait tellement plus que ce que nous aurions déboursé. En plus, elle était subventionnée par l’État.
L’opération a été plutôt simple. Les chirurgiens ont posé des implants pour surveiller et analyser ma maladie. Dans un second temps, ces puces ont été activées à distance et elles ont commencé à travailler pour réduire les effets de la maladie et espérer la faire disparaître. Ce qui, à ma grande surprise, arriva ! Je pouvais enfin commencer à me projeter dans une vie à moi. L’entreprise décolla et elle partit conquérir le marché de la cybernétique.
Malheureusement, mon mal est revenu ou plutôt n’est jamais vraiment parti, il a simplement rétréci, presque invisible, et pendant cinq ans, il a avancé inlassablement dans mon corps pour le détruire.
Quand je suis retourné au centre après cette mauvaise nouvelle, on m’a regardé d’un air désolé mais sans jamais le dire : « les aléas de ces premières technologies », m’a-t-on répondu. On m’a expliqué que la maladie a commencé à s’installer dans mes yeux et ma main droite : j’allais les perdre bientôt. « Nous allons vous remettre des puces neurales et remplacer les anciennes, car elles seront incompatibles avec la technologie des implants oculaires ».
J’écoutais, perdu.
« Grâce au fait que vous étiez l’un de nos premiers clients, vous aurez le droit à un pourcentage de réduction à l’achat de vos nouveaux yeux, parmi notre vaste gamme », me racontait le médecin devenu vendeur avec son grand sourire.
J’ai simplement répondu un mort « merci ».
Ensuite, le secrétaire m’a donné un rendez-vous pour choisir mes futurs nouveaux « morceaux de corps ». J’ai évidemment essayé de prendre les entrées de gamme, je n’ai aucune envie d’avoir plus de force dans le bras ou de pouvoir zoomer avec mes yeux : « ah bon ? Pourtant les Japonais sont très fort là-dedans et avec des prix imbattables pour du milieu de gamme ». J’ai décliné.
L’employé m’a remercié pour mes choix de son sourire commercial et m’a précisé que je recevrai une confirmation par courrier pour mes implants de la part du centre médical, avec l’avis de ma caisse maladie.
Je fixe cette lettre.
En levant les yeux, je vois que le robot-facteur est en train de continuer sa tournée chez mes voisins, toujours aussi heureux de faire son travail.
Je repose les yeux sur l’enveloppe.
Je l’ouvre :
Bonjour,
Le centre médical et cybernétique de Lausanne est toujours heureux de vous voir parmi nos clients. Les différentes opérations chirurgicales pourront avoir lieu à la date convenue.
Cependant, votre assurance maladie ne couvre pas ce genre d’opération. Les frais seront donc de votre entière responsabilité. Vous pouvez le contester auprès de notre service juridique ou alors changer vos complémentaires auprès de votre assureur qui a d’ores et déjà plusieurs options à vous proposer. Nous vous invitons à prendre contact avec lui dans les plus brefs délais.
En vous priant de…
Je lis, et relis cette lettre, incrédule.
Brève, succincte, droit au but, chirurgicale : je vais devoir payer le prix fort. Peut-être que moi aussi, je devrais me faire un visage en 16 bits plutôt. J’aurais l’air plus sympathique.
3 mars 2026
Par Félix Blandin
