Le Tartuffe
D’après Molière / Mise en scène par Jean Liermier / Théâtre de Carouge (Genève) / Du 3 mars au 2 avril 2026 / Critique par Mathys Lonfat .
17 mars 2026
Par Mathys Lonfat
Actualiser au nom de la vérité

Du 3 mars au 2 avril, Jean Liermier présente au Théâtre de Carouge Le Tartuffe de Molière dans une fine négociation entre conservation – de la langue, de l’intrigue, des enjeux idéologiques – et actualisation, qui en réactive la force comique et critique.
Rencontré sur les bancs d’école, au théâtre, au cinéma ou relayé par les discours de nos pairs, Le Tartuffe de Molière irrigue notre imaginaire collectif. Nous en connaissons tous, directement ou indirectement, l’intrigue : Tartuffe, dévot personnage, parasite la maison d’Orgon, qu’il a su envoûter par sa foi exhibitionniste et ses discours trompeurs. Fort de cette emprise, le manipulateur s’arroge une place centrale dans le foyer, lui permettant de convoiter, aux dépens du reste de la famille et en toute impunité, les biens de son hôte autant que son épouse. Adaptée, interprétée, réinterprétée, la pièce de Molière, condamnée lors de sa première représentation en 1664, résonne comme un plaidoyer contre les apparences trompeuses, dans notre ère troublée par l’intelligence artificielle et les mass media.
Cependant, près de quatre siècles après sa création, Tartuffe exige, afin d’éclore dans tout son potentiel émancipatoire, d’être rendu accessible au public contemporain par un langage scénique qui lui soit familier. Jean Liermier, grand relecteur du répertoire classique, s’acquitte de cette tâche par une délicate négociation entre conservation de la langue, de l’intrigue, des enjeux idéologiques du texte et leur actualisation. Tout en ancrant l’action dans le décor d’une maison parisienne au goût du Grand Siècle avec des costumes d’époque, le metteur en scène lui insuffle des accents contemporains réactivant sa force comique. Les mouvements des personnages, déployés entre la verticalité de l’escalier et la transversalité des portes latérales, gardent en haleine les spectateurs deux heures durant. Sur scène, le comique de geste s’illustre dans un vocabulaire contemporain : Dorine chasse les amants à coup de « ksss ksss » et Cléante s’illustre en doux poivrot rougi par le vin. Si l’imaginaire classique se voit dès le départ perturbé, le spectateur assiste, lors de l’apparition de Tartuffe, à son éclatement définitif. Le personnage, campé par Philippe Gouin, opère en véritable dynamite sur le texte de Molière. Volontiers grossier tant dans la diction que dans les gestes, laissant entendre par moment son accent, le malotru déstabilise le lecteur dévoué de Jean-Baptiste Poquelin. L’audace de Jean Liermier atteint son paroxysme à la scène 7 de l’acte IV – dans laquelle Tartuffe fait des avances à Elmire tandis que son mari est caché sous la table – lorsque le « saint homme », pour reprendre la tendre et sotte appellation d’Orgon, multiplie les mimes obscènes. Le directeur du Théâtre de Carouge propose une lecture du personnage de Tartuffe étonnamment sensuelle, qui redouble et porte à son comble la dimension transgressive du personnage original. Toute l’habileté de Jean Liermier transparaît aussi dans le traitement de l’alexandrin que les acteurs donnent véritablement à entendre pour un public contemporain. Le texte, vivifié, révèle la subtilité de l’ironie de Dorine ou la rhétorique fallacieuse de Tartuffe. En tenant d’un théâtre dénonciateur de la duperie et du discours trompeur, le metteur en scène parachève son geste par quelques ruptures dévoilant l’artifice scénique, libérant le spectateur de son pouvoir de fascination. Jean Liermier manifeste une conscience aiguë de son médium, lequel, pour ne pas nous faire tomber sous le joug d’une nouvelle apparence, doit se donner comme un art de l’illusion.
17 mars 2026
Par Mathys Lonfat
