HA
Conception et mise en scène par Jana Jacuka / Arsenic (Lausanne) / Du 6 au 8 mars 2026 / Critique par Inès Dalle .
6 mars 2026
Par Inès Dalle
Le pouvoir d’un simple « ha »

Par une esthétique minimaliste qui touche à la fois la mise en scène et le texte, la chorégraphe et interprète lettone Jana Jacuka explore les différents sens et tonalités que le son « ha » peut revêtir. Employée avec ironie, cette onomatopée lui permet de traduire des émotions telles que le malaise, la douleur, l’incompréhension et de révéler la puissance expressive de ces deux lettres, apparemment anodines.
Jana Jacuka, vêtue de blanc, accueille le public dans un silence troublant. Elle le salue d’abord d’un simple hochement de tête, puis observe la salle attentivement de gauche à droite pendant de longues minutes. Un sentiment d’incompréhension mêlée d’attente s’empare progressivement du spectateur. La performeuse l’invite alors à se plonger dans une forme de contemplation. Le regard du public en vient instinctivement à se poser sur l’espace scénique. Les murs sont noirs, traversés par des néons blancs qui éclairent en douche la silhouette blonde et immaculée de Jana Jacuka. Seule face au public, elle impose un minimalisme qui contraint le spectateur à ne s’attacher qu’à sa présence — le message ne pourra passer qu’à travers elle.
Puis les sons surgissent. Jana Jacuka prononce des phrases ou des mots brefs en anglais, chacun ponctué de l’onomatopée « ha ». La nature de cette interjection, souvent proche du soupir ou d’un bref rire, donne l’impression qu’elle s’impose spontanément à la performeuse. Le « ha » traduit les émotions suscitées par des situations quotidiennes, des moments embarrassants, ironiques ou douloureux que la jeune femme évoque à l’aide de phrases simples, telles que « chaussettes-claquettes », « un contrôleur qui m’attrape sans billet », « un câlin d’au revoir à un collègue que je n’aime pas ». L’onomatopée est ainsi utilisée à la place de mots qui seraient soit insuffisants, soit superflus. À travers la multiplication des mises en situation proposées par l’artiste, la signification du « ha » se transforme et se nuance progressivement. Le public, pleinement familier de ces instants ordinaires, y projette alors naturellement ses propres émotions.
Le spectacle, d’une durée d’une heure, s’articule en plusieurs moments. À deux reprises, Jana Jacuka explore le sens du son « ha » en l’utilisant comme signe de ponctuation au sein de phrases brèves. Ces instants sont séparés par des phases d’intense performance vocale et corporelle, durant lesquelles s’opère une importante progression : l’onomatopée cesse peu à peu d’être porteuse de sens pour devenir une matière sonore à part entière. La performeuse répète le son, l’étire et le déforme. Le spectateur peine alors à en retenir la signification première et s’attache davantage au corps et aux expressions faciales de l’interprète. D’abord statique, ce corps se contorsionne progressivement. Jana Jacuka en vient à arracher les sons de sa gorge, à les recracher, à les transformer en cris presque animaliers, parfois proches du growl du metal. Une douleur transparaît dans ses expressions et révèle l’ampleur de l’effort physique qu’exige la performance. Une fois celle-ci achevée et le silence revenu, le spectateur mesure pleinement cet engagement corporel. Il réalise également, non sans étonnement, qu’il est difficile de dire si le spectacle a duré une heure ou seulement quelques minutes. Cet effet hypnotique, induit par la répétition du son « ha », est également entretenu par la concentration de Jana Jacuka, qui capte toute l’attention du public.
Jana Jacuka livre ainsi une performance singulière, à la fois profondément physique et fondée sur un dispositif d’une grande simplicité. À partir d’un son familier, l’artiste parvient à exprimer toute une gamme d’émotions. Elle puise dans des situations ordinaires pour questionner la manière dont les expériences humaines peuvent être transmises et ressenties. Cette démarche, caractéristique de son travail, invite le spectateur à envisager le langage autrement, prouvant que la communication ne passe pas seulement par les mots mais aussi par la tonalité de la voix, par l’étendue d’un son et par la présence du corps.
6 mars 2026
Par Inès Dalle
