Sekunden später (zog sich die Gestalt in die Schatten zurück)

Par Bénédicte Amsler Denogent (étudiante à La Manufacture)

Une critique sur la captation du spectacle :
Sekunden später (zog sich die Gestalt in die Schatten zurück) / Cie Nicole Seiler / du 7 au 12 mars 2017 / Arsenic – Centre d’art scénique contemporain / Captation Détours Film – Bastien Genoux / Visible sur le site de la compagnie, URL : https://www.nicoleseiler.com/fr/download/ ou sur Viméo : URL : https://vimeo.com/219090322

Gregory Batardon

Avec Sekunden Später … zog sich die Gestalt in die Schatten zurück, Nicole Seiler nous plonge le temps d’une heure dans un spectacle chorégraphié porté par la voix de Séverine Skierski ainsi que par les mouvements des deux performeurs – danseurs – Anne Delahaye et Christophe Jaquet. Nicole Seiler s’intéresse à la dualité entre l’image réelle et virtuelle, à la relation entre le visuel et l’auditif et tente, grâce à la réflexion sur les moyens technologiques qui nourrit son travail, de montrer l’invisible, de convoquer l’imaginaire et de faire apparaître les fantômes du passé sur la scène. Pour cela, elle explore en particulier la force de suggestion d’un procédé utilisé pour personnes malvoyantes : l’audiodescription.

« Deux rideaux de velours Puccini descendent à l’aplomb du sol. Leurs trajectoires sont perpendiculaires et leur croisement distant. » Tels sont les premiers mots qui résonnent à l’ouverture de Sekunden später, prononcés par cette Voix off qui accompagnera le spectateur. Elle poursuit en décrivant précisément le décor ainsi que son éclairage. Puis « un homme et une femme entrent dans l’espace ». Leur apparence, leurs vêtements, chacun de leurs gestes seront dépeints avec la même minutie. La femme et l’homme marchent, traversent l’espace, pivotent de gauche à droite, se rapprochent, s’éloignent, esquissent tantôt des mouvements de bras saccadés – des « amorces de battements d’aile » – tantôt des mouvements de balance ou en spirale, permettant à la danse d’apparaître et aux gestes de s’harmoniser. Puis la lumière blanche, présente depuis le début du spectacle, baisse en intensité laissant les ombres des deux comédiens, auparavant imperceptibles, apparaître sur les rideaux de velours et sur la moquette grise du sol. Les corps ne sont plus seuls : ils partagent désormais le plateau avec leurs ombres.

Mais la Voix, souvent abrupte, se sépare progressivement de ce qui est visible sur scène créant ainsi une tension entre l’image et le texte didascalique. Ensuite c’est l’image elle-même qui grésille aux yeux du spectateur : les ombres projetées ne correspondent plus aux deux corps présents. Elles sont en retard sur les mouvements des comédiens et trop nombreuses sur le plateau. De plus en plus, entre les ombres et les corps, la dissociation se fait sentir. L’angoisse prend alors le spectateur : à qui appartiennent toutes ces ombres ? Sont-elles seulement en retard – ou en avance ? Convoquent-elles des figures absentes ? Des souvenirs ? Des désirs ? Nicole Seiler parvient à tracer une fine limite entre l’absence et la présence et le spectateur est ainsi bercé entre ce qui lui est donné de voir et ce qu’il ne voit plus.

Puis les deux performeurs s’immobilisent debout, face aux rideaux de velours Puccini, face à leurs ombres, qui, elles, n’en finissent pas de danser : elles envahissent l’espace. La Voix continue de décrire des mouvements, peut-être même dicte-t-elle des gestes, que les performeurs n’exécutent plus, jusqu’à ce qu’un bruit fracassant vienne imposer un noir plateau. En réapparaissant, la lumière blanche dévoile les corps de l’homme et de la femme inertes, couchés par terre. Deux empreintes de pas s’avancent alors seules sur la moquette grise. Deux, puis quatre, puis des dizaines qui recouvrent le sol et les deux comédiens de traces noires. Les traces devenant presque rats ou insectes rongeant les morts. Les ombres comme prenant possession du vivant. Dévorant le vivant. L’engloutissant.

A moins que – peut-être – ces marques ne retracent l’itinéraire exact des déplacements de cette heure de spectacle et de ses répétitions. Comme des souvenirs, des empreintes de l’éphémère, des inscriptions de ce qui a été sur les surfaces photosensibles de la scène. Une preuve que le spectacle a eu lieu, que la vie s’est réellement passée. L’ombre comme rappel, photographie, archive, gravure, comme symbole du souvenir.

Poème sensible pour l’absent, pour l’éphémère, pour ce que l’on ne voudrait pas oublier ; c’est la question importante de la mémoire qui touche au sortir de ce spectacle – ou à la fin de cette captation, n’amoindrissant curieusement en rien la force du questionnement : comment va-t-on se souvenir de cette heure qui a, comme les corps, disparu dans l’ombre (zog sich die Gestalt in die Schatten zurück) ? Comment va-t-on se souvenir de sa vie ? Les traces de notre passage sur cette terre restent-elles éternellement inscrites quelque part ? Le geste que je produis a-t-il déjà été fait ? Ne suis-je moi-même qu’un fantôme, que l’ombre, que l’incarnation éphémère de la description d’un autre ?