Feu le mythe

Par Julia Cela

Une critique sur le spectacle :
Prométhée enchaîné / D’après Heiner Müller / Mise en scène de Vincent Bonillo / La Grange de Dorigny / du 5 au 10 mars 2019 / Plus d’infos

© Sébastien Monachon

La Cie Voix Publique, sous la houlette de Vincent Bonillo, transpose le mythe de Prométhée dans une modernité amère. Une proposition au rythme lancinant, mêlant théâtre et performance.

Dieux en plastique
La proposition de Vincent Bonillo montre du mythe de Prométhée un Olympe autiste et des Dieux en toc, animés d’une puissance ridicule et passée que l’on a du mal à prendre au sérieux. On regarde les puissants débattre d’un contenu que l’on a du mal à saisir. On assiste à des dissensions sans substance, dont les partis sont animés par des attitudes qui se veulent punks, baignant dans un kitsch qui dédramatise et caricature la matière mythique des deux textes à l’origine de la pièce: Prométhée de Heiner Müller, et Prométhée enchaîné d’Eschyle.

Frontières
Dans ce paysage, la parole fait toutes les règles et dessine de nettes limites symboliques. Les dieux ne font jamais la médiation de leur parole. Elle parvient au public à la manière du verbe divin ou du discours politique : verticalement et de manière autoritaire. La parole segmente le temps en intervenant, messianique, à intervalles réguliers, découpant le spectacle en segments égaux et instaurant un rythme engourdi et obsédant : toutes les dix minutes, une rupture ouvrant un nouveau territoire du texte.

La parole sépare aussi les espaces, par des adresses souvent orientées vers les coulisses à vue installées à cour et à jardin. La projection de la voix s’organise ainsi souvent de manière latérale, accentuant les effets de hiérarchie et de pouvoir entre le plateau devenu Panthéon et le public, monde terrestre. Et même lorsque les personnages s’adressent au public, leur parole nous survole. Sur le plateau, devenu l’Olympe contemporaine, les Dieux s’arrachent le sort des « éphémères », sans jamais pourtant ouvrir leur attention au spectateur misérable, faisant figure de mortel, muet et délaissé.

Cette image d’un monde de pouvoir est parachevée par une nette séparation des rôles et attributs des sexes. Zeus et Prométhée sont tous deux gorgés d’une virilité qu’on serait contents de voir cantonnée à l’Antiquité. Les personnages féminins sont soit présentés comme des faire-valoir hystériques, ou comme des victimes absolues du pouvoir masculin. Le Chœur, personnage neutre et médiateur dans le texte de Müller, est ici dédoublé et féminisé. Sa parole est uniquement mise au service du discours des autres Dieux, au masculin pluriel.

Ilôt
Au centre de la pièce, pourtant, tout se suspend. Io vient d’entrer en scène et raconte son interminable fuite loin de Zeus dans un monologue douloureux et grotesque. Elle lutte contre son propre corps, celui d’une vache, pour trouver sa voix propre et offrir au public un discours aussi bouffon que déchirant. Soudain, on regarde et on écoute autrement. La parole d’Io perce le voile de l’indifférence et passe la frontière du bord de scène pour éveiller enfin les sensations d’un spectateur de tragédie. Tout du discours d’Io éveille peine, horreur et pitié

Puis c’est terminé. Les jeux de pouvoirs reprennent leur cours: on évoque Bolsonaro, le cyclo de plastique tombe, on nous fait voir des images de villes, entendre un texte de Julien Mages, sur fond de décor banlieusard. On pardonne à demi à Zeus, la révolte s’éteint, le spectacle est fini. Dans la salle, on conserve pourtant une discrète empreinte du mythe de Prométhée : ce sont les échos de la voix torturée d’Io.